Le Livre d'Elkasaï ou Apocalypse d'Elkasaï ou Livre de la Révélation d'Elkasaï est un texte de type prophétique dont l'existence est postulée par la recherche à partir des citations qu'en font les pères de l'Église. Certains critiques pensent aussi déceler des traces de son existence dans la littérature manichéenne. Les noms attribués à cet ouvrage ne sont que des propositions de la recherche contemporaine, il est toutefois certain que le mot Elkasaï ou Elksaï figurait dans le titre de l'ouvrage. C'est le texte fondateur d'une « religion » ou tout au moins du mouvement religieux appelé « elkasaïte » par les hérésiologues chrétiens, puis par les manichéens.

C'est un écrit de type apocalyptique judéo-chrétien ayant récupéré aussi bien des éléments chrétiens, pharisiens que des éléments païens et de caractère syncrétique. Certains chercheurs y voient aussi un traité liturgico-canonique chrétien. Il n'est attesté que de manière lacunaire, essentiellement à travers les écrits des hérésiologues chrétiens, et ne connaît plus de mention après le .

Vraisemblablement composé en araméen, il aurait été écrit en Mésopotamie à l'époque de la « guerre parthique » de Trajan, lorsque les armées romaines attaquent la Parthie (114-116), ou pendant la dure occupation de la Province romaine d'Assyrie qui se prolonge jusque vers . La première mention de son existence se trouve dans la Refutatio omnium hæresium ou Elenchos, texte du début du attribué à Hippolyte de Rome.

Le texte est attribué à un personnage dont l'historicité est débattue, qui, apparu au tout début du , porte le nom symbolique d'« Elkasaï » – signifiant « pouvoir caché » en araméen – et serait à l'origine de la secte des « elkasaïtes », suivant les hérésiologues et les manichéens et qui se seraient eux-mêmes dénommés « sampséens », selon Simon Claude Mimouni. Le mouvement est attesté dans l'aire perse jusqu'au . À partir des , des missions elkasaïtes sont attestées dans l'empire romain, mais celles-ci semblent avoir eu peu de succès, sauf à l'est du Jourdain, parmi les mouvements baptistes antiques. Si l'on admet son historicité, il est possible qu'Elkasaï, avant de fonder son propre groupe, ait été un judéo-chrétien de tendance ébionite ou nazaréen.

L'auteur

Si l'on admet qu'Elkasaï a existé, après avoir proclamé un nouveau baptême de rémission des péchés vers l'an Gilles Dorival, « Le regard d'Origène sur les judéo-chrétiens », dans Simon Claude Mimouni (dir.), Le Judéo-christianisme dans tous ses états - Actes du colloque de Jérusalem - 6-10 juillet 1998, Paris, Cerf, 2001, .-101 , New Testament Apocrypha, Volume II : Writing Related to the Apostles, Apocalypse and Related Subjects, § « The Book of Elchasai », Cambridge, James Clarke and Co Ltd, 1993 , . – « la troisième année du règne de Trajan » –, il aurait eu une révélation vers Gerard P. Luttikhuizen, The Revelation of Elchasai : Investigations into the Evidence for a Mesopotamian Jewish Apocalypse of the Second Century, Mohr Siebeck, 1985 Aperçu Google BooksVoir à ce sujet, Simon Claude Mimouni, op. cit., ., dont serait issu le Livre d'Elkasaï.

« ElKasaï » signifie « force cachée » ou « pouvoir caché » et est donc probablement un surnom que lui aurait donné ses partisansSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, 208-209.. Hippolyte de Rome témoigne de l'ancrage de la figure phare du mouvement en Parthie, c'est-à-dire dans le judaïsme babylonien de son temps, d'ailleurs fort mal connuSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, ..

Il est fort possible qu'Elkasaï, avant de fonder son propre groupe, ait été un judéo-chrétien ébioniteSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, 212 ou nazaréenPour autant que ces deux mouvements soient distincts, sujet sur lequel il n'y a pas de consensus., c'est-à-dire un membre des premiers groupes adeptes de Jésus. En effectuant une prédication au sein des « osséens »L'appellation de ce groupe varie selon les manuscrits et son identification est incertaine : certains y voient la survivance de communautés esséniennes après la restructuration pharisienne du judaïsme après la destruction du Temple de 70. Cfr. , il aurait formé un nouveau mouvement se désignant sous le nom de « sampséens »Épiphane de Salamine, Panarion, 19, 1, 2 et 2, 2., mais que les auteurs chrétiens désignent sous le nom d'elkasaïtes. Au , Épiphane de Salamine témoigne du fait que le Livre d'Elkasaï a été adopté par plusieurs groupes judéo-chrétiensSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004 ..

L'auteur du Livre d'Elkasaï parle à la première personne et s'adresse avec autorité à ses disciples, qu'il appelle « enfants »Elenchos, IX, 15, 1 et Panarion, 19, 3, 7.Simon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, 227.. Il s'agit donc d'un responsable de communauté, se présentant comme son témoin au moment du jugement dernierPanarion 19, 4, 3., à l'égal de Jésus qui, dans l'Apocalypse du Nouveau Testament, est qualifié de « témoin fidèle » et .

Livre de la révélation d'Elkasaï Le Livre d'Elkasaï a complètement disparu aujourd'hui et n'est connu qu'indirectement par les écrits de ces hérésiologues chrétiens, qui racontent que, pour ses disciples, ce livre était descendu du cielFrançois-André-Adrien Pluquet, Dictionnaire des hérésies, des erreurs et des schismes, 1847.. Certains auteurs détectent aussi des passages de ce livre dans la Vita Mani, livre de référence du ManichéismeCfr. Simon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, .

Il s'agit d'une apocalypse judéo-chrétienne, s'inspirant en partie d'apocalypses juives, plus ou moins contemporaines, comme l'Apocalypse d'Esdras (« IV Esdras »), l'Apocalypse de Baruch (« II Baruch ») ou l'Apocalypse d'Abraham, toutes écrites à la fin du Simon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, ..

Cet ouvrage contient un message révélé au cours d'une visionElenchos, IX, 13, 2-3. à la manière des textes prophétiques et inspirés. C'est pourquoi la tradition chrétienne l'a considéré comme un livre tombé du ciel, du moins d'après Origène, « via » Eusèbe de Césarée.

Titre du livre Le titre parfois donné à cet ouvrage – Apocalypse d'Elkasaï ou Révélation d'Elkasaï – n'est pas attesté dans la documentation ancienneSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, .. Il repose sur une appréciation de son contenu, considéré comme relevant du genre littéraire des apocalypses (ou révélations). Il en est de même pour le mot « traité » ou « livre », raison pour laquelle nombre de critiques préfèrent le désigner tout simplement sous le nom de « Livre d'Elkasaï ».

Datation Dans l'ElenchosFragment , l'auteur mentionne une prophétie énoncée à une époque où les Parthes vaincus ont été obligés de se soumettre à Trajan. Elkasaï prophétise trois ans après la guerre contre les Parthes. Gerard P. Luttikhuizen, toutefois vivement contesté cf. Simon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, 212 et 253, s'appuie sur cette information pour situer la composition du Livre d'Elkasaï en 116 car, à ce moment de la guerre (114-117), les Parthes semblent vaincus, avant que les révoltes juives, le retrait des forces de Trajan et l'abandon de la guerre par Hadrien son successeur, ne leur permettent de reprendre le pouvoir.

Un groupe de chrétiens d'origine juive semble avoir constitué le mouvement elkasaïte lors de la guerre entre Rome et les Parthes, à la suite de la révélation faite par Elkasaï, que ses disciples considéraient comme un prophèteSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, 213.. « Elkasaïtes » est le nom que les Pères de l'Église et les manichéens utilisaient pour désigner les membres de ce mouvement, qui se donnaient probablement le nom de « sampséens ». Ils correspondent aux « mughtasila » de la tradition islamique.

En se fondant sur lElenchos attribué à Hippolyte, mais aussi sur le Panarion d'Épiphane de Salamine, G.P. Luttikhuizen arrive à la conclusion que les « Révélations d'Elkasaï » auraient été « reçues », rédigées et diffusées dans un milieu proche de la cause parthe sous influence juive G.P. Luttikhuizen, The Revelation of Elchasai. Investigations into the Evidence for a Mesopotamian Jewish Apocalypse of the Second century and Its Reception by Judeo-Christian Propagandists, Tübingen, 1985, cité par Simon Claude Mimouni, op. cit., .. Selon lui, les insurrections successives montrent suffisamment l'engagement des communautés juives en faveur du pouvoir arsacide. des communautés juives de la diaspora babylonienne . Le consensus semble exister pour dire que le Livre d'Elkasaï apparaît comme un texte, voire le texte, de fondation du mouvement elkasaïteSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, ..

Genre littéraire Habituellement, il est convenu de ranger ce livre parmi le genre dit des « apocalypses » ou « révélations »Simon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, 226.. Toutefois, F.S. Jones a proposé de considérer cette œuvre . G.P. Luttikhuizen refuse . Pour Simon Claude Mimouni, .

Ésotérisme Le dernier fragment fourni par lElenchos qui porte sur l'exhortation à cacher aux infidèles les « mystères ineffables » du Livre, montre le caractère ésotérique du mouvement. Il en est de même de l'anagramme araméenne, précédée d'une exhortation à ne pas en rechercher le sens, que les adeptes devaient répéter à l'endroit et à l'envers. Selon Simon Claude Mimouni, .

Réception

L'influence du mouvement elkasaïte n'est nullement à négliger, du moins s'il faut en croire Épiphane de Salamine qui, au , affirme que le Livre d'Elkasaï « a été adopté par les osséens, les nasaréens, les nazôréens et les ébionitesÉpiphane de Salamine, Panarion, 19, 5, 5 et 53, 1, 3. ». Elkasaï, toujours d'après le même hérésiologue, se serait affilié sous Trajan au groupe des « osséens » – c'est-à-dire des esséniens –, formant un nouveau mouvement se désignant sous le nom de « sampséens ». Épiphane « parle des elkasaïtes à plusieurs reprises, en les désignant non seulement sous ce nom mais aussi sous celui d'"osséens"Épiphane de Salamine, Panarion, 19. et sous celui de "sampséens"Simon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, 203.Épiphane de Salamine, Panarion, 53. ». Selon Simon Claude Mimouni, on ne trouve plus trace de ce livre après le .

Langue

On estime généralement qu'il a été rédigé en araméen pour les raisons suivantes : le nom d'Elkasaï est de formation araméenne, le fait de considérer l'Esprit saint comme un être fémininSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Paris, Albin Michel, 2004, 224-225., le fragment contient une formule magique ou ésotérique rapportée par Épiphane de Salamine qui, une fois décodée, n'est compréhensible que dans cette langue , New Testament Apocrypha, vol. II : Writing Related to the Apostles, Apocalypse and Related Subjects, Cambridge, James Clarke and Co Ltd, 1993, chap. « The Book of Elchasai », 685.. Le livre contient en outre une dédicace à « Sobiai ». Hippolyte de Rome a supposé à tort que c'était le nom d'une personneHippolyte de Rome, Refutatio omnium hæresium, 9, 13, 1-3, correspondant au fragment 1a., mais c'est un mot araméen qui signifie « "baptiste", le nom par lequel les elkasaïtes se désignaient eux-mêmes ». Sobiai semble désigner les Masbuthéens ou les Sabéens que l'on trouve dans d'autres sources..