Cet article présente l'histoire de la pomme de terre au Luxembourg depuis son introduction dans le duché de Luxembourg (la pomme de terre étant originaire d'Amérique du Sud et apportée en Europe après la conquête de l'Amérique) avec son évolution au sein du grand-duché puis du Luxembourg actuel, où elle sert d'ingrédient de base à la confection d'eau de vie ou de plats typiques de la cuisine luxembourgeoise, tels que les gromperekichelcher ou la bouneschlupp.
Premières traçes au Luxembourg Selon le récit traditionnel, l'introduction de la pomme de terre au Luxembourg qui, à l'époque, faisait partie des Pays-Bas autrichiens en tant que duché de Luxembourg, a commencé sous l'empereur Charles VI. Sa diffusion aurait d'abord échoué à cause des réticences des paysans. Ce ne serait que vers 1746, sous la « bonne impératrice » Marie-Thérèse d'Autriche, que la diffusion de la pomme de terre aurait connu une percée grâce à la distribution gratuite de tubercules à ses sujets et grâce aux agents municipaux chargés d'expliquer aux gens, à la sortie de la messe du dimanche, quand et comment planter les pommes de terreMassard 2009, n° 18; Lorang 2002.. La version impliquant Marie-Thérèse est en désaccord avec le fait, historiquement établi, que le baron d'Erpeldange a distribué déjà en 1740 des pommes de terre à ses paysansJakob 1981, Massard 2009, n° 18. Voir aussi: M.J. Wilhelm: Die Gemeinde Erpeldingen und ihre Geschichte. Bd. 1. Luxemburg 1999, p. 431., et elle n’est pas confirmée non plus par une étude publiée en 1852 sur l'introduction de la pomme de terre dans le Duché de Luxembourg.
Knaphoscheid en 1709 Bien que ces témoignages doivent être considérés avec prudence, ils donnent des informations précieuses sur l'époque approximative des premières cultures de pomme de terre dans les différentes localités. L'un des plus intéressants à cet égard est le procès relatif à la dîme des pommes de terre entamé par les habitants de Boevange et de Wincrange contre les jésuites de Luxembourg, dont ils étaient les sujets : un témoin âgé de 77 ans déclara en date du qu’à Knaphoscheid on avait commencé les plantations de pommes de terre dans les jardins et puis dans les champs pendant l'hiver froid de 1709, et qu’il avait vu en 1718 à Boevange un champ d'un demi-arpent cultivé avec des pommes de terreMassard 2009, n° 18 ; Schon 1954/57, p. 492..
La référence à 1709 retient l'attention parce que c'est une année exceptionnelle sur le plan météorologique. L'été pluvieux de 1708 s'est traduit par une mauvaise récolte, et a été suivi par un hiver (1708/1709) le plus froid et le plus long connu de mémoire d'homme. Le thermomètre est descendu à une température équivalant à 30 C° au-dessous de zéro ; dans les caves, le vin a gelé dans les fûts ; les arbres fruitiers éclataient à cause du froid ; et, selon les chroniqueurs, les oiseaux tombaient morts du ciel. Les céréales déjà semées (blé d'hiver) gelaient sur pied. En raison des gelées continues, les semis de printemps (blé de printemps) n’ont pas eu lieu au bon moment, ce qui finalement n'a permis de récolter ni grains, ni paille. La famine était inéluctable, et si grave que les gens affamés mangèrent des cadavres d’animaux. — C’était à vrai dire le bon moment pour tenter la plantation de pommes de terre, dont on s’était méfié jusque-là, mais alors, au printemps, et pas en hiver, comme le témoin cité plus haut l’a affirmé.
C’est donc la famine de 1709 et des années suivantes qui a probablement favorisé de manière décisive la naturalisation et la diffusion de la pomme de terre dans le duché de Luxembourg. On ne peut exclure non plus que les dommages collatéraux de la Guerre de Succession d'Espagne (1701–1714) aient pu contribuer à ce développementMassard 2009, . voir aussi : A. Bauler: Vor 300 Jahren: Der schreckliche Winter von 1709. Lëtzebuerger Journal 2009, (10./11. Jan.): 24 (id. in: D’Klack 3/2008 (Gemeng Ierpeldeng), . ..
Esch-sur-Sûre en 1707 En 1755, lors d'un procès engagé contre les habitants du village de Wéris devant le tribunal de Durbuy (actuellement en Belgique), trois témoins ont déclaré que les plantations de pommes de terre avaient commencé après le dur hiver de 1709, d'autres témoins ont cité les années 1703, 1706, 1710 et 1712Pirotte 1976 : 14.. Ce scénario corrobore l'affirmation de l'historien Alphonse Sprunck selon laquelle les pommes de terre étaient déjà cultivées en 1710 en petites quantités dans le duché de Luxembourg, dans de petites parcelles en pente situées entre les champs cultivés A. Sprunck: Aus der Dorfchronik von Stadtbredimus im 17. und 18. Jahrhundert. in : Stadtbredimus 1966 : Xe fête du vin. Luxembourg, 1966, .. Le receveur des postes et écrivain luxembourgeois Gregor Spedener pensait en savoir plus et a donc écrit que le premier producteur de pommes de terre du pays était Charles Bernard du Bost-Moulin d'Esch-sur-Sûre, lequel en 1707 aurait importé des tubercules de « pays lointains » et les aurait plantés à Esch-sur-Sûre G. Spedener: Ephemeriden der Luxemburger Landes- und Lokalgeschichte. Diekirch 1932, ; Massard 2009, ..
On notera que les premières plantations de pommes de terre évoquées se situent dans la région de l'Oesling. Cela correspond au fait historique général que la pomme de terre a d'abord été cultivée dans les hautes terres peu fertiles, les « terres des pauvres ». Il est également à noter que l'Oesling se trouve exactement dans l'axe de progression de la pomme de terre depuis l'est, à partir de la RhénanieMassard 2009, . Zur Geschichte der Kartoffel in den deutschen Nachbargebieten Luxemburgs siehe: Nieth 1990, Schmitt 2003, Lauer 2001, Kleinschmidt 1978..
L'étude de 1852 thumb|Gaspard-Théodore-Ignace de La Fontaine (1787–1871) Une étude au sujet de la pomme de terre dans le Luxembourg parut en 1852, menée par l'ancien gouverneur du Luxembourg, Gaspard-Théodore-Ignace de La FontaineDans les années qui ont suivi l'irruption du mildiou, De la Fontaine s'est personnellement impliqué dans l'introduction de nouvelles variétés de pommes de terre au Luxembourg. Il a présenté par exemple la variété 'Comice d'Amiens' au grand public à l'occasion d'une foire agricole en septembre 1851, après avoir testé cette variété dans son propre jardin au Limpertsberg (cf. Fischer 1860, ). avec pour titre Notice sur les pommes de terre et sur l'époque de leur introduction dans le pays de Luxembourg et les Ardennes wallonnes. L'étude montre que la pomme de terre était déjà cultivée en 1746 dans de nombreux endroits du duché, même en Ardenne, et non seulement dans les jardins, comme c'était généralement le cas auparavant, mais également en plein champ. L’analyse de certains procès autour de la perception de la dîme appliquée aux cultures de pomme de terre a amené de la Fontaine à estimer que l'introduction de la pomme de terre au Luxembourg s'était produite vers 1720.
Le topinambour thumb|Topinambours (arrondis, brunâtres, environ 5-7 cm de long) et patates douces (fusiformes, rougeâtres, environ de long)
Dans les dossiers judiciaires luxembourgeois du , la pomme de terre est désignée par le terme français topinambour ou allemand Grundbirne (littéralement « poire de terre »)Massard 2009, ..
Le terme « topinambour » a été utilisé à l'origine pour désigner un tubercule importé vers 1600 d'Amérique du Nord, qui a été planté à la fin du et au début du en Alsace et en Lorraine sous le nom de « pomme de terre » (littéralement traduit en allemand par Erdapfel). Cette plante, dont le nom scientifique est Helianthus tuberosus, est un proche parent du tournesol, également originaire d'Amérique du Nord. En Wallonie, elle a été appelée aussi, en raison de son origine, canada, abréviation de truffe du Canada, nom motivé par la ressemblance du tubercule avec la truffe, ou encore artichaut du Canada, pour le goût d'artichaut du tubercule cuitPirotte 1976, ..
On a prétendu autrefois que la pomme de terre était déjà présente en Alsace en 1623, mais nous savons maintenant qu'il s'agissait en fait du topinambour, de même que dans le Palatinat, où cette plante était cultivée en plein champ dès 1660Pirotte 1976, . Pour l'introduction de la pomme de terre dans le Palatinat voir : Kleinschmidt 1978..
Le topinambour est arrivé au Luxembourg au début du Pirotte 1976 : 38.. Dans la Flore du Grand-Duché de Luxembourg (1875) du pharmacien Jean-Henri-Guillaume KrombachKrombach 1875, . et dans la Flora der Heimat (1897) d'Edmond Joseph KleinKlein, 1897, ., cette plante est appelée russesch Gromper, ou « pomme de terre russe ». Dans d'autres régions de langue allemande, on connait des noms analogues comme : russische Erpel (Erpel = Erdäpfel) (par endroits dans la région du Niederrhein) et russische Bodenbirn (dans le Souabe en Bavière). Il semblerait que le qualificatif russisch (russe) ne doive pas être compris dans son acception géographique, mais plutôt comme une marque de qualité inférieure, comme c'est le cas en Pays de Bade avec le qualificatif de Ross : Rosserdepfel, Rossherdäpfel, Rossepfel, Rosskartoffle, Rossgrumbiire, ou en Basse-Autriche avec le qualificatif JudenerdapfelH. Marzell: Wörterbuch der deutschen Pflanzennamen. 2. Band: Daboecia - Lythrum. Leipzig 1972, Kol. 776ss.
Lorsque, plus tard, la pomme de terre est venue s'ajouter au topinambour, et a commencé à s'y substituer, les noms de ces deux néophytes ont été de plus en plus souvent confondus, en particulier sur le plan administratif. C'est ce qui explique qu'en 1764, lors d'un procès devant le tribunal de Durbuy (à l'époque dans le duché de Luxembourg), un avocat de Bruxelles pouvait affirmer qu'il était généralement admis que patates (nom original des patates douces), topinambours, crompires, canadas, pommes de terre et poires de terre étaient des synonymes.
Coexistence temporaire du topinambour et de la pomme de terre (Grundbirne) L'étude de référence sur « La pomme de terre en Wallonie au XVIIIe siècle » (1976,) de l'historien belge Fernand Pirotte montre que la diffusion de la pomme de terre au Luxembourg a évolué de la manière suivanteMassard 2009, n° 19. : 1. Au début du , une première plante à tubercules jusque-là inconnue, le topinambour, est introduite dans le duché de Luxembourg, probablement à partir de la Lorraine, sous le nom commun en Lorraine de pomme de terre (soit Erdapfel en allemand). 2. Vers 1715–1720, est importée de Rhénanie (plus tard la Province rhénane) une autre plante tubéreuse, appelée poire de terre ou (littéralement en allemand) Grundbirne, devenue dans le langage populaire crompire ou grompir. C’est la pomme de terre au sens actuel. 3. Les deux espèces coexistent pendant un certain temps, mais rapidement, dans l'espace de 20 à 25 ans, avant même l'année 1740, la pomme de terre (au sens actuel) est devenue dominante. Dans les années 1750, au plus tard au début des années 1760, la pomme de terre a définitivement supplanté le topinambour.
Paradoxalement, les autorités ont conservé la désignation de topinambour, l'appliquant à partir de 1740/1750 à la pomme de terre (au sens actuel) qu’elles avaient ignorée jusque-là, sa culture étant limitée aux jardins et, de ce fait, exemptée de dîme.
La pomme de terre avait entre-temps trouvé sa place dans l'assolement triennal. Au lieu de laisser un champ en jachère un an sur trois et de l'utiliser comme pâturage, le paysan pouvait désormais y cultiver la nouvelle plante, qui permettait d'y semer des céréales immédiatement après la récolte. La généralisation de cette nouvelle pratique est confirmée, par exemple, par un rapport de 1764 qui note que les agriculteurs du canton d'Echternach plantaient en grandes quantités des poires de terre ou topinambours A. Sprunck: Études sur la vie économique et sociale dans le Luxembourg au 18e siècle. Tome I : Les classes rurales. Luxembourg 1956, p. 57..
Pommes de terre luxembourgeoises pour la Basse-Autriche