Prince Daniel, mots de miel, ou Prince Daniel a dit (en )Le titre russe (Kniaz' Danila-Govorila) comporte un jeu de mots difficile à rendre en français. Danila est une version russifiée du prénom Daniil (Daniel). La forme govorila (« disait, a dit »), en principe féminine, est motivée par la rime avec Danila. On trouve chez Vladimir Propp l'orthographe Данила-Говорило (prononciation similaire). On pourrait aussi penser à un double prénom : Danilo-Gavrilo (Daniel-Gabriel). est un conte russe traditionnel, recensé par Alexandre Afanassiev.
La version d'Afanassiev a été recueillie dans le gouvernement de Koursk. On en connaît six versions russes. Le conte présente la particularité de combiner plusieurs sujets distincts, le thème majeur étant celui du tabou de l'inceste entre frère et sœur ; il se rapproche également du conte de Grimm Hänsel et Gretel.
Résumé thumb|Petite fille à la poupée, par Georges Lemmen thumb|Baba Yaga, vue par Boris Zvorykine Une princesse âgée a un fils et une fille. Elle est trompée par une sorcière qui lui donne un anneau à mettre au doigt de son fils, en lui recommandant de ne lui faire épouser qu'une jeune femme à qui l'anneau irait. À sa mort, la mère transmet cet ordre à son fils.
Une fois en âge de se marier, le fils se met à la recherche d'une femme qui satisfasse à la condition. En fin de compte, il s'aperçoit que l'anneau ne va qu'au doigt de sa propre sœur, et décide donc de l'épouser, malgré les supplications de celle-ci. De « vieilles passantes »En russe : старушки прохожие. conseillent alors à la sœur de fabriquer quatre poupées qu'elle disposera aux quatre coins de sa chambre, et d'avoir confiance en Dieu. Après la cérémonie religieuse, le frère appelle sa sœur pour consommer leur unionOn apprend à cette occasion que la sœur s'appelle Catherine (Katerina), mais ce détail ne semble motivé que par une nouvelle assonance : Сестра Катерина, иди на перины! (Sestra Katerina, idi na periny, Ma sœur Catherine, viens sur le lit [de plumes] !). La sœur retarde le moment fatidique en prétendant enlever successivement ses boucles d'oreilles, sa ceinture, puis ses souliers.
Cependant les poupées se sont mises à chanter un refrain magique : « Coucou, Prince Daniel ! Coucou, il l'a dit, Coucou, c'est sa sœur, Coucou, qu'il épouse ! Coucou, terre, ouvre-toi ! Coucou, sœur, disparais ! »Le mot « Coucou » utilisé est le même qu'en français (Куку), mais il y a là encore un jeu de mots avec le terme куколки (koukolki, les (petites) poupées) : куколки закуковали (« koukolki zakoukovali », les poupées se mirent à faire coucou).. Peu à peu, la sœur s'enfonce dans le sol, et au troisième refrain, elle disparaît sous terre : le frère arrive furieux, ne découvre plus que des poupées, les décapite et les jette au feu.
La sœur se met à cheminer sous terre et parvient à une isba montée sur pattes de poule, et lui demande de pivoter et de se placer « comme autrefois »En russe : по-старому, à la façon d'autrefois. Le motif de l'isba qui pivote est récurrent dans les contes russes : voir Baba Yaga (mythologie)., la porte face à elle. L'isba s'exécute : à l'intérieur se trouve une belle fille occupée à broder, qui reçoit la sœur aimablement, mais l'informe que sa mère est une horrible sorcière. À l'arrivée de celle-ci, elle transforme la sœur en aiguille qu'elle cache dans le balai. La sorcière flaire une odeur de « carcasse russe »Русь-кость пахнет! Formule traditionnelle dans les contes russes, qui indique qu'un être de l'autre monde a senti une odeur d'être vivant., mais sa fille l'assure qu'il ne s'agissait que de vieilles passantes qui se sont arrêtées pour boire un verre d'eau. La sorcière se remet en chasse, les deux filles bavardent, et ainsi de suite.
Au troisième retour de la sorcière, celle-ci tombe nez à nez avec la sœur et décide immédiatement de la faire rôtir dans le four, qu'elle fait allumer par sa fille. Elle ordonne à la sœur de s'asseoir sur la pelle pour l'enfourner, mais celle-ci fait semblant de ne pas savoir comment s'y prendre, pour que la sorcière lui montre comment faire : les deux filles précipitent aussitôt la vieille dans le four et en ferment la porteCe motif se retrouve sous une forme très similaire dans le conte de Grimm Hänsel et Gretel..
Elles s'enfuient en emportant avec elles une serviette brodée, une brosse et un peigne, mais la sorcière s'est échappée et s'est lancée à leur poursuite. Elles jettent la brosse derrière elles et une forêt de roseaux infranchissable apparaît ; mais la vieille se fraie un passage avec ses ongles, et la poursuite reprend. Elles jettent le peigne, et une sombre chênaie se dresse entre elles et la sorcière : celle-ci ronge les arbres et les abat à coups de dents. Elles jettent alors la serviette brodée d'or et un immense lac de flammes apparaît : cette fois-ci la sorcière y tombe, et périt brûlée viveCe passage rappelle beaucoup des péripéties similaires dans le conte intitulé Baba-Yaga (Баба-яга ; n° 58b dans l'édition de 1873 des Contes d'Afanassiev, 103 dans l'édition de 1948). Ce motif, dit de la fuite magique, ou de la poursuite magique, a été étudié par Propp dans Les racines historiques du conte merveilleux (ch. 9.4)..
Tandis que les deux jeunes filles errent au hasard, un domestique les rencontre et avertit le barine du lieu – qui se trouve être le frère candidat à l'inceste – que deux belles filles, oiseaux de passage, se sont posées sur ses terres, et que l'une d'elles est sa sœur, mais laquelle ? Le frère ne peut les distinguer l'une de l'autre. Le serviteur lui suggère de tenir sous son aisselle une vessie remplie de sang : il fera semblant de le frapper, le sang coulera, et à cette vue la sœur devra se découvrir. Ainsi est fait, le frère tombe, la sœur se jette sur son frère en pleurant : celui-ci se redresse, embrasse sa sœur et la marie à un honnête homme ; lui-même épouse son amie « à qui l'anneau allait », et tout se termine au mieux.
Variantes et analogies
Dans une variante collectée par Ivan Khoudiakov dans le gouvernement de RiazanContes grand-russes, tome II (1861). Conte n° 55, Machka Soplivka., la jeune fille s'appelle Machka Soplivka« Machka la morveuse ». ; pour échapper à son frère, elle se réfugie dans la forêt, dans un chêne creux (histoire proche du conte de Grimm Toutes-Fourrures, en , KHM 65). Elle est trouvée par les enfants d'un barine (seigneur) qui la conduisent à leur père. La suite du conte se rapproche de l'histoire de Cendrillon, la jeune fille faisant toutefois surgir chevaux et carrosse par elle-même, d'une boîte magique, pour aller au bal. Finalement, elle épouse le barine.
Dans le PentameroneVoir Bibliographie. de l'écrivain napolitain Giambattista Basile (), figure le motif de la tentative d'inceste d'un père sur sa fille (II.6, L'Ourse) ; la jeune fille s'y transforme en ourse pour lui échapper.
Référencement Le conte porte le numéro 65 dans l'édition de 1873 des Contes populaires russes, 114 dans l'édition de 1958 de Barag et Novikov, et a été classé sous les rubriques 313 E, 313 H et 327 A et (La fuite magique, Hansel et Gretel) dans la classification Aarne-Thompson.
Analyses et commentaires
L'interprétation de Max Müller
Selon Max Müller (dont les thèses sont aujourd'hui en général dépassées), les contes de ce type, basées sur le tabou de l'inceste, renvoient à un mythe semblable à celui qui est évoqué dans un passage du Rig-Véda : le dialogue entre Yama et Yami. La Nuit (féminine) implore le Jour (masculin) de la prendre pour épouse, mais il décline l'offre en expliquant que « cela s'appelle un péché, qu'un frère épouse sa sœur »Mentionné par William Shedden Ralston : Russian Folk-Tales en ligne (archive.org) (p.161)..
L'analyse de Vladimir Propp Le folkloriste russe Vladimir Propp fait référence à ce conte dans Les Racines historiques du conte (voir Bibliographie), en s'intéressant notamment au motif des poupées.
Il fait remarquer qu'une poupée intervient également dans le conte intitulé Vassilissa-la-très-belle, donnée à Vassilissa par sa mère mourante, qui lui recommande de toujours la garder avec elle, de ne la montrer à personne, de la nourrir (il insiste sur ce point) et de lui demander conseil en cas de difficultés. Des poupées figurent encore dans d'autres contes traditionnels de la zone slaveVoir notamment Le Tsar de l'Onde et Vassilissa la très-sage (version 225)., mais également dans les croyances d'autres peuples nombreux et variés, qui fabriquaient des pantins de bois utilisés comme réceptacles de l'âme des défunts, et auxquels ils donnaient à manger tout ce qu'ils mangeaient eux-mêmes. Zelenine mentionne ce fait à propos notamment des Goldes, des Ostiaks, des Guiliaks, des Orotches, des Chinois, et en Europe des Maris ou des Tchouvaches. Des coutumes similaires ont aussi été signalées en Afrique et en Nouvelle-Guinée. Propp rappelle aussi que les anciens Égyptiens faisait usage de figurines à des fins magiquesVoir l'article Ouchebti notamment.. Il conclut que la figurine, ou la poupée, représente l'incarnation d'un défunt, qu'il convient de nourrir, et qui en retour aidera les vivantsLe motif de la jeune fille qui raconte ses malheurs à une poupée intervient aussi dans un conte de Basile (Pentamerone, II.8 : La Petite Esclave) : la poupée (qui dans d'autres contes similaires est une pierre de patience, voir Le Maître d'école cannibale), réagit en gonflant « comme l'outre d'une cornemuse » et par répondre lorsque la jeune fille menace de se tuer..
Notes et références
Bibliographie Afanassiev, Contes populaires russes (tome I), traduction Lise Gruel-Apert, Imago, 2008 Vladimir Propp, Les Racines historiques du conte merveilleux, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », Gallimard, 1983. Giambattista Basile (trad. Françoise Decroisette), Le Conte des contes, Strasbourg, Circé, 1995, 2002.
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