Mușat (patronyme de sa famille), dit Étienne le Grand (en roumain Ștefan cel Mare), né en à Borzești et mort le à Suceava, est un voïvode de Moldavie qui a régné de 1457 à 1504.

Biographie Origines familiales

Étienne le Grand, issu de la famille des Mușatini, est un des fils du prince de Moldavie et d'une de ses épouses successives, soit Maria, soit la princesse Oltea, sœur du boyard Vlaicou, qui serait originaire de la principauté de Valachie.

Il serait dans ce dernier cas un cousin au premier degré de Vlad III l'Empaleur (Vlad Ṭepeș) , Observații istorice cu privire la neamul lui Ștefan cel Mare (« Observations historiques sur la famille d'Étienne de Grand »), Iași, 1927, p. 5..

Selon les chroniqueurs moldaves Miron Costin et Grigore Ureche, Étienne Mușat était un . C'est bien ainsi qu'il figure sur une fresque exécutée de son vivant dans l'église du monastère de Humor, mais les peintures et statues modernes le représentent plus grand, mince, élancé et d'une physionomie plus sévèreIconographie d'Étienne le Grand : .

Prise du pouvoir par un coup d'État (1457)

La couronne étant élective en Moldavie, Mușat peut y prétendre, étant grand boyardIon Bogdan, Cronicile slavo-române din sec. XV-XVI (« Chroniques slavo-roumaines des XV-XVI-e siècles »), editura „Academiei”, Bucarest 1959, p. 7., mais son élection étant incertaine, il s'empare du trône par un coup d'État mené avec son armée à Suceava, capitale de la principauté, en avril 1457. Le prince régnant, Petru Aron, s'enfuit dans le royaume de Pologne, dont la Moldavie est la vassale (de 1387 à 1497).

Étienne est acclamé prince de Moldavie par le Sfatul Ţării (assemblée de la noblesse) et béni le 14 avril par le métropolite de Moldavie, Nicolae Iorga, Istoria lui Ștefan cel Mare (« Histoire d'Étienne le Grand »), editura „Minerva”, Bucarest 1904.Selon l'historien Nicolae Iorga dans son ouvrage Histoire des Roumains, , Les Chevaliers, Bucarest 1937, le souverain des principautés roumaines, États orthodoxes, n'était pas oint et « sacré » comme les souverains catholiques héréditaires d'Occident et, étant choisi par des hommes, ses pairs, ne régnait pas « au nom et par la volonté » de Dieu mais était aspergé et « béni » comme les empereurs byzantins pour gouverner en tant que « servant / esclave » de Dieu (« Рѡбȣ лȣ Думнєѕєȣ »)..

Gouvernement Le , il renouvelle les franchises accordées par Alexandre Ier de Moldavie aux marchands allemands de Transylvanie afin de favoriser le commerce entre la Moldavie et la Transylvanie. En revanche, il ne renouvelle pas ceux des Génois dans leurs comptoirs des ports de Polihronia, Oblucița (aujourd'hui Reni ou Izmail), Chilia, Licostomo (aujourd'hui ) et Cetatea AlbăPiero Boccardo, Clario Di Fabio (dir.), Il secolo dei genovesi, ed. Electa, Milan 1999, 472 p., , mais fortifie ces cités et développe sa propre flotte de commerce et de guerreG.I. Brătianu, Cercetări asupra Vicinei și Cetății Albe (« Recherches sur Vicina et Cetatea Albă »), éd. de l'Université de Iași, 1935, cote 14.333 à la Bibl. Univ. de Chișinău..

Il réorganise aussi l'armée, préférant recruter des fermiers (răzeşi) ou des bergers (mocani) libres qu'il n'hésite pas à anoblir, plutôt que d'utiliser des mercenaires. Il agrandit et consolide les principales forteresses, qui peuvent désormais résister aux tirs d'artillerie : Hotin, Neamț, Soroca, Tighina, Cetatea Albă et Suceava. Il laisse à Corvin, roi de Hongrie, l'usufruit des anciens comptoirs génois de Chilia et Cetatea Albă, ce qui permet à la Hongrie de disposer de deux ports sur la mer Noire.

Recherchant le soutien des métropolites de Suceava, Étienne édifie des monastères et des églises mais pratique la tolérance religieuse : des églises catholiques s'ouvrent à Baia, Suceava, Bacău et Chilia, des synagogues à Baia, Roman, Iași et Chilia. Beaucoup d'églises bâtis sous son règne, de même que les monastères de Poutna et de Voronets sont toujours debout et ont conservé leurs fresques polychromes d'origine. .

Conflit avec la Hongrie (1459-1467) Le , il signe une nouvelle alliance avec le royaume de Pologne, qui le reconnaît comme voïvode légitime malgré le coup d'État perpétré en 1457. Ayant ainsi assuré ses arrières, il pénètre en 1461 en Transylvanie, vassale du royaume de Hongrie pour piller le Pays sicule, et rentre avec un important butin. Il révoque les exemptions de taxes de la Hongrie dans les ports moldaves de Chilia, et de Cetatea Albă en 1465, ce qui mène Matthias Corvin à confisquer ses domaines en Transylvanie (citadelles de Balta et Ciceu près de Dej) et à envahir la Moldavie ().

Les Hongrois incendient Roman et menace Suceava, puis entrent dans Baia, dont ils se font chasser par Étienne dans la nuit du 14 au . La situation reste indécise, mais la menace ottomane détermine les deux monarques à se réconcilier : Étienne récupère ses domaines de Transylvanie et Matthias ses privilèges dans les ports moldaves.

Victoire sur les Tatars (1470) Le , Étienne bat les Tatars criméens dans la forêt de Lipnic près du Nistru, arrête leurs pillages, libère leurs captifs de l'esclavage et fait de nombreux prisonniers Roms qui étaient les éclaireurs, charriers, maquignons et ferblantiers des Tatars, mais deviennent serfs (robiRobi est souvent traduit par erreur par « esclaves » mais le statut de Robie est différent de l'esclavage, car le rob (du slave robota, le travail) ne pouvait pas appartenir à un particulier, mais à un domaine seigneurial ou ecclésiastique, et pouvait racheter lui-même sa liberté s'il avait assez d'or, ou la revendre s'il avait des dettes : voir Neagu Djuvara, Les pays roumains entre l'Orient et l'Occident, P.U.F., Paris, 1989 et Venera & Viorel Achim, The Roma in Romanian History, Central European University Press, Budapest 2004, .) des boyards ou des monastères moldaves. Des princes tatars sont également capturés et gardés prisonniers contre rançon : quelques-uns, ne pouvant être libérés, préfèrent passer à l'orthodoxie et s'intégrer à l'aristocratie moldave, comme le khan Temir, à l'origine de la famille princière moldave Cantemir.

Résistance aux Ottomans

vignette|gauche|Une ceaică (voilier léger armé de couleuvrines) comme celles de la flotte d' qui fit campagne en Crimée. En Alexandru Boldur, Ștefan cel Mare, voievod al Moldovei (« Étienne le Grand, voïvode de Moldavie »), editura „Carpații”, Madrid, 1970. et en 1473, Étienne le Grand s'immisce dans les querelles dynastiques de la principauté de Valachie où il impose comme voïvode qui cède à la Moldavie la région valaque de Vrancea, au nord-ouest de Focșani. Face aux progrès de l'Empire ottoman, doit peu après se reconnaître vassal du sultan turc .

En , , veuf, épouse en troisièmes noces Marie Assénide-Paléologue, princesse de l'État byzantin de Théodoros, sur la mer Noire, en Crimée. Il s'immisce dans les querelles dynastiques de Théodoros, envoyant une flotte et une armée à la famille de son épouse : les Ottomans réagissent et débarquent dans la principauté le , mettant fin, après la chute de Constantinople, au tout dernier état grec jusqu'à l'indépendance de la Grèce moderne au . Marie Paléologue, qui avait eu quatre enfants d'Étienne, mourut deux ans plus tard et fut enterrée au monastère de Poutna, dans le district de VranceaVoir sur Mormântul Doamnei Maria Asanina Paleologhina. Face à l'expansion ottomane, de nombreux Grecs de Crimée, de Bulgarie, de Dobrogée, de Constantinople et du Pont se réfugient en Valachie et en Moldavie, amenant avec eux icônes, reliques, bibliothèques, savoir-faire artistiques, artisanaux, viticoles et commerciaux, ce qui contribua à faire du règne d' un « âge d'or » de la Moldavie.

Le , à Iași, Étienne reconnait la suzeraineté du roi de Hongrie Matthias Corvin et confirme les exemptions des marchands hongrois en Moldavie. Ainsi la Moldavie a deux alliés contre la menace ottomane : la Hongrie et la PologneUne cartographie simplificatrice, confondant vassalité-alliance et annexion, représente par erreur la Moldavie comme une province polonaise : ..

Le , Étienne repousse les Ottomans du sultan à la bataille de Vaslui. Cette victoire a un grand retentissement, parvenant jusqu'aux oreilles du pape qui le qualifie de « champion du Christ ». Malgré cela, ses tentatives de former un grand front uni contre les Ottomans avec les princes chrétiens d'Europe, échouent : les Ottomans prennent la colonie génoise de Caffa en Crimée.

Le , l'armée d'Étienne, repliée dans la vallée de la Moldova, après avoir pratiqué la politique de la terre brûlée devant les Ottomans, est pourtant battue à la Valea Albă, au nord-ouest de Roman. La Moldavie est dévastée, et si les Ottomans lèvent le siège de Suceava et de Hotin le , c'est seulement faute de ravitaillement. Étienne signe la paix avec les Ottomans, et se résout à leur payer un tribut annuel de d'or. La Moldavie devient ainsi vassale de trois voisins simultanément : la Hongrie, la Pologne et l'Empire ottoman, situation diplomatiquement instable.

Cela n'empêche pas, le , le sultan de s'emparer de Chilia, et le , de Cetatea Albă, ce qui enclave la Moldavie en la privant de ses ports sur la mer Noire. La flotte moldave est détruite et l'armée ottomane dévaste le pays jusqu'à la capitale Suceava, incendiée le . Étienne renouvelle son serment de fidélité au roi de Pologne , et réussit, avec l'aide de celui-ci, à battre les Turcs le , mais ne peut reprendre Chilia. En 1489, il accepte de se reconnaître définitivement tributaire du sultan, mais assure ainsi à la principauté de Moldavie son autonomie vis-à-vis de la « Sublime Porte »Une abondante cartographie simplificatrice, confondant vassalité et annexion, représente par erreur la Moldavie et la Valachie comme des provinces de l'Empire ottoman : ..

Conflit avec la Pologne Depuis , la principauté de Moldavie était vassale et alliée de la Pologne qui, voyant Étienne prêter allégeance à la Hongrie et accepter de payer tribut à l'Empire ottoman, réagit : le , le roi de Pologne assiège Suceava, sommant Étienne de réserver son allégeance à la seule Pologne.

Étienne négocie avec lui et obtient le retrait des troupes polono-lituaniennes vers Lwów, mais marche sur Siret et, manquant de ravitaillement, pille la ville. Étienne le poursuit et le surprend dans la forêt de Cosmin où il lui inflige une première défaite le . Le , au moment où Jean traverse le Prut à Cernăuți, le reste de son armée est taillé en pièces à Sipinţi. Le , Étienne, poursuivant toujours Jean, dépasse ses frontières et entre en Podolie où il incendie plusieurs forteresses, et d'où emmène des milliers de personnes qu'il installe dans le nord de la Moldavie : c'est le début de la présence ukrainienne dans les territoires qui formeront, à partir de 1940, l'oblast de Tchernivtsi. Étienne signe un traité de paix avec la Pologne le : c'est la fin de la vassalité et de l'alliance polonaise pour la MoldavieIlie Minea, Informațiile românești ale cronicii lui Jan Długosz (« Informations roumaines des chroniques de Jan Długosz »), editura „Viața Românească”, Iași 1926, p. 43..

Fin du règne, canonisation, historiographie

Durant les sept dernières années de son long règne, Étienne fait tout pour assurer au pays une paix durable, la prospérité commerciale et la vie culturelle et religieuse. Lui qui avait tant bataillé conseille à ses successeurs, quels qu'ils soient, de rechercher la paix. Il meurt le mardi et est enterré au monastère de Poutna.

Dans son Histoire de l'Empire ottoman, Dimitrie Cantemir, prince de Moldavie au début du , rend hommage à son prédécesseur : .