La bataille d’Andrinople ou d’Adrianople (aujourd’hui Edirne en Turquie européenne) est un affrontement armé qui a lieu le . Elle oppose l’armée romaine, commandée par l’empereur romain d'Orient Valens, à certaines tribus germaniques, principalement des Wisigoths (Goths Thervingues) et des Ostrogoths (Goths Greuthungues), commandées par Fritigern. Il s’agit d’un des plus grands désastres militaires de l'histoire de Rome, comparable à la défaite de Cannes. Cette bataille n'est pas due à une invasion, mais à une mutinerie des fédérés goths établis dans l’Empire romain.
Cette bataille est considérée par certains historiens comme à l'origine du déclin de l'Empire romain d'Occident au .
Sources La bataille a été relatée par deux contemporains de l’époque, Ammien Marcellin, militaire romain, dont l’essentiel du (le dernier) de son Res gestae est consacré à la bataille, et Eunape, un professeur de rhétorique et un historien, chez qui la description de l’événement est fragmentaire..
Contexte
vignette|La guerre des Goths (376-382). Les Goths sont connus dès la fin du : accompagnés d’autres tribus germaniques et celtes, certains d'entre eux avaient migré en direction du sud, causant un violent conflit avec Rome connu sous le nom de guerre des Cimbres. Deux siècles plus tard, les historiens romains rapportent que les Goths sont établis dans les grandes plaines situées au nord de la mer Noire. C’est là qu’ils se divisèrent en deux branches, les Ostrogoths et les Wisigoths, séparés par le Dniestr. Par la suite, ils se dirigèrent vers le sud-ouest, traversant fréquemment les frontières de l’Empire romain et se livrant au pillage, jusqu’à ce qu’ils obtiennent par un traité la province de Dacie (partie ouest de l’actuelle Roumanie) en échange de la paix, sous le règne d’Aurélien (). leur donna le statut de fédérés (fœderati) de l’Empire, et les chargea de défendre le danubien, en échange d’une importante somme d’argent. Le problème n’en fut pas réglé pour autant ; en effet, rien n’empêchait les Goths de réclamer plus d’argent qu’une légion romaine quelconque. Or, malgré les crises économiques des , les Romains conservaient d’abondantes ressources financières : chaque fois que les Goths jugeaient nécessaire une augmentation de leur solde, ils pillaient une ou deux cités avant de revenir sur leurs terres, faisant ainsi savoir aux Romains que des subsides supplémentaires seraient bienvenus. Il en fut ainsi jusqu’en , date à laquelle ils s’allièrent aux soldats romains révoltés contre l’empereur Valens avant d’être vaincus. Valens, pour punir les Goths, interrompt les livraisons de vivres ce qui affaiblit considérablement les Goths, provoque des famines et en incite beaucoup à émigrer vers l’Empire romain, certains y étant réduits en esclavage. Thémistius raconte ainsi qu’avant même , les officiers militaires du Danube s’étaient tous convertis en trafiquants d’esclaves.. Sinesius écrira plus tard :
En 370, les Goths durent affronter un nouvel ennemi : les Huns de Balamber. Ce peuple de cavaliers venu d’Asie avait vaincu très rapidement les Alains de la Volga et avait étendu son autorité sur les steppes de Russie. Ils remportèrent la victoire sur les Ostrogoths en , et ceux-ci vinrent grossir les rangs de l’armée hunnique dans les combats contre les autres peuples germaniques. Les nouvelles transmises par les Ostrogoths fuyant vers l’ouest mirent leurs voisins wisigoths sur le pied de guerre. Malgré cela, ils furent aussi vaincus en lorsque les Huns traversèrent le Dniestr. Cependant, à la différence des Ostrogoths, ils trouvèrent le temps de fuir et demandèrent aux Romains la permission de passer le Danube et de s’installer en Mésie (la Serbie et la Bulgarie actuelles). Après avoir longuement hésité, Valens donna l’ordre à l’armée et à l’administration romaine d’organiser l’accueil des populations gothes dans l’empire. De fait, les Romains avaient besoin de colons pour mettre en valeur des provinces dépeuplées, mais aussi de troupes pour protéger les frontières et préparer une guerre contre la Perse. Eunape déclare que ce sont à , qui franchissent le Danube et s'installent dans l'empire en , dont en mesure de combattre, afin de cultiver et défendre une frontière faiblement peuplée et mal défendue. L’armée romaine était alors très largement constituée de troupes germaniques qui protégeaient les frontières d’un empire en proie à une grave crise démographique. Mais en vérité, les historiens pensent qu'ils étaient beaucoup moins nombreux, sans doute autour de ...
Initialement, les Wisigoths devaient former en Mésie un royaume presque indépendant, qui devait payer l’impôt et servir dans l’armée lorsque les circonstances l’exigeraient. Rome aurait fourni des armes et des équipements, et aurait enseigné les techniques militaires en usage dans l’armée romaine. En réalité, les autorités chargées d’organiser l’accueil des Goths, plus préoccupées par les possibilités de tirer un profit immédiat de la situation que de la gérer au mieux, se firent déborder. L’administration n’était pas préparée à prendre en charge des populations aussi importantes. Les populations gothes restèrent longuement de part et d’autre du Danube et furent menacées par la famine. Puis, une partie des Goths fut amenée plus au sud.
L’impossible coexistence
L’arrivée des Wisigoths en Mésie fut désapprouvée par une partie de la société romaine. Certains voient dans la présence des Wisigoths, en tant qu’entité autonome à l’intérieur de l’Empire, un danger à court ou long termeAmbroise de Milan (340-397), rencontrant à la basilique du même nom un tribun goth, s'adresse à lui en ces termes : « Est-ce pour cela que le monde romain vous a accueillis ? Pour devenir les trublions de la paix publique » ? (source : Les Cahiers de Science & Vie, , décembre 2015 : Invasions barbares, la face cachée de l'histoire).. D’autres, toutefois, dont les préteurs Modeste et Tatien et le gouvernement romain, étaient favorables à l’implantation des fédérés, considérant qu’il y avait beaucoup plus d’avantages que de dangers à en attendre. Cependant, les populations déjà établies dans la région appréciaient fort peu de devoir prendre en charge des populations entières. En réalité, l’Empire romain est à cette époque un empire multi-ethnique, qui compte de nombreux Germains jusqu’aux plus hauts grades de l’armée (le plus souvent des Francs). Les Goths sont également depuis quelques décennies sous l’influence culturelle des Romains et, en particulier, commencent à adhérer à l’arianisme, une branche du christianisme que favorise alors l’empereur d’Orient Valens, au détriment des nicéens. Pour de nombreux Romains, le risque de rébellion est faible, les Wisigoths ayant montré depuis quelque temps déjà leur volonté de servir l’Empire et d’adopter de nombreux aspects de la culture romaine. Dans le pire des cas, si les Wisigoths en venaient à vouloir quitter la Mésie, ils se retrouveraient pris comme dans un étau entre les Huns et les troupes impériales d’Orient et d’Occident, sans possibilité de s’en aller.
thumb|Solidus à l’effigie de l’empereur Valens.
Dans les faits, le traité ne s’applique pas, du fait de la corruption et de l’incompétence de l’administration romaine chargée de la gestion de la question gothe. En 376, les fonctionnaires chargés d’accueillir les réfugiés goths réduisent en esclavage les femmes et les enfants. Les Balkans étaient une région très pauvre, et la corruption semble avoir été très courante chez les fonctionnaires romains, pour qui c’était un moyen naturel de s’enrichir. Les impôts prirent des proportions excessives, jusqu’à priver les Goths de leurs moyens de subsistance, notamment du fait du comes de Mésie, Lupicinus, et de son adjoint Maximus. Lupicinus fit de grandes opérations commerciales, revendant à un prix exorbitant les matières premières et les ressources alimentaires que l’Empire avait mises à sa disposition pour la construction de nouveaux établissements. Les chefs des Wisigoths de Mésie, dont Fritigern (en gothique Frithugarnis, « celui qui désire la paix »), respectent tout d’abord les conditions fixées par Lupicinus, puis commencent à montrer des réticences à la suite des visites successives des collecteurs d’impôts. L’évolution de leur attitude peut s’expliquer par plusieurs facteurs : tout d’abord, la mort du notable wisigoth Alaviv, qui jusque-là recommandait la docilité à Fritigern ; ensuite, l’arrivée en Mésie d’un groupe commandé par Athanaric, à son propre compte, et depuis longtemps hostile à Fritigern et à sa politique de collaboration avec les Romains – en effet, il avait été abandonné en Dacie lors de l’offensive des Huns, Valens ayant refusé de l'accueillir dans l’Empire. Enfin, le fait que la patience de Fritigern n’ait pas résisté aux vexations imposées par Lupicinus, d’autant plus que les récoltes avaient été mauvaises en et que la famine menaçait le peuple.
Lors d’un banquet auquel participent les chefs wisigoths dans le palais de Lupicinus, une révolte éclate et les Wisigoths qui campent autour de la ville massacrent des miliciens romains. Lupicinus est informé, et fait éliminer les gardes des chefs goths. Puis, inexplicablement, il laisse ces chefs, dont Fritigern, rejoindre leurs troupes. Face à la révolte gothe, Lupicinus pense qu'il peut gérer militairement la situation sans le secours de Valens, mais il se fait battre près de Marcianopolis.. Se considérant libérés de leur engagement vis-à-vis des Romains, les Wisigoths décident de récupérer leurs biens en razziant les populations romaines de Mésie et la riche province de Thrace. Des troupes gothes qui protégeaient des villes de Thrace rejoignent Fritigern, et deux détachements romains peu importants sont vaincus successivement, notamment à la bataille des Saules près de l’actuelle Dobroudja (Roumanie), près du delta du Danube, et à la bataille de Dibaltum... Les guerriers goths s’équipent ainsi d’armes romaines. Pendant deux ans, les Goths ravagent les provinces de Thrace et de Mésie, mais sans parvenir à prendre une ville.
Le plan de contre-attaque de Rome
Au moment de la rébellion des Goths, Valens se trouvait à Antioche, en Syrie, d’où il préparait une campagne contre l’Empire perse qui, depuis des siècles, menaçait les frontières de l’Empire romain au Proche-Orient et soutenait les révoltes des peuples locaux contre Constantinople, notamment celle de la Cilicie, noyée dans le sang en , ou celle des Sarrasins de Palestine, de Phénicie et du Sinaï, qui furent vaincus en 377. Profitant de l’accalmie sur ce front, Valens entreprit de transférer les troupes de vétérans vers les Balkans, où il parvint à former ce qui apparut aux historiens de l’époque comme l’une des plus grandes armées de toute l’histoire de l’Empire romainNotamment Ammien Marcellin. En fait, à la même période, les empereurs Constance et Constantin étaient parvenus à rassembler des armées de taille comparable, voire supérieure..
280px|thumb|Carte des Balkans à la fin de l’Antiquité. On peut observer l’intérêt stratégique d’Andrinople, qui permet de protéger la via Egnatia des invasions venues du nord.
À Andrinople, où il installa son campement ainsi que le trésor impérial destiné à financer la campagne, il rassembla sept légions, dont le noyau dur était formé par des légions palatines, l’élite de l’armée romaine de l’époque, appuyés par les auxiliaires palatins et d’autres troupes auxiliaires, au total près de . L’armée romaine comptait également légers, presque complètement dépourvus d’armement défensif.