L'Idéologie française est un livre de Bernard-Henri Lévy paru aux éditions Grasset le .
Dans cet essai, Bernard-Henri Lévy se propose de rechercher les sources philosophiques qui alimentent en France les discours de la droite et de la gauche radicales, d'étudier quelles sont les stratégies à l’œuvre dans ces discours, en quoi elles se différencient, mais en quoi aussi elles se rejoignent pour produire un fascisme spécifique à la France et profondément ancré dans son tissu social — fascisme qui peut se révéler « abject » comme sous le régime de Vichy, mais qui peut également prendre un « visage humain », inoffensif, sympathique, quitte à se révéler aussi « abject », pour peu que les circonstances s'y prêtent — et d’essayer d’entrevoir quelles leçons en tirer.
Bénéficiant d'un écho médiatique important en France lors de sa parution, l'ouvrage a été fortement critiqué en raison de ses distorsions avec la réalité historique et de son ton grandiloquent.
Contexte L’Idéologie française paraît en , à la fin du septennat de Valéry Giscard d’Estaing. Le Parti communiste français rassemble alors près de 20 % de l’électorat, tandis que le Front national n’est qu'un groupuscule qui compte moins de 300 adhérents.
En , le ministre de l’Intérieur, Christian Bonnet, observe que les étudiants étrangers portent « la vérole » dans les universités françaisesChristian Bonnet, cité dans « Quand Christian Bonnet soigne la « “vérole” », Le Nouvel Observateur, 19 mai 1980.. En octobre de la même année, le secrétaire d’État aux Travailleurs immigrés, Lionel Stoléru, déclare à propos de ces mêmes travailleurs immigrés : « S’ils désirent rentrer chez eux, nous ne les retiendrons pasLionel Stoléru, déclaration faite à Metz, le 14 octobre 1980, cité par Le Monde du 16 octobre 1980.. »
Toujours en , un attentat à l’explosif, dirigé contre la synagogue de la rue Copernic à Paris, fait quatre morts et 20 blessés. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, on n’avait plus connu en France un acte antisémite aussi violent. À cette occasion, le Premier ministre, Raymond Barre, déplore La campagne présidentielle vient de débuter et Jean-Pierre Chevènement dénonce dans Le Monde la . Le commissaire de police Jean-Pierre Pochon décrit dans son livreJean-Pierre Pochon, Les Stores rouges, au cœur de l’infiltration d’Action directe, Éditions des Équateurs, 2008. les pressions exercées par le nouveau pouvoir politique socialiste pour diriger l'enquête vers les milieux d'extrême droite au détriment de la piste moyen-orientale.
Sur le plan historiographique, l'historien israélien Zeev Sternhell avait soutenu en 1969 à la Fondation nationale des sciences politiques de Paris (FNSP), sous la direction de Jean Touchard, une thèse sur . Publiée en 1972 avec une préface de Raoul Girardet, cette thèse sera prolongée par deux livres : La Droite révolutionnaire (1978) et Ni droite ni gauche : l'idéologie fasciste en France (1983).
Réception critique Selon la journaliste Bonavita Marie-Laetitia du Figaro, B.H.L « se réjouit à l'avance de l'esclandre à venir. ».
« L'auteur de La Barbarie à visage humain, du Testament de Dieu et de L'Idéologie française est-il un historien ou un philosophe ? » se demande Bernard Pivot en remarquant qu'il ne scandalise pas seulement « par ses plongées dans la sensibilité totalitaire de la France », mais par ce que Raymond Aron appelle « la boursouflure du style » :
Réception favorable Parmi les critiques positives, Philippe Sollers considère L'Idéologie française comme « un livre-clé qui a fait tomber bien des tabous, et qui reste pleinement d'actualitéStratégie de Philippe Sollers » :
Jean-Toussaint Desanti dans Le Matin de ParisJean-Toussaint Desanti, Le fond des eaux, dans Le Matin de Paris 15 janvier 1981 Le fond des eaux, salue un livre mais et qui . Jorge Semprún dans Le PointJorge Semprún, « Un Débat nécessaire », Le Point, 26 janvier 1981, Un débat nécessaire demande que l'on
Réception hostile Raymond Aron critique L'Idéologie française et la méthodologie de Lévy :
Aux critiques de Raymond Aron dans L'Express, Jean-François Revel répond que si la thèse de Lévy peut Quant aux reprochées à l'auteur, Revel dit en avoir
Pour Pierre Nora,
René Rémond estime que L'Idéologie française est « tout sauf de l'histoire », constituant « un mélange d'idées justes qui ne sont pas neuves, et d'idées neuves qui ne sont pas justes ». L'absence de résistance du Parti communiste français jusqu'à l'invasion de l'URSS en était déjà connue plusieurs années avant la parution de L'Idéologie française, de même que l'existence de sources du fascisme « ailleurs qu'à droite ». Quant aux « idées neuves », René Rémond estime qu'elles reposent sur un « usage des textes qui défie souvent le bon sens », une « rhapsodie de passages détachés de leur contexte, détournés de leur sens », par exemple lorsque Lévy accable Charles Péguy pour son usage du mot « race », alors que cet usage signifie tout autre chose pour Péguy que pour les nazis. Il conclut son compte-rendu en pointant l'ignorance (ou le dédain) de l'auteur pour l'antifascisme en France et son absence d'explication sur un fait fondamental : à supposer même que Vichy fût fasciste, et dès le premier jour, la France n'a cédé au fascisme qu'en 1940, à l'occasion d'une défaite, à la différence de l'Italie et de l'AllemagneRené Rémond, « Rhapsodie en mineur », Le Point, n° 436, 26 janvier 1981, p. 106..
Emmanuel Le Roy Ladurie rédige une critique détaillée de l'ouvrage, relevant non seulement de grosses erreurs sur des points précis (Bernard-Henri Lévy présente Jacques Doriot comme organisateur de la manifestation du alors qu'à l'époque, Doriot, encore communiste, travaillait au contraire à l'unité antifasciste ; Robert Ley, dirigeant nazi, est confondu par Lévy avec un syndicaliste français et pétainiste ; l'Action française est décrite à tort comme « prolétarienne » dans L'Idéologie française) mais aussi les principales articulations de l'ouvrage. Le Roy Ladurie fait valoir que s'il y eut dans la France d'avant 1914, « des pré-fascistes », il n'y avait pas, par définition, de fascistes (le fascisme n'étant apparu qu'en 1919), et cette nouvelle extrême droite française, faisant la transition entre l'extrême droite traditionnelle du et les régimes totalitaires de droite du , n'eut pas plus d'impact sur ces derniers que les équivalents russes, italiens et allemands, à la même époque. Rejetant la thèse de Lévy sur le catholicisme comme « digue » contre le racisme, Le Roy Ladurie le renvoie à la lecture de Norman Cohn (Les Fanatiques de l'Apocalypse), où les racines chrétiennes (et notamment catholiques) de l'antisémitisme contemporain y sont minutieusement décrites. De même, il pointe l'énorme omission du Front populaire et de l'antifascisme des années 1930 par Lévy, dans le développement consacré à cette période dans L'Idéologie française. À l'inverse, Le Roy Ladurie récuse l'idée que les références à la terre, à l'agriculture, à l'enracinement conduiraient nécessairement au fascisme : les États-Unis sont un pays donné en contre-exemple par Bernard-Henri Lévy, or les références de ce type n'y sont pas moins fréquentes qu'en France, ne serait-ce que dans les westerns, et plus généralement les films sur la conquête de l’OuestEmmanuel Le Roy Ladurie, « En lisant L'Idéologie française », Le Débat, , juin 1981, , lire en ligne..
Léon Poliakov publie quant à lui une mise au point, car il est, malgré lui, remercié par l'auteur de L'Idéologie française. Consulté pour relire et corriger le manuscrit, Poliakov a répondu qu'il ne se sentait « pas de taille à rédiger le compte rendu d'un pamphlet ». Il n'a donc commenté qu'un seul chapitre, et une seule de ses corrections (rectifier une erreur de date) a été retenue par Bernard-Henri Lévy : c'est en vain, que, notamment, Poliakov lui a demandé de retirer la phrase « le pays tout entier, de la droite à la gauche, de la gauche à l’extrême gauche, de l’extrême gauche à l’extrême droite qui, cinq ans avant Pétain, communiait dans le même cri rauque et déjà meurtrier : “La France aux FrançaisLéon Poliakov, « Mise au point », Le Débat, , juin 1981, , lire en ligne.” ! »
Bertrand Poirot-Delpech rédige un compte-rendu qui recoupe en partie ces critiques, notamment lorsqu'il écrit : « Peut-on, en effet, parler honnêtement de la gauche démocratique depuis un siècle en réduisant Jaurès et Blum, pour ne citer qu'eux, aux attaques qu'ils ont subies ? Peut-on négliger à ce point l'antifascisme d'avant et pendant la guerre ? » puis « Comble pour un intellectuel formé aux meilleures écoles et champion de morale : le refus des “discussions interminables, où d'aucuns croient bon de s'enliser, sur l'authenticité de tel appel ou la date réelle de tel ou tel tract d'époqueBertrand Poirot-Delpech, « Tous des fascistes ! », Le Monde, 16/01/1981, lire en ligne..” »
De même, pour Alain Besançon,
Directement pris à partie par Bernard-Henri Lévy dans le livre, Denis de Rougemont lui répond dans sa propre revue, Cadmos. L'écrivain suisse reprend et commente les douze citations de lui que fait Lévy dans L'Idéologie française : « pas une n'est honnête : la plupart signifiaient dans leur contexte tout à fait autre chose que ce qu'il veut y lire aujourd'hui ; celles qui sont correctement transcrites ne sont pas de moi ; et deux sont de son invention. » En particulier, Denis de Rougemont fait valoir que les mots « [l'Action française] lutta courageusement contre la démocratie libérale et parlementaire » ne sont pas de lui mais d'Emmanuel Mounier et que la citation selon laquelle ce combat de l'AF serait « un acquis définitif du personnalisme » n'est ni de lui ni de Mounier, mais une invention de Bernard-Henri Lévy. De même, Rougemont produit une citation plus longue du passage où il parle de « mesure morte », prouvant ainsi qu'il ne fustigeait pas la démocratie, contrairement à ce que prétend Bernard-Henri Lévy, mais l'individualisme, en tant justement qu'il est incapable de lutter efficacement (selon Rougemont) contre les totalitarismes et « la tyrannie d'un seul ». Rougemont, après avoir repris les citations une à une, continue en donnant la liste des ouvrages et des brochures antinazies qu'il a publiés de 1934 à 1942, la dernière ayant été distribuée par la Royal Air Force dans le ciel des Pays-Bas. Il récuse, pour finir, l'opposition que Lévy tente d'établir entre le groupe d'Esprit (supposé fasciste) d'une part, celui du Collège de sociologie (présenté comme hermétique à tout ce qui rappelle, de près ou de loin, le fascisme) d'autre part, montrant, en citant Roger Caillois (figure du second groupe), les liens étroits existant entre les deux, à la fin des années 1930Denis de Rougemont, « Un falsificateur vu de près », Cadmos, été 1981, pp. 70-86..