La (, littéralement en allemand : ) est une institution démocratique en Suisse. Apparue au cours du , elle subsiste à l'échelon cantonal dans deux cantons alémaniques, le canton de Glaris et celui d'Appenzell Rhodes-Intérieures, ainsi que, à un niveau politique inférieur, dans les cantons des Grisons et de Schwytz.
Manifestation suprême de la volonté populaire, elle est à l'origine pourvue des trois pouvoirs régaliens (législatif, exécutif et judiciaire), mais elle perd ses attributs au fil des siècles pour ne conserver que le pouvoir législatif. Traditionnellement organisée entre la fin du mois d'avril et le début du mois de mai, elle est originellement réservée aux hommes libres du pays jouissant de leurs droits civils. Les femmes n'y sont admises qu'à partir de la seconde moitié du . Elle a lieu en plein air sur une grande place, généralement celle de la capitale cantonale. Dans les cantons de Glaris et d'Appenzell Rhodes-Intérieures, des estrades sont montées autour d'une scène centrale, où le gouvernement prend place pour diriger l'assemblée. Les votes sur les différents objets à l'ordre du jour ont lieu à main levée.
Instrument de la démocratie directe suisse, elle n'est pas exempte de toute critique. Historiquement, elle est un lieu où la corruption et le trafic d'influence ont été courants. La n'est par ailleurs pas des plus fiables pour un décompte précis des voix. De même, sa compatibilité avec le droit international est sujette à débat.
Dénomination
Le terme est un néologisme apparu au cours du , voire du .. Il n'est pas utilisé dans les sources historiques avant cette période. Le Dictionnaire de Grimm de 1885 indique sous l'entrée , . Le Dictionnaire historique de la Suisse la définit comme ., de manière similaire au professeur Louis Carlen ().
Le terme local peut varier d'une région à l'autre. Ainsi, elle porte le nom de (assemblée de la vallée) dans l'Oberland bernois, à Engelberg, (parlement) dans la Léventine, (commun en sursilvan, dans le sens d'assemblée commune, définition II/1/a, , ligne 85.), (ou , du romanche , s'asseoir, mettre en place), ou ( en dialecte, occupation, ici d'une fonction) ou (assemblée du dizain) dans les dizains valaisans.
Origines Les origines exactes de la ne font pas l'unanimité au sein de la communauté scientifique.
Le Dictionnaire historique de la Suisse place les origines de la dans la plaid (appelé en allemand, assemblée du pays), évènement où la population se rassemble au moment où le bailli rend la justice, au nom du suzerain ou de l'empereur pour les régions jouissant de l'immédiateté impériale. On trouve ainsi des institutions similaires à la au travers du Saint-Empire romain germanique, notamment dans le nord de l'Allemagne actuelle (dans l'Oldenburg, la Frise et la Dithmarse), mais également plus au sud (au Vorarlberg et dans le Tyrol), et également aussi en Islande (entre 930 et 1264, sous la forme de l’). Ces institutions en dehors des frontières de la Suisse ne portent toutefois pas le nom de . La théorie selon laquelle la descendrait du est toutefois remise en cause, faute de preuves.
Avant les années 1960, la recherche historique considère que l'origine de la se trouve dans les ( coopérative de marcheIl s'agit d'une organisation paysanne, où les membres, égaux en droits, administrent des biens communs (forêt, pâturage, ressources en eau, ponts, routes), .) des vallées indépendantes de Suisse centrale. La serait à ce titre l'assemblée de la , une structure coopérative de villages s'alliant pour mettre en commun des ressources.. Cette théorie est peu plausible, car la présence de cette forme de communauté n'est pas démontrée dans les vallées alpines. Elle est pour la première fois désavouée par l'historien Paul Kläui.
Il existe toutefois un consensus sur le fait que seuls des changements macropolitiques (en particulier la chute et le remplacement des nobles locaux, la position des Alpes aux confins du Saint-Empire et le déplacement de l'intérêt des Habsbourg vers l'est de l'Europe) et des prédispositions locales à la coopération permettent d'avoir un cadre propice à l'émergence des .
Le (représentant du ), autorité locale dans la vallée rendant entre autres la justice pénaleLe est à ce titre détenteur du , soit la justice du sang, rendue au nom de son suzerain., voit progressivement son rôle se confondre avec celui de , élu démocratiquement par la communauté au travers de la , comme c'est le cas à Glaris. La devient ainsi détentrice du pouvoir suprême, reprend les charges, compétences et devoirs de la (l'office de ), au fur et à mesure que les contrées dotées de cette assemblée de pays deviennent indépendantes du pouvoir impérial. Une majorité des sont historiquement membres de familles patriciennes.
Pour résumer, la descend d'une autorité judiciaire, qui au fil du temps accroît ses compétences pour englober les trois pouvoirs.
Histoire
Premières Landsgemeinden vignette|alt=Cinq photographie d'un tableau mural, représentant une scène à la campagne avec des personnes en différents costumes.|La fresque dans la salle du Conseil des États, réalisée par Albert Welti et Wilhelm Balmer. Les premières ont lieu dans le canton d'Uri en . Cette forme de démocratie se répand par la suite à Schwytz en (où on trouve le premier document relatant des décisions prises par une ) puis Unterwald (1300 ou ). Zoug organise sa première en et Glaris le . Le canton d'Appenzell (alors unifié) réunit sa première en , puis régulièrement dès .
Des pays sujets saisissent également l'opportunité d'organiser ces assemblées primaires, . C'est le cas au Tessin dans la Léventine, dans le Bellinzonese, dans la Riviera et dans la . Du côté nord du Gothard, les pays soumis à Schwytz (la Marche, le pays d'Einsiedeln, Küssnacht), à Glaris (Werdenberg, ), à Berne (le bailliage d'Oberhasli, l'Obersimmental, le bailliage de Saanen) et à Lucerne (l'Entlebuch) et Uznach (partagé entre Schwytz et Glaris) se dotent également de cette institution.
La présente en Suisse alémanique et au Tessin est similaire aux assemblées populaires qui se réunissent dans les juridictions des III ligues rhétiques (, communes judiciaires, détentrices des pouvoirs politique et judiciaire.) et dans les dizains valaisans. Le Dictionnaire historique de la Suisse tire aussi un parallèle avec les assemblées des communiers. au niveau local dans les communautés rurales (aujourd'hui assemblées communales).
Évolution Son appréciation est différenciée. L'arbitraire au sein de ces assemblées populaires augmente au cours du , signe d'une dégradation de la morale politique dans les cantons concernés. Des formes de corruption lors d'élections ou votes sur des objets spécifiques sont attestées dès le . Les amendes décidées par les ne suffisent pas pour empêcher les abus. La devient ainsi une , déterminée à sauvegarder ses intérêts face à l'étranger et aux plus pauvres. Au cours du , elle est toutefois idéalisée, considérée comme une incarnation de l'image originelle de la démocratie, baignée de l'idéal de démocratie populaire formulé par Rousseau, alors que d'autres contemporains la fustigent, y voyant une dictature plébéienne, imbue de ses propres privilèges. Une césure intervient en 1798, au moment de l'instauration de la République helvétique.
Interruption sous la République helvétique vignette|gauche|alt=Drapeau à trois bandes horizontales (verte, jaune et rouge), avec l'écriture jaune "République helvétique" sur la bande rouge centrale.|La République helvétique ne permet pas l'organisation des , au nom de l'unitarisme. Avec l'invasion des troupes révolutionnaires françaises en 1798 et la proclamation de la République helvétique, la figure de la est remise en question.
La République helvétique, république unitaire fondée sur le modèle français dans la lignée des républiques sœurs, ne permet pas aux cantons de maintenir leur souveraineté. La , manifestation politique de cette souveraineté, est en conséquence abolie, et les symboles qui s'y rattachent sont détruits (par exemple la place de à Wil an der Aa, aujourd'hui Oberdorf).
vignette|upright|alt=Page d'un texte écrit en français ; la première moitié est occupé par une effigie féminine, coiffée d'un casque à plumes, assise, s'appuyant sur une stelle où est inscrit "Au nom du peuple français".|L'Acte de Médiation, édicté par Napoléon, permet de nouveau la tenue de la .
Avec l'Acte de Médiation, Napoléon permet de nouveau l'organisation des . Toutefois, la restauration de l'institution n'efface pas ses défauts, et les vieux schémas de corruption et de tumultes retrouvent leur place. L'époque de la Restauration, après la Médiation, efface de manière provisoire les acquis démocratiques (l'égalité des individus et des territoires), revenant à un système de cooptation et d'exclusion des étrangers des affaires de la communauté.
Landsgemeinde après 1848 Une autre césure a lieu entre la guerre du Sonderbund et la fondation de l'État fédéral en 1848.
vignette|gauche|alt=Carte de la Suisse représentant les cantons formant le Sonderbund (en jaune), face aux autres cantons (en verts) et les cantons neutres (en gris).|Certains cantons avec une finissent par fonder le Sonderbund (en jaune) et décident de faire sécession en 1847.
Certains cantons pourvus d'une , comme Uri, Schwytz, Zoug, Nidwald et Obwald, s'allient en 1847 à d'autres cantons catholiques conservateurs (le Valais et Fribourg) pour faire face aux cantons protestants et plus libéraux. S'ensuit une guerre civile qui dure moins d'un mois et qui voit les cantons conservateurs perdre et être réintégrés dans la Confédération, devenu État fédéral en 1848.
La fondation de l'État fédéral introduit la notion de garantie fédéraleDepuis 1999, la garantie fédérale est inscrite à l'article 51 alinéa 2 de la Constitution fédérale : , ., selon laquelle un canton ne peut apporter de modification à sa constitution qui aille à l'encontre du droit fédéral. L'État fédéral exerce ainsi une forme de surveillance sur les activités des cantons, y compris sur les décisions des .
Après la fondation de l'État fédéral, la perd peu à peu ses compétences. Depuis la révision totale de la Constitution fédérale en 1874, la voix des cantons dans la double majorité ne peut plus être donnée à travers une , mais uniquement par l'urne.
À partir du , les autorités cantonales renoncent à mettre certains objets à l'ordre du jour. À titre d'exemple, Glaris élit les membres de son gouvernement et ses deux représentants au Conseil des États à l'urne depuis 1971.
Abolition progressive Parallèlement, plusieurs cantons se séparent de cette institution. C'est le cas de Schwytz, qui l'abolit dès 1848. La Landsgemeinde ne subsiste que dans deux cantons : Appenzell Rhodes-Intérieures et Glaris. Elle a été abandonnée dans les années 1990 dans les cantons de Nidwald, d'Appenzell Rhodes-Extérieures et d'Obwald pour des raisons logistiques (en raison du manque de place après l'introduction du suffrage féminin) mais surtout en raison du recours de plus en plus fréquent au scrutin à bulletin secret. Son abandon dans les cantons de Zoug, de Schwytz (en 1848) et d'Uri (en 1928) est plutôt dû à des tensions régionales ou partisanes.
Pouvoirs et compétences