Un couvent de la Madeleine, également appelé « blanchisserie Madeleine » (en anglais, Magdalene asylum, généralement connu en Irlande sous le terme de Magdalene laundry) désigne une institution à l'origine protestante mais surtout catholique., destinée en principe à la rééducation de « femmes perdues » (fallen women), de « femmes de mœurs légères ».
La première institution de la Madeleine est fondée en 1758 à Whitechapel, en Angleterre. Un asile similaire est situé sur Leeson Street à Dublin en Irlande, fondé le par Lady Arabella Denny.. Des blanchisseries de la Madeleine fonctionnent au Royaume-Uni, en Irlande, en Suède, au Canada, aux États-Unis et en Australie, jusqu'au .
Les errements de ces institutions incarnent l'abus du travail de jeunes et d'enfants par les pouvoirs publics en Irlande, parmi d'autres dysfonctionnements généralisés des institutions destinées à recevoir la jeunesse. Bon nombre de ces « blanchisseries » sont exploitées comme des maisons de travail pénitentiaires, leurs régimes stricts étant souvent plus sévères que ceux des prisons. En Irlande, de 1922 à 1996, environ rejetées par la société y furent enfermées. Celles-ci, souvent adolescentes, étaient placées dans ces institutions, parfois pour un motif futile, où elles étaient contraintes de travailler sous la direction de nonnes.
Les estimations font état d'environ y ayant séjourné, le plus souvent contre leur volonté. Le dernier couvent de la Madeleine en Irlande a fermé le .
Histoire Origine vignette|À la blanchisserie de l'asile anglais, début du . Les couvents de la Madeleine sont issus du qui prit naissance en Grande-Bretagne et en Irlande au cours du , qui avait pour but formel la réhabilitation de femmes dites « perdues » ()Cette expression anglaise peut être traduite par « femmes perdues », « femmes déchues » ou « femmes tombées en disgrâce ».. Ce terme désignait celles qui avaient eu des relations sexuelles hors mariage, quelle qu'en fût la cause : prostitution, viol, abus sexuels, ou encore sexualité jugée trop précoceSelon l'ouvrage de Frances Finnegan, Do Penance or Perish, seule une minorité de femmes admises dans les couvents étaient des prostituées professionnelles. La plupart étaient en fait des mères célibataires. Dans leur livre Women Surviving, Cliona Murphy et Maria Luddy défendent la même thèse.. On retrouve en Europe les traces des premières institutions conventuelles consacrées à la prise en charge et à la réhabilitation de ces femmes, dès le (« repenties » de l'institution Santa Maria Maddalena delle Convertite à Florence en 1257).. gauche|vignette|Marie Madeleine lave les pieds de Jésus, église Saint-Pierre de Dreux, 1880. En Irlande, ces institutions prirent le nom de Marie-Madeleine, personnage de la Bible chrétienne qui, selon la tradition catholique (confondant deux personnages des Évangiles, en fait distincts) était une prostituée, s'étant repentie de ses péchés et devenant l'une des personnes les plus fidèles à Jésus. En Irlande, l'Église s'appropria rapidement le mouvement de Madeleine et les foyers, qui étaient prévus à l'origine pour de courts séjours, devinrent de plus en plus des institutions à long terme. Les pénitentes furent mises au travail, généralement dans des laveries. De même que Marie-Madeleine avait lavé les pieds du Christ en signe de pénitence, les pensionnaires devaient accomplir des travaux de blanchisserie, afin de laver symboliquement leurs péchés. Cette activité représentait en outre des rentrées d'argent nécessaires à la bonne marche et à l'entretien des couvents.
Après la Grande Famine de 1845, les couvents de la Madeleine étaient dirigés par quatre ordres de religieuses : les sœurs de la Miséricorde (SM), les sœurs de la Charité (SC), les sœurs de Notre-Dame de la Charité du refuge (SCR) et les sœurs du Bon Pasteur (GSS)En France, la Congrégation de Notre-Dame de Charité du Bon Pasteur gère ces femmes mais cette institutionnalisation cautionnée par l'État et la société n'atteint pas le régime madeleiniste irlandais.. Après l'indépendance, il existait dix établissements en Irlande deux à Cork (GSS et SC) et quatre à Dublin . Celui-ci, le dernier en Irlande, a fermé ses portes en 1996« Laver enfin la mémoire des blanchisseuses esclaves », The Irish Times, in Courrier international, 7 juillet 2011..
Dérives Au fur et à mesure que le mouvement prenait ses distances avec les idées qui furent à son origine, à savoir sortir des prostituées de la rue et les héberger car leur passé les empêchait de trouver un emploi, les foyers prirent un aspect de plus en plus carcéral. Les sœurs chargées de la surveillance des pensionnaires pour, au contraire, les encourager à entrer dans les ordres. Les registres des foyers montrent que, au cours des premières années, de nombreuses femmes intégraient et quittaient l'institution de leur propre chef, parfois à plusieurs reprises. Dans son ouvrage Reform, Respite, Ritual: An Archaeology of Institutions; The Magdalen Society of Philadelphia, 1800-1850, Lu Ann De Cunzo indique que les pensionnaires cherchaient alors « un refuge à la maladie, la prison, une situation familiale désastreuse, les abus et de mauvaises circonstances économiques ». À cause de leur passé de prostituées, les pensionnaires étaient considérées comme ayant besoin de faire pénitence :
Jusque dans les années 1970, les pensionnaires étaient appelées « filles » et devaient s'adresser à toutes les sœurs en tant que « mère », indépendamment de leur âge, qu'il s'agisse de la mère supérieure ou d'une jeune novice qui n'avait pas encore prononcé ses vœux. Ce système permettait de maintenir les pensionnaires dans un état d'infériorité constant. Pour maintenir l'ordre et une atmosphère monacale, les pensionnaires devaient observer un silence strict tout au long de la journée. « La règle du silence était un point fondamental de la vie de ces femmes et fut maintenue longtemps durant la seconde moitié du ». Les châtiments corporels étaient monnaie courante et les comportements de type auto-mutilation tout simplement ignorés :
À mesure que le phénomène se répandit, il sortit du champ de la prostitution pour toucher également les mères célibataires, les jeunes filles trop aguicheuses, ou même simplement trop jolies. Ceci se produisit à la même période où, en Grande-Bretagne et en Irlande, de nombreuses personnes considérées comme « handicapés sociaux » furent également internés dans des asiles et des foyers. Les pensionnaires étaient souvent internées à la requête de membres de leur famille ou de prêtres. Celles qui n'avaient personne à l'extérieur susceptibles de venir les chercher y passèrent le reste de leur vie. Parmi elles, beaucoup ont fini par prononcer leurs vœux. Dans une Irlande à la morale sexuelle conservatrice, les couvents de la Madeleine étaient une institution largement acceptée socialement jusqu'au cœur de la seconde moitié du . En témoignent l'expression courante (« les mauvaises filles font les meilleurs draps »)., ou le fait que l'on menaçait les enfants turbulents de les envoyer au couvent. Ils disparurent avec le changement de mœurs sexuelles, mais aussi avec l'apparition de la machine à laver qui concurrençait leur activité de blanchisserie. Pour Frances Finnegan, « il est probable que l'avènement de la machine à laver fut pour autant dans la fermeture des laveries que le changement de mentalité ».
Scandale vignette|alt=Texte alternatif pour l'image|Ancien bâtiment d'une blanchisserie Madeleine à Edimbourg.
On parla très peu de l'existence des foyers avant 1993, lorsqu'un ordre de sœurs à Dublin vendit une partie de son couvent à un promoteur immobilier. Les restes de 155 pensionnaires inhumées dans des tombes anonymes dans la propriété furent exhumés et, à l'exception d'un corps, incinérés puis ré-inhumés dans une fosse commune. Ceci provoqua un scandale public à l'échelle régionale et nationale. Mary Norris, Josephine McCarthy et Mary-Jo McDonagh, toutes pensionnaires au foyer, témoignèrent sur leur sort. Le documentaire , diffusé sur Channel 4 en 1998, interrogea d'anciennes pensionnaires des couvents de la Madeleine qui confirmèrent les incessants abus sexuels, psychologiques et physiques alors qu'elles étaient isolées du monde extérieur pour une durée indéterminée. Les conditions qui régnaient dans les couvents et les traitements subis par les pensionnaires ont été également traités dans le film de Peter Mullan (2002), largement salué par la critique.
La dernière blanchisserie de Madeleine irlandaise, située à Dublin, a fermé le . En , la commission d'enquête sur la maltraitance des enfants en Irlande a publié un rapport de pages. détaillant des dizaines de milliers de cas d'horribles sévices commis dans de nombreuses écoles, notamment dans les Couvents de la Madeleine. Malgré la constitution d'une commission gouvernementale, toutes les demandes d'indemnisation des victimes sont restées lettre morte.
Le , l’État irlandais a reconnu sa responsabilité dans « l'asservissement » de plus de enfermées entre 1922 et 1996 dans les « blanchisseries Madeleine »., ouvrant la voie à une indemnisation.
En 2016, l'ouverture de fosses communes « clandestines » révèle l'enfouissement de 796 cadavres d'enfants « âgés de d’âge fœtal à 2 ou », morts dans les années 1950 des suites de mauvais traitements et de malnutrition pour le seul site de l'orphelinat de Tuam, où étaient placés les enfants retirés à leurs mères après leur naissance dans les blanchisseries.. Leur exhumation est prévue en 2024..
Situation en Australie Il y avait en 1950 des blanchisseries de Madeleine à Brisbane (Mitchelton), Sydney (Ashfield), Melbourne (Abbotsford), Adélaïde (Plympton) et Perth (Leederville) exploitant une cinquantaine de personnes aux bénéfices des hôtels. À la blanchisserie d'Adélaïde, les filles étaient payées. Wal Campbell, le directeur du journal The rock basé à Sydney, a dénoncé les blanchisseries dans une croisade généralement dirigée contre l'Église romaine, indiquant que l'Église catholique était impliquée dans un racket. Une enquête indépendante fut entreprise en 1953 par Richard Henry Hicks, chef du Ministère de la protection de l'enfance, à l'instigation du premier Ministre comme réponse aux préoccupations des parlementaires à propos des orphelinats ; cependant, Hawke détruisit le rapport après que seuls quelques collègues et un journaliste eurent pu le lire, donnant ainsi un blanc-seing aux congrégations religieuses pour continuer leurs pratiques..
Situation en Irlande Les victimes des blanchisseries Madeleine se sont réunies en une association, , qui cherche à obtenir une reconnaissance et une réparation de l'État irlandais et diffuse des informations sur les blanchisseries MadeleineSite de l'association des survivants des blanchisseries Madeleine..
Prise de conscience vignette|alt=Texte alternatif pour l'image|Lieu où les sœurs de la charité exploitaient une blanchisserie avec 50 jeunes femmes à Dublin en 1911.
S'il existe dans le monde d'autres institutions dédiées à Marie-Madeleine, il n'y a qu'en Irlande que cette institution avait atteint un tel nombre d'établissements où se produisaient les mêmes dysfonctionnements, d'autres blanchisseries Madeleine existant par ailleurs dans le monde. Il a fallu un certain nombre d'années avant que les pouvoirs publics irlandais entament une enquête sur la situation de ces blanchisseries sous la pression d'instances internationales et d'organisations privées. En 1993, le promoteur d'un terrain acheté à l'institution y découvre 155 tombes anonymes. Les corps exhumés - sauf un - sont incinérés et placés dans une fosse commune dans le cimetière de Glasnevin. Ce traitement fait scandale et porte l'affaire à la une des médias irlandais.