13 est le sixième album du groupe rock britannique Blur. Sorti le , il est en grande partie le résultat d'improvisations du groupe, reprises ensuite par un travail d'élagage et de mise en forme du producteur William Orbit. Blur y délaisse totalement son style brit-pop, virage amorcé par l'album Blur en 1997, pour acquérir un son résolument lo-fi et expérimental.
Damon Albarn a pu dire à la sortie de l'album que 13 se rapprochait de leur premier opus, Leisure (1991), pour la raison que les deux étaient écrits à la première personne, alors que les autres albums étaient narrés à la troisième personne. En effet, après avoir, sur la trilogie Modern Life Is Rubbish - Parklife - The Great Escape, développé une écriture héritée de Ray Davies des Kinks, mettant en scène nombre de personnages caricaturaux du quotidien britannique, Damon Albarn retourne avec 13 à une écriture plus personnelle, probablement sous le coup de sa rupture avec sa compagne Justine Frischmann, leader du groupe Elastica, après une relation de plusieurs années.
Contexte Le précédent album studio de Blur, Blur (1997), avait marqué l'abandon progressif du mouvement Britpop au profit d'une orientation davantage influencée par le rock alternatif, notamment sous l'impulsion du guitariste Graham Coxon. Malgré les craintes de la presse et de l'industrie musicale quant à l'accueil du public, l'album rencontre un succès inattendu, notamment aux États-Unis où il est certifié disque d'or. Le groupe souhaite néanmoins continuer à évoluer et décide d'explorer une nouvelle direction musicale. Alex James résume cette volonté : « Je pense qu'il faut simplement continuer à changer. C'était en quelque sorte essentiel. »No Distance Left To Run. Pulse films. 2010
À cette période, Damon Albarn entretient une relation médiatisée avec Justine Frischmann, chanteuse du groupe Elastica. Leur relation se détériore progressivement, notamment en raison du désir d'Albarn d'avoir des enfants et de l'amitié persistante de Frischmann avec son ancien compagnon Brett Anderson, chanteur de Suede. Le couple se sépare finalement après un dernier séjour à Bali à la fin de 1997. Cette rupture influence profondément Albarn et se reflète dans les paroles et l'atmosphère de 13.
Après cette séparation, Albarn emménage avec l'artiste Jamie Hewlett, rencontré par l'intermédiaire de Coxon. Il commence alors à diversifier ses activités musicales, notamment en travaillant avec Hewlett sur un projet secret qui deviendra Gorillaz, ainsi qu'en composant plusieurs bandes originales de films, dont Vorace, Ordinary Decent Criminal et 101 Reykjavík.
Enregistrement 13 est le premier album de Blur réalisé sans son producteur de longue date, Stephen Street. Le groupe choisit à l'unanimité William Orbit pour le remplacer, après avoir apprécié son remix de Movin' On, présent sur la compilation de remixes Bustin' + Dronin' (1998). Damon Albarn explique que le caractère très personnel du projet nécessite de travailler avec quelqu'un qui ne connait pas aussi bien le groupe, comparant Orbit à un « psychiatre ». Stephen Street comprend cette décision, estimant que Blur souhaite explorer de nouvelles directions après cinq albums réalisés ensemble. Albarn reconnaît néanmoins que cette séparation fut difficile, Street ayant joué un rôle essentiel dans la construction du groupe.
L'enregistrement de l'album est marqué par de fortes tensions entre les membres. Selon William Orbit, les orientations expérimentale de Damon Albarn et punk de Graham Coxon s'opposent, cette dernière prenant finalement le dessus. Dave Rowntree décrit des séances particulièrement difficiles, marquées par des absences, des altercations et des départs du studio. Alex James travaille de son côté sur plusieurs morceaux avec Orbit sans toujours les présenter aux autres membresMale, Andrew: "A Life Less Orderly", Select, September 1999, , tandis que Coxon reconnaît avoir été particulièrement difficile à vivre durant cette période.
1992 a été enregistré sous forme de démo en 1992 avant d'être retrouvé par Albarn sur une cassette six ans plus tard. Mellow Song est quant à elle issue d'une jam session intitulée Mellow Jam, qui sera ensuite publiée en face B du single Tender.
Analyse artistique
Pochette et titre Le titre de l'album est le nom du studio de Damon Albarn à Londres, où les sessions ont eu lieu (pour la première fois pour Blur sans la production de Stephen Street). Il peut aussi se référer au nombre de pistes sur le disque, ou plus subjectivement symboliser la malchance et les tourments qui accablaient Albarn à l'époque.
La pochette de l'album est le détail d'un tableau du guitariste Graham Coxon intitulé The Apprentice. Si Coxon a initialement suggéré qu'il s'agit d'un autoportrait lors de la sortie de l'album, il a révélé plus tard, dans ses mémoires de 2022, Verse, Chorus, Monster!, que le personnage central est inspiré d'Adso de Melk, du roman d'Umberto Eco Le Nom de la Rose. Les pochettes des singles de l'album sont également réalisées par Coxon. Les chiffres 1 et 3 sont peints de manière à former la lettre « B », qui, comme on le découvre au verso, fait référence à Blur. Ce détail n'était pas présent sur l'œuvre originale « Apprentice », pas plus que le reflet sur la tête du personnage, visible sur la pochette du single 13. Ces ajouts sont effectués bien après la création de l'œuvre originale, peinte en 1996. Le logo du groupe n'apparaît sous aucune forme sur l'album, hormis un autocollant sur la pochette du CD. Il est également absent des pochettes des singles. Les graphismes des trois singles sont également l'œuvre de Graham Coxon.
Détail des pistes Avec 13, le groupe s'éloigne de plus en plus de son passé Britpop pour explorer un territoire musical plus cérébral et dense. Certaines chansons, cependant, rappellent des titres de leurs précédents albums, comme Bugman, Coffee & TV et 1992. Bugman possède une sonorité rock industriel. Le morceau instrumental de clôture, Optigan 1, a été créé à l'aide d'un orgue optique Optigan. L'album se présente comme un album-concept, à l'instar d'autres albums de Blur, abordant ici les thèmes de la vie et des relations. Une grande partie de l'album a été inspirée par la rupture d'Albarn avec Justine Frischmann, la chanteuse d'Elastica. Deux des singles, Tender et No Distance Left to Run, décrivent l'amour d'Albarn pour Frischmann et sa difficulté à tourner la page. L'album contient plusieurs courts morceaux cachés à la fin des chansons, prolongeant ainsi sa durée d'écoute. On peut citer comme exemples « Coffee & TV », B.L.U.R.E.M.I., Battle et Caramel, ce dernier contenant deux titres cachés.
L'album s'ouvre par Tender, premier single sorti le en annonce de l'album. Cette chanson se rapproche du style de l'album Leisure, et est enregistrée avec le renfort des chœurs du London Community Gospel Choir.
Coffee & TV, deuxième single publié le , est chanté par Graham Coxon, qui a écrit les paroles, tandis que Damon Albarn signe la musique. Cette chanson se rapproche du folk rock des années 1970 . La critique du NME qualifie la chanson de "confortable" mais plus "authentique" que les "expérimentations dispendieuses avec ces chœurs gospels ou ces nouvelles technologies" qu'on trouve sur "l'oubliable 13". Beaucoup pensent que les paroles se réfèrent à l'alcoolisme de Coxon. Le clip vidéo, narrant les aventures d'une petite brique de lait à travers une ville, a été plusieurs fois primé.
Un interlude d'orgue précède Swamp Song, une chanson au son plus saturé. Selon la critique sur allmusic.com, Swamp Song et Bugman, chansons dans la continuité du son glam punk des débuts de Blur, paraissent déplacées sur cet album expérimental et chaotique.
1992 est une vieille chanson que Blur a réutilisé pour cet album. Des accords de guitare ont pour but d'installer un climat lugubre, avec des instruments plus saturés.
B.L.U.R.E.M.I. est une redite presque parodique de leur tube Song 2 de 1997 (). La voix est trafiquée sur le refrain, ce qui sera exploité à nouveau dans la chanson Crazy Beat sur l'album Think Tank.
Un interlude de mélodica suivant B.L.U.R.E.M.I. confirme l'adoption de cet instrument par Damon Albarn.
Après un autre petit interlude d'orgue, les rythmes synthétiques de Battle s'annoncent ensuite à l'horizon. Versant dans le trip-hop, le morceau mêle une ossature techno et une basse prédominante avec les jeux bruitistes de Graham Coxon. Il reste comme l'un des meilleurs morceaux parmi les expérimentations de 13.
Un interlude est inclus après Battle, démarrant sur un rythme d'orgue, pour ensuite accueillir basse, guitare et batterie.
Mellow Song est une chanson acoustique. Après une partie à la guitare sèche chantée par Damon Albarn, les autres membres du groupe commencent également à jouer, avec un son lo-fi.
Trailerpark est un morceau plus expérimental, avec des répétitions et de longs breaks.
Caramel est un des morceaux les plus controversés de Blur. Long de 7 minutes, il explore inlassablement une boucle en Am//G/F. Des couches et des couches d'instruments se superposent, s'effacent, se révèlent. On passe brièvement par des climats trip-hop, bruitistes, et après un bref décrochage le morceau s'achève dans un capharnaüm. chante Damon Albarn sur ce titre, et les avis sont partagés sur ce morceau : les fans ont tendance à le considérer comme l'un de leurs meilleurs titres tous albums confondus, mais beaucoup d'auditeurs ne l'aiment pas.
Deux interludes suivent ensuite Caramel. Le premier présente une musique de jazz. Le deuxième est plus tourné vers le hard-rock.
Trimm Trabb amorce la fin de l'album et est considérée comme l'une des meilleures pistes de l'album, présente par exemple dans la liste des 10 meilleures chansons du groupe établie par Stereogum en 2012.
No Distance Left To Run est l'une des « vraies » chansons écrites pour 13, et a fait l'objet d'une sortie en single le . La guitare de Graham Coxon, désaccordée, développe un riff étrange autour duquel s'articule une délicate ballade aux accents soul. Des chœurs sur le pont rappellent la touche gospel de l'introduction de l'album. La critique de bbc.co lie cette chanson à Caramel et 1992 pour en faire les symboles d'un groupe "en désamour avec la pop music".
Parution et réception 13 est premier des charts britanniques, grecs et norvégiens. En revanche, l'impact outre-Atlantique fut mitigé avec une pénible aux États-Unis. En France, il entrera à la des charts, pour en sortir en 4 semaines. Les ventes sur le monde sont estimées à 1,5 million d'unités, dont au Royaume-Uni, aux États-Unis, et en France. Les singles pointèrent respectivement , et dans les charts britanniques.
13 obtient une note moyenne de 79/100 sur Metacritic, sur la base de 17 critiques, indiquant des « critiques généralement favorables ». L'album est salué pour son approche musicale plus ambitieuse et expérimentale. Q le décrit comme un album d'art rock « dense, fascinant et singulier », tandis que Pitchfork estime que Blur a enfin trouvé un son à la hauteur de son nom. PopMatters souligne l'évolution musicale du groupe et Record Collector considère 13 comme un « chef-d'œuvre », pouvant être son meilleur album. Rolling Stone met également en avant son approche plus libre et déstructurée.
Certaines critiques sont toutefois plus nuancées. AllMusic estime que les ambitions musicales et émotionnelles du groupe aboutissent à un album inégal, alternant moments très créatifs et passages plus complaisants. NME le considère comme l'album le plus irrégulier et frustrant de Blur, tout en estimant qu'il aurait pu compter parmi ses meilleurs avec quelques morceaux écartés. Robert Christgau lui attribue une mention honorable, considérant qu'il pourra séduire les auditeurs sensibles à son esthétique particulière.