thumb|250px|right|Saint-Austremoine, Châsse de Saint-Calmin, , abbaye de Mozac, France. Au Moyen Âge, la technique de l'émail s'est développée pour accompagner l'essor sans précédent qu'a connu alors cette pâte de verre colorée que l'on fait tenir sur un support métallique en or, argent ou cuivre. Les objets émaillés entrent pleinement dans ce que l'on appelle l'art somptuaire"Somptuaire" dans le sens latin du terme à savoir "luxueux".. Des premières châsses romanes, on aboutit dès le à de véritables œuvres d’orfèvrerie, mélangeant plusieurs techniques.
Fabrication La composition des émaux Le verre est obtenu par la fonte du silice (de sable de silex ou de galets) à laquelle on ajoute un fondant pour baisser la température de fusion à 800 °C. Théophile, moine allemand du qui écrivit un traité sur les arts mécaniques dont l'émail, préconise d'y ajouter de la cendre végétale ce qui forme de la potasse. On nomme ces verres les verres potassiques. On peut également y ajouter de la soude, on obtient alors un verre sodique. Les Romains utilisaient du natronOutre les découvertes et analyses archéologiques, on peut se référer à Pline en bibliographie.. En réalité, beaucoup d'émailleurs du Moyen Âge utilisaient comme fondant des tesselles de mosaïques romaines. Au début du , la production augmentant, on se remit à faire des verres potassiques car la matière première (mosaïque romaine) fut vite épuisée. Une fois le mélange effectué, on chauffe la silice et le fondant à 800 °C et avant que la masse ne refroidisse, on ajoute les couleurs. On utilise soit des colorants, souvent des cristaux, qui ont un effet plutôt opacifiant et donne un verre coloré opaque, soit des oxydes de cuivre. C'est la technique la plus utilisée car elle produit toute une gamme de couleurs, du bleu au turquoise. On peut également obtenir du rouge, du vert ou du jaune grâce à la cuprite ou l'antimoine.
Préparation de l'émail thumb|200px|Fibule carolingienne, émail cloisonné. Musée de Laon, France Le bloc de verre coloré obtenu est ensuite réduit en poudre. On l'éclate en petits fragments en le chauffant puis en le plongeant directement dans l'eau froide. Ces petits morceaux sont alors mélangés avec de l'eau puis finement écrasés pour les réduire en poudre. Cette poudre doit être homogène, non granuleuse et pas trop fine pour ne pas altérer la couleur. Ensuite, on lave la poudre avant de la conserver dans un godet rempli d'eau et fermé, un par couleur.
thumb|180px|right|Schéma d'un travail à l'émail cloisonné. D'après C. Rienks. thumb|180px|right|Schéma d'un travail à l'émail champlevé. D'après C. Rienks.
Selon les époques, il existe différentes techniques pour faire adhérer l'émail au support métallique : Les émaux cloisonnés, technique utilisée durant l’Antiquité, à Byzance, à l'époque mérovingienne et carolingienne. Le procédé consiste en l'adjonction de métal en soudant des rubans métalliques sur la plaque. Le support métallique est majoritairement fait d'or ou d'argent. Ces émaux sont transparents. Les émaux champlevés, technique caractéristique de l'Occident roman et du début de l'ère gothique. Le procédé consiste cette fois en l'ablation du métal. On creuse des alvéoles dans la masse métallique. Le support privilégié est le cuivre. Ce sont des émaux opaques. Les émaux de plique du milieu parisien des - siècles, sorte de retour au cloisonné. Les émaux de basse-taille des - , on modifie la plaque de métal par ciselage à l'endroit où l'on désire appliquer l'émail translucide. Les émaux peints de la Renaissance, peinture à l'émail sur cuivre.
Préparation de la plaque de métal On prépare d'abord la plaque de métal par martelage, pour lui donner la forme désirée. On sélectionne ensuite les zones à émailler puis on opère selon les différentes techniques présentées plus haut. Enfin, on dépose la poudre d'émail dans les alvéoles des zones choisies à l'aide d'un pinceau. L'artisan laisse ensuite la poudre sécher pour faire partir l'eau et on la réchauffe enfin pour que la poudre, en se liquéfiant, adhère au support. Le tout est ensuite recouvert d'un moufleCouvercle en forme de cloche percé de trous. puis de charbon de bois ardent que l'on maintient à une température de 800-900 °C grâce à un soufflet. La couleur du moufle sert de guide à l'orfèvre car quand celui-ci devient rouge, cela signifie qu'il faut arrêter le four. On laisse alors refroidir doucement l'ensemble, car le moindre choc thermique briserait le verre. En fondant, la poudre de verre perd du volume, il faut donc recommencer l'opération pour que l'émail soit uniformément plane et sans lacune dans les alvéoles. Pour finir, l'artisan polit l'émail de plus en plus finement pour lui donner du brillant. Tout d'abord avec une pierre granuleuse mouillée et un polissage assez fort. Puis avec une pierre dure et lisse comme une agate que l'on frotte de poudre de tessonsComprendre tesson dans le sens "débris de récipient de céramique ou de poterie". de céramique et d'eau avant de la passer sur l'émail. On réalise ainsi une abrasion plus fine, moins rugueuse. Enfin on frotte l'émail avec une peau de chèvre.
Quand la pièce est polie, on peut lui ajouter de la dorure (quand il s'agit d'une pièce de cuivre par exemple). Dorer un élément de cuivre, outre le principe esthétique, permet d'éviter l'oxydation des parties où la plaque de cuivre n'est pas recouverte d'émail. Au Moyen Âge, on dore par amalgame, c'est-à-dire d'un mélange d'or et de mercure, passé au pinceau et fixé en le chauffant.
Émaux médiévaux : origine et évolution Le haut Moyen Âge
Dès l'Antiquité et durant le haut Moyen Âge, c'est la technique du cloisonnage qui est employée. On part d'une plaque appelée platine dont on soulève les bords pour réaliser une bordure sur laquelle on soude de petites cloisons métalliques ou rubans en forme du dessin que l'on désire réaliser. On constitue ainsi des alvéoles dans lesquelles l'émail sera déposé. L'émail utilisé pour ces époques est translucide, il laisse donc apparaître le fond métallique, souvent rehaussé d'or pour donner plus de brillant. Cette technique, caractéristique de l'Antiquité, perdurera au haut Moyen Âge dans l'Art byzantin dont l'influence s'étend sur toute l'Europe. Un bon exemple, pour l'époque carolingienne est la croix reliquaire du Pape Pascal II, datée du . Il s'agit d'une croix dite "historiée"Dont les motifs raconte une histoire, ici religieuse. à émail cloisonné et translucide qui permet de voir le fond fait d'un vert à l'origine brillant. Seul l'émail utilisé dans les cloisons des personnages est opaque pour leur donner plus de consistance. Il y eut beaucoup de ce type d’œuvre autour de l'an 1000 et notamment dans l'empire ottonien du , où l'influence byzantine était importante. On produit alors beaucoup d'émaux dont l'iconographie est soit abstraite soit figurée et surtout dévolue à la vie de la Vierge. Les émaux du trésor de la cathédrale d'Essen en Allemagne en donnent une bonne illustration, l'ensemble est émaillé et tout le réseau des rubans est très repérable. Ces techniques restent peu traduites dans l'Occident roman.
Le Moyen Âge classique : les émaux limousins et leur diffusion À la fin du , la majorité de la production d'émaux se concentre à Limoges et se diffuse à travers toute l'Europe. Cette technique est particulièrement à l'honneur dans l'orfèvrerie mosane. L'Émail Plantagenêt, exceptionnel pour sa taille (plaque émaillée de , daté du milieu du , est attribué à un atelier angevin ou manceau.. On y emploie majoritairement la technique du champlevé. Au départ, il s'agissait d'une production locale avec une iconographie dédiée à des saints locaux. Des châsses représentant sainte Valérie et saint Martial, conservées au British Museum, au Musée de l'Ermitage et au Musée du Louvre, datées de 1170-1180, font partie des plus anciennes œuvres de ce type conservées. Ces châsses sont ornées d'un fond vermiculé avec des rinceaux ciselés sur le cuivre. Les personnages y sont très allongés et rehaussés de couleurs soutenues, ce qui est caractéristique des œuvres romanes. Sur les châsses du début de la production limousine, la proportion des zones émaillées est plus petite que celle des zones où on voit le fond. On observe que certains éléments en relief sont "rapportés" (rajoutés) comme les têtes des personnages.
Le tout début du marque l'âge d'or de la production limousine. Le processus est alors inversé, on réserve l'émail pour le fond et les personnages sont laissés "en réserve", c'est-à-dire que l'on n'émaille pas la plaque de cuivre sur laquelle ils sont dessinés. Entre les années 1180 et 1200 sont produites de nombreuses Châsses de saint Thomas Becket avec cette technique, dont la production s'intensifie dès 1200. On atteint presque une fabrication "en série" tant les artisans limousins travaillent vite, les couleurs sont de plus en plus saturées. On emploie l'émail à décorer des plats de reliure d'ouvrages liturgiques, mais aussi des ciboires car dans le même temps les fidèles communient de plus en plus et on use de réceptacles pour l'hostie par exemple. À Limoges, il s'agit d'une véritable institution, les émailleurs s'organisent en corporations et certains sont fameux comme le Maître Alpais dont on connaît plusieurs œuvres qu'il a signées. Celles-ci sont faites en cuivre dont le fond est émaillé. Comme sur les Châsses de Thomas Becket, les têtes des personnages sont rapportées et le maître les fabrique en série. La production d'Alpais est le reflet concret de la production limousine d'alors, qui se diversifie. On produit des éléments de mobiliers liturgiques dont certains personnages sont entièrement rapportés et rivetés sur le fond, des retables portatifs, des crosses dont la volute et l'amorce du bâton sont faits de cuivre rehaussé d'émail, des coffrets à hosties ou des colombes eucharistiques, objets que l'on suspendait au-dessus de l'autel dans l'église, des chandeliers. Le cuivre y est toujours doré et la proportion d'émail diminue.
Au , la production limousine a du mal à se renouveler, tant dans l'ornementation que dans la technique. Les œuvres commencent à passer de mode. De plus, la société médiévale se laïcise à cette période et la demande en œuvre "civiles" et donc privées, augmente. Les modes de vie étant assez raffinés alors, il y a une forte demande en objets de luxe, cela dit les artisans limousins ne s'y essayent pas et à la fin du , la production disparaît.
Les émaux de plique
Dès la fin du , se développent ce que les chercheurs ont appelé les émaux de plique ou les émaux d'applique. Alors que la production limousine se tarit, d'autres foyers de production émergent et se mettent à créer des œuvres luxueuses, des bijoux, des joyaux à coudre sur le vêtement par exemple. Cette production vient majoritairement des ateliers parisiens, c'est une sorte de retour à l'émail cloisonné, un jeu entre l'émail transparent et l'émail opaque et des cloisonnages en forme de fleurs ou de végétaux. En principe, les artisans disposent un fond vert émaillé translucide et des fleurs en émail opaque par-dessus.
Les émailleurs au produisent toujours des objets religieux, par exemple Guillaume Julien qui réalise le reliquaire de Saint Louis, commandé par Philippe le Bel et détruit pendant la Révolution française. Guillaume Julien réalisa entre autres la Châsse reliquaire de sainte Gertrude qui se trouvait dans l'église de Nivelles (Belgique)Châsse détruite par les bombardements de la Deuxième Guerre mondiale. et le reliquaire du Saint-Sang de Boulogne-sur-Mer. On retrouve sur chaque œuvre, le fond vert, les fleurs et fleurettes en forme de trèfles ou de cerclesMode qui ne durera qu'une génération.. Un autre principe notable et caractéristique du Moyen Âge classique, est que les reliques sont visibles. Au centre du reliquaire, on enchâsse un cristal et dans celui-ci les reliques sont disposées.
Les émaux translucides de basse-taille