Le mot bastide (en latin et en occitan : bastida, du verbe bastir, « construire ») désigne, dans le sud-ouest du royaume de France au Moyen Âge, notamment dans le comté de Toulouse et le duché d'Aquitaine, une « ville neuve » fondée par une autorité féodale (dans certains cas par le roi de France) qui la dote d'une charte municipale permettant aux habitants de s'administrer grâce à un conseil élu et construite selon des normes architecturales caractéristiques (remparts, plan régulier avec une place centrale entourée d'arcades, etc.).

vignette|upright=1.4|Vue aérienne de la bastide de Montesquieu-Volvestre (Haute-Garonne).

Les bastides, dont le nombre est évalué entre trois cents et cinq cents, sont principalement créées entre 1222 et 1373, c'est-à-dire entre la fin de la croisade des Albigeois (1209-1229) et le début de la guerre de Cent Ans (1337-1453). Elles se trouvent presque toutes dans quatorze des actuels départements françaisQuinze si on ajoute Masléon en Haute-Vienne, fondé en 1289. Ne sont pas pris en compte par exemple Villeneuve-le-Comte en Seine-et-Marne, dont l'église a été érigée de 1203 à 1214, ni Montferrand, fondé en 1120.. Il s'agit d'un phénomène unique à l'échelle de l'Europe, qui marque aujourd'hui encore la vie urbaine des régions Nouvelle-Aquitaine et Occitanie, notamment sur le plan touristique.

Un facteur de la fondation de nombreuses bastides est le conflit entre les rois de France de la maison capétienne et les ducs d'Aquitaine de la maison Plantagenêt, qui depuis 1154 sont aussi rois d'Angleterre.

Ces fondations répondent à un certain nombre de caractéristiques d'ordre politique, mais aussi d'ordre économique, dans le contexte de l’essor urbain considérable de l'Europe occidentale à partir du .

Définitions vignette|upright=1.4|La place centrale de la bastide de Créon (Gironde).

Étymologiquement, le mot bastide vient du latin médiéval bastida, repris tel quel en occitan, qui a trois sens. Le premier est provençal et désigne une construction en pierre à l’époque où l’habitat usuel était encore largement en bois voire en terre selon les régions. Dans ce sens de « construction en pierre », le terme a pris une connotation militaire, désignant un petit ouvrage défensif (à l'origine des mots français « bastion » et « bastille »).

En Gascogne, en Guyenne et en Languedoc, bastida désigne d'abord un village ou une ville construits sur un plan particulier. C'est dans les années 1220 qu'il prend le sens de « ville neuve » par le biais de l'expression bastida sine populatione, c'est-à-dire « bastide sans population (préalable) ».

Ainsi les grandes caractéristiques des bastides sont : une ville ou un village sur un terrain octroyé par un seigneur laïc ou religieux dans un ; un plan original sur la base d'un modèle unique en Europe ; l'existence d'un acte fondateur et/ou de textes originels ; un projet politique fondé notamment sur l’égalité des habitants, leur autonomie pour l'administration et la police de la ville, équivalent d'une charte de franchise municipale.

Généralement les bastides sont des constructions a novo sine populatione, mais leur implantation n’est pas nécessairement réalisée sur un territoire vierge. Dans certains cas, il peut s’agir d’un hameau déjà existant comme l’évoque l’historien Alcide Curie-Seimbres ou d’une extension urbaine comme à Libourne ou à Carcassonne.

Ces fondations répondent à certaines caractéristiques communes et originales d'ordre politique, économique et urbain, dans le contexte de l’essor urbain exceptionnel en Europe dans la seconde partie du Moyen Âge après l’An Mil qui induit un essor démographique important et aussi une velléité d'autonomie de la part des habitants des villes au regard des pouvoirs locaux, laïcs comme religieux.

Ces nouvelles communautés sont établies sur la base d’une charte octroyée par le ou les suzerains fondateurs, qui détermine préalablement les droits et obligations des habitants, en particulier celui de s’administrer librement notamment avec un consulat. Le plan de la ville est préalablement tracé avant que les lots soient commercialisés auprès des populations alentour, invitées à rejoindre un projet fondé notamment sur l’égalité et l’allègement du poids de la structure féodale civile ou religieuse. Les habitants auront droit de basse justice, droit à avoir une compagnie de gens d’armes, droit de fixer leurs impôts... Une autre innovation est liée au développement de l’accès à la propriété individuelle pour des populations qui pour une part viennent du milieu rural où le servage dominait et où la notion n'existait quasiment pas.

Bon nombre de ces bastides ne furent jamais achevées et certaines restèrent même embryonnaires, mais le modèle a perduré malgré les modifications effectuées au cours des siècles, ce qui prouve leur intérêt au-delà de l’urbanisme et de l’architecture. Pour appréhender ce que fut la bastide dans son projet initial, il convient d’avoir une approche rigoureuse, notamment sur la base de l’analyse de plans cadastraux et des chartes et documents de fondation quand ils existent afin de faire fi des transformations ultérieures qui en gênent la lecture. L’architecture des bastides que l’on peut désormais voir, pour intéressante qu’elle soit, n’est en rien celle d’origine, car les constructions étaient majoritairement en bois, pour des raisons de coût et de rapidité de mise en œuvre. L’architecture en pierre, pour une large part du , n’est en rien spécifique aux bastides mais relève du style local ce qui n’en ôte pas l’intérêt.

Par ailleurs, la notion de bastide est fortement identitaire et la qualification est aujourd’hui aussi devenue un enjeu touristique ainsi qu'économique ce qu’il faut aussi prendre en compte pour une approche aussi scientifique que possible d’un phénomène qui reste unique au monde et pour une large part non expliqué.

On peut citer, parmi les bastides les plus caractéristiques ou les mieux conservées du point de vue architectural, Monflanquin, Monpazier, Grenade, Mirande, mais aussi Libourne et Carcassonne (ville basse).

Historiographie : historique et politique, sociologique et économique, urbanistique et architecturale. Les facteurs sont nombreux et sont à prendre en compte dans le contexte géographique et historique, culturel, religieux et linguistique de l’époque.

Au , commence l'étude historique des bastides. L'historien Félix de Verneilh définit les bastides comme : «… des villes neuves bâties tout d'un coup, en une seule fois, sous l'empire d'une seule volonté…». Alcide Curie-Seimbres reprendra cette définition en la précisant : « Les bastides furent toutes fondées a novo, d'un seul jet, à une date précise, sur un plan préconçu, généralement uniforme, et cela dans la période d'une centaine d'années (1250-1350)». Enfin, pour Odon de Saint-Blanquat, «une ville est une bastide quand les textes relatifs à sa fondation la qualifient ainsi» (1941). Le travail important de l’historien médiéviste Charles Higounet (1911-1988) est venu compléter ces premières approches.

L’analyse urbanistique s’est ensuite développée à partir notamment des travaux de Philippe Paneraï et François-Xavier Tassel. Les approches plus psychosociologiques des travaux de Patrick Fraysse et de Florence Pujol apportent des éclairages significatifs sur le phénomène.

Le Centre d’étude des bastides de Villefranche-de-Rouergue avec ses cahiers reste pour recueillir et diffuser les études qui continuent sur le sujet.

Pour essayer de comprendre le phénomène des bastides, unique à l'échelle de l'Europe, il convient de dépasser la seule , voire l'analyse urbaine typo-morphologique et d'aborder le contexte culturel, économique et surtout politique et religieux. Par exemple, le roi Louis IX fait construire en même temps une bastide à Carcassonne et une ville nouvelle sur le modèle gallo-romain à Aigues-Mortes.

Une forme urbaine innovante

Une forme urbaine préalablement déterminée vignette|Plan type de la bastide Monpazier - Dordogne.|300x300px|alt= Le plan de la bastide est une forme urbaine innovante alors que le tracé orthogonal de ses voies laisserait penser aux formes urbaines grecques puis romaines et gallo-romaines. Le modèle imaginé par Hippodamos pour Milet s’organise autour d’un vaste espace central entouré des équipements publics, cultuels, culturels, sanitaires et sportifs. Ce modèle est en lien avec une philosophie qui depuis Pythagore doit se traduire dans l’espace comme l’indique Aristote et s’articuler sur la pratique. La gestion des affaires de la Cité comme le propose Platon doit être démocratique. La pensée de Pythagore inspire une certaine approche des choses où tout est nombre et doit être harmonieux si l’on respecte les principes de la géométrie que plus tard les maîtres d’œuvre appelleront l’art du trait. Cet art du trait là aujourd’hui classé comme patrimoine mondial par l’UNESCO n’est en rien ésotérique, et est la base de la mise en œuvre des tracés régulateurs.

La ville romaine est délimitée par une enceinte symbolique comme l’attestent les différents versions du mythe de la création de Rome. Cette enceinte est percée de portes orientées vers les quatre points cardinaux et d’elles partent les deux axes majeurs qui vont structurer l’espace : le cardo et le decumanus majores. À l’intersection de ces deux axes, le forum qui est bordé par les bâtiments publics et les édifices religieux. C’est là aussi que sont déposés les éléments mémoriels comme les trophées ramenés des campagnes militaires ou construits des arcs de triomphe. L’ensemble des villes construites à mesure de l’avancée de l’Empire est sur le même modèle et exprime l’avancée de la civilisation romaine, la civilisation de la civis, de la cité. Ces villes sont tracées par des agrimensores, des arpenteurs qui sont aussi des prêtres qui utilisent pour ce faire une groma. Cependant l’espace urbain n’est pas loti comme cela va être le cas pour les bastides. Ce modèle sera aussi celui des Chinois à partir de la dynastie des Tang () et dont l’archétype est Chang'an. Ce modèle est inspiré de la Cité idéale du Zhou Li dû à l’architecte et « urbaniste » Yu Wenkai (555-612). vignette|Castelnau - in Guienne militaire.|300x300px|alt= vignette|300x300px|Aigues-Mortes construite par Louis IX en (1240) sur la base du plan gallo-romain.|alt= Cette planification présuppose donc un projet effectif préalablement déterminé de la part de celui qui prend la décision de faire tracer et aménager une ville nouvelle. C’est en ce sens que l’on peut parler de projet politique, de polis qui en grec désigne la Cité au sens institutionnel plus que physique. Elle dépasse largement les impératifs militaires du castelnau ou le développement anarchique des villes et villages du Moyen Âge qui n'ont pas succédé à une ville gallo-romaine. À la même période, de nombreuses villes sont aussi réalisées comme Aigues-Mortes en 1240 par Louis IX (Saint Louis) et qui ne reprennent pas le système de la bastide alors que le même en 1240 lance la construction de la bastide de Carcassonne pour y accueillir les habitants qu'il a chassés de la ville alors favorable aux cathares.

Le plan-masse type de la bastide vignette|300x300px|Principe de plan masse d'une bastide.|alt=