L'éditorialisation est l'ensemble des opérations de structuration, de mise en accessibilité et de mise en visibilité de contenus sur le Web, et, plus largement, dans l'environnement numérique.

Caractérisé comme un processus continu (temps) et ouvert (espace), les processus de production, de diffusion et de validation du savoir propres à l'environnement numérique. Il constitue de ce fait « un outil théorique très utile pour comprendre des pratiques qui s'apparentent à l'édition en changeant le sens de la fonction éditoriale et de ses acteurs » (p. 77).

Par rapport à l'édition, l'éditorialisation se distingue par le changement technique, le changement de l'objet éditorialisé et le caractère ouvert du processus d'éditorialisation. Il s'agit d'un concept clé dans la compréhension de la culture numérique et du tournant épistémologique que celle-ci implique dans le champ culturel au sens large, et non pas seulement dans la sphère numérique. L'éditorialisation est au cœur d'enjeux liés à notre société en pleine évolution technologique et peut changer notre façon de concevoir l’espace numérique.

Acceptions historiques de l'éditorialisation Bien que le terme éditorialisation soit apparu dans la communauté scientifique francophone au début des années 2000, il est de prime abord anglophone. Il faut savoir que les deux termes ont deux significations différentes. « Éditorialisation », qui est un dérivé du terme anglophone « editorialize », signifie « to express an opinion in the form of an editorial ». Tandis qu'en français, ce terme a acquis au fil de ses emplois un sens beaucoup plus global, particulièrement en relation à la culture numérique et aux nouvelles formes de production du savoir. Bien que le terme ait dérivé, il « conserve un lien étroit avec la notion d'opinion en ce qu'il se réfère à la production de contenus qui expriment une sorte d'opinion ou, même, qui offrent une manière de voir et d'interpréter le monde ».

D'un point de vue théorique, le concept est lié à la notion « d'énonciation éditoriale » proposée par Souchier (1998) pour décrire « ce par quoi le texte peut exister matériellement, socialement, culturellement… aux yeux du lecteur ». On distingue un point de vue sémiologique et sociologique.

« D’un point de vue sémiologique, l’énonciation éditoriale repose sur deux caractéristiques : la pluralité des instances intervenant dans la constitution et la médiation d’un texte (auteur, éditeur, média, etc.) et le processus de dissimilation des marques d’énonciation éditoriale à travers ce que Souchier qualifie l’« image du texte », c’est-à-dire « une inter-détermination du sens et de la forme […] qui participe activement de l’élaboration des textes » (). L’énonciation éditoriale forme ainsi un « texte second » dans la mesure où « le signifiant n’est pas constitué par les mots de la langue (« texte premier »), mais par la matérialité du support et de l’écriture, l’organisation du texte, sa mise en forme ». Ce concept permet d’appréhender « l’image du texte » comme le résultat d’un processus d’ensemble : des intentions lors de la création et de la mise en forme (rôle de l’editor dans l’écriture) à l’influence de l’empreinte de la matérialité des supports sur les usages et pratiques (le rôle du publisher dans la lecture) ».

D'un point de vue sociologique : « [L]’énonciation éditoriale est le résultat d’un processus social déterminé, "qui demeure largement invisible du public, mais qui peut néanmoins être appréhendé à travers la marque qu’impriment les pratiques de métiers constitutives de l’élaboration, de la constitution ou de la circulation des textes" » (). Elle témoigne des jeux de pouvoir et des pratiques sociales, en plus des contraintes de production – techniques, esthétiques et financières – au moment de l’établissement des textes.

Le terme « éditorialisation » en tant que tel a d'abord été défini par Peyrelong et Guyot au regard de l’activité éditoriale pré-numérique. L’éditorialisation doit étudier « comment un document [numérique] naît (est produit), comment il circule, en relation avec l’action des individus, et l’organisation elle-même » (p.1).

Le terme « éditorialisation » est ensuite utilisé en 2007 par Bruno Bachimont qui le définit comme « le processus consistant à enrôler des ressources pour les intégrer dans une nouvelle publication ». La considérant comme une exploitation des contenus se fondant sur la recherche d'information, mais ne s'y limitant pas, Bruno Bachimont insiste sur le fait que l'éditorialisation est une adaptation à l'environnement numérique de contenus préexistants. Autrement dit, pour Bachimont, l'éditorialisation désigne le passage du document non numérique au document numérique, avec l'adaptation que ce passage suppose.

La même année, s'inscrivant dans la tradition de la revitalisation des recherches sur le document, Manuel Zacklad définit l'éditorialisation comme un type particulier de documentarisation. La documentarisation consiste selon lui à doter « le support d'attributs spécifiques permettant de faciliter (i) leur gestion parmi d'autres supports, (ii) leur manipulation physique, condition d'une navigation sémantique à l'intérieur du contenu sémiotique et enfin, (iii) l'orientation des récepteurs ».

La documentarisation peut relever d'une division du travail sophistiquée, en environnement traditionnel comme en environnement web, qui contient différentes étapes : documentarisation auctoriale (travail de l’auteur sur le support pour lui donner une cohérence interne), éditoriale (inscription dans un genre et une collection), diffusionnelle (visant à faciliter l’accès matériel) et d’appropriation (produite par les lecteurs-annotateurs). Dans cette typologie, l’éditorialisation est donc un type de documentarisation visant à donner une cohérence à plusieurs documents dans le cadre d’une collection, d’un portail, d’un site web, d’un blogue. Elle est également de plus en plus souvent mise en œuvre par de nouveaux acteurs (p. ex., le community manager).

C'est en s'inscrivant dans la perspective initiée par Bachimont qu'à partir de 2008, le laboratoire sur les nouvelles formes d'éditorialisation à la Maison des Sciences de l'Homme Paris Nord - MSH Paris NordFondé en 2008 par Gérard Wormser et Marcello Vitali Rosati. Voir à ce sujet la page du Séminaire « Écritures numériques et éditorialisation ». élargit la notion aux contenus nativement numériquesLe concept est défini par Michaël E. Sinatra et Marcello Vitali-Rosati dans Pratiques de l'édition numérique, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, coll. « Parcours Numériques », 2014, 219 p. Lire en ligne.

Depuis 2008, le concept d'éditorialisation a été largement théorisé au sein de la recherche francophone, notamment grâce au séminaire « Écritures numériques et éditorialisation » fondé en 2008 par Marcello Vitali-Rosati, Gérard Wormser, Nicolas Sauret et Anne-Laure Brisac et rejoint en 2015 par une équipe du laboratoire Dicen-IDF animée par Louise Merzeau.

En 2010, Dacos et Mounier redéfinissait l'éditorialisation comme « la valorisation d'un corpus par la sélection des textes, par la mise en œuvre es collections, par l'établissement d'index thématiques, par la mise en place régulière de focus éditoriaux en fonction du type de public ». Cette définition rapprochait l'éditorialisation de la curation de contenu.

En , Jérôme Valluy recensait dans une bibliographie sélective, soixante-dix publications universitaires traitant explicitement du concept. Valluy indique cependant que l'ensemble de ces travaux n'est pas tellement représentatif du sujet dans son exhaustivité ni des thèmes, objets d'études et approches déployés lorsqu'on aborde la question de l'éditorialisation.

En 2018, Epron et Vitali-Rosati désignaient comme relevant de l'éditorialisation « l'ensemble des dynamiques - soit les interactions des actions individuelles et collectives avec un environnement numérique particulier - qui produisent et structurent l'espace numérique » (p. 63).

Quatre natures de l'éditorialisation

Processuelle L’éditorialisation se veut ouverte et continue dans le temps et dans l’espace. Dans une dynamique de mouvement continu, il s'agit d'une série d'actions ayant ni commencement ni fin rendant ainsi chaque acte d'éditorialisation unique, particulier et relié entre eux sans pouvoir départager précisément chaque chaîne d'actions.

Performative Vitali-Rosati fait état de la « performativité » inhérente à l’idée d’éditorialisation. Puisque l’environnement numérique dépasse aujourd’hui le cadre du web, il affirme que l’éditorialisation « tend à agir sur le réel plutôt qu'elle ne le représente ». En plus de cet aspect, l'éditorialisation ne suit aucun schéma en particulier, même s'ils sont prédéfinis, car elle a tendance à les contourner en créant ses propres standards.

Collective Impliquant plusieurs acteurs, elle est aussi « collective » et complique ainsi les tentatives d'identifier des actes d'éditorialisation perpétrés par un seul individu, car ces actes sont tous liés les uns aux autres. N'appartenant ni à une personne ni à un groupe en particulier, l'éditorialisation ne se limite pas à la collectivité humaine et est impossible sans action collective bien qu'au final, elle ne produise pas nécessairement un objet commun à chacun.

Ontologique Finalement — du fait que l’environnement numérique implique désormais un web des objets (ou un web 3.0 sémantique) où « il n’est plus approprié de séparer le discours sur le réel du réel lui-même » — l’éditorialisation a aussi une nature « ontologique ». Plus spécifiquement, l'éditorialisation est une manière de produire le réel plutôt que de le représenter et, puisqu'il est difficile de délimiter chaque chaîne d'actions de chaque acte d'éditorialisation, la combinaison de ces actes amène la nature multiple de l'éditorialisation et, de ce fait, du réel.

Proximités conceptuelles

Dans l'article bilan, « Qu’est-ce que l’éditorialisation ? », Marcello Vitali-Rosati recense les divers développements à propos de la notion dans le milieu de la recherche. Il procède en distinguant la notion d'autres concepts voisins.

Éditorialisation et curation de contenu

Marcello Vitali-Rosati rend compte des différences essentielles qui existent entre éditorialisation et curation de contenu, i.e. : « L’action de trouver, regrouper, organiser et partager le contenu en ligne le meilleur et le plus pertinent sur un sujet spécifique ».

L’éditorialisation implique le processus de curation de contenus. Si « la curation désigne l'action d'un individu spécifique ou d'un groupe d'individus défini, […] l'éditorialisation met l'accent sur la façon dont cette action est structurée par les caractéristiques de l'environnement numérique ». L’éditorialisation désigne un ensemble de phénomènes et processus qui dépasse le cadre des tâches effectuées par les content curators du fait qu’elle pointe aussi la structure des plateformes, l’ensemble des interactions qu’ont les usagers et les instances numériques. « On pourrait donc dire que la curation des contenus est un des éléments du processus d'éditorialisation, tandis que cette dernière désigne le processus dans son intégralité, prenant en considération tous les aspects de la production d'un contenu et du sens que ce contenu acquiert au sein d'une culture ». Ainsi définie, l’éditorialisation semble dépasser d’une part la notion de curation de contenu, mais aussi d’édition conventionnelle ou d'édition numérique entendues au sens strict. Elle s'exerce, non dans le cadre d'une publication clairement délimitée, mais dans ce que Louise Merzeau définit à la suite de Manuel Zacklad comme un « environnement-support », fait d'une pluralité d'espaces et de dispositifs, où interviennent une multitude d'acteurs humains ou machiniques, organisés par une autorité « pervasive », où la connectivité se substitue à la maîtrise.

Éditorialisation et édition