Porphyre de Tyr (234-305) est un philosophe néoplatonicien d’origine phénicienne. Disciple de Plotin, il a édité les écrits de ce dernier (les Ennéades) et rédigé après sa mort une biographie (la Vie de Plotin). Célèbre pour son Introduction aux Catégories d'Aristote (Isagogè), il contribue, encore qu'involontairement, à faire passer le néoplatonisme en milieu chrétien, via Marius Victorinus, jusque chez saint Augustin et Claudien MamertL'influence de Porphyre sur les chrétiens latins du est analysée dans l'ouvrage de Paul Henry, Porphyre et l'Occident. Louvain, 1913. L'ouvrage de Pierre Courcelle, Les Lettres grecques en Occident de Macrobe à Cassiodore. Paris, De Boccard, 1948, est une excellente enquête sur la question.. Il est l'auteur d'un traité Contre les chrétiens, aujourd'hui perdu. Ses arguments sont contestés avec virulence, et son œuvre détruite par décrets impériaux, les empereurs étant devenus chrétiens. Il n'en subsiste que des fragments, transmis pour l'essentiel par les citations de ses adversaires.
Biographie Les sources concernant Porphyre sont très limitées. Il n'existe aucun témoignage extérieur fiable qui complète les informations sur Porphyre. La seule biographie développée est celle de la Vie des sophistes d'Eunape qui indique cependant qu'il n'a pu la composer qu'à partir des écrits du philosophe.
Porphyre naît en 234 à Tyr, dans l'actuel Liban, ou à Batanée en Syrie. Son nom syrien est Malchos (« roi »). En 254, il se rend à Athènes pour suivre les cours du philosophe Longin. Celui-ci lui donne le nom de Porphyre (porphyra, « pourpre »), Eunape de Sardes, Vie des philosophes et des sophistes, .. Dès cette époque, il écrit une Histoire de la philosophie, dont fait partie sa Vie de Pythagore, inspirée de Nicomaque de Gérase.
Il se rend à Rome en 263 afin de suivre les cours de Plotin, peut-être sur les conseils de Longin. Plotin le charge de mettre de l'ordre dans ses écrits. En 268, Porphyre, qui souffre de dépression et envisage de mettre fin à ses joursPorphyre, Vie de Plotin, ., s'installe en Sicile sur les recommandations de Plotin. Il compose alors son célèbre ouvrage de logique, l’Isagogè, qui fera autorité durant tout le Moyen Âge après sa traduction par BoèceIntroduction à Porphyre, Lettre à Marcella, traduction et édition de Luc Brisson et Jean-François Pradeau, Flammarion, coll. « GF », 2023, p. 17.. Il rédige également un ouvrage intitulé Contre les chrétiens, qui sera brûlé en 448 sur ordre des empereurs et . En 270, quand Plotin meurt, Porphyre se trouve toujours en Sicile, à Lilybée.
Porphyre se rend à Rome et succède à Plotin comme second scolarque, à la tête de l'école néoplatonicienne de Rome. Il épouse la veuve d'un ami, Marcella, qui élève sept enfants, dont certains en bas âge. Au cours d'un voyage, il lui adresse une lettre, dont André-Jean Festugière dit qu'elle est André-Jean Festugière, Trois dévots païens, 1944. . On pense que Porphyre eut pour élève le philosophe Jamblique. Porphyre fait paraître les œuvres de Plotin après 298Henri Dominique Saffrey, « Pourquoi Porphyre a-t-il édité Plotin ? Réponse provisoire », in Luc Brisson, Jean-Louis Cherlonneix, et al., Porphyre. La vie de Plotin, vol. 2, Paris, Vrin, 1992, . et rédige sa Vie de Plotin vers 301. Il meurt, peut-être en 305Introduction à Porphyre, Lettre à Marcella, traduction et édition de Luc Brisson et Jean-François Pradeau, Flammarion, coll. « GF », 2023, p. 6. à Rome, sous l'empereur Dioclétien.
Philosophie Selon Dominic O'Meara, . Les thèmes porphyriensÉdouard des Places, in Porphyre : Vie de Pythagore, Lettre à Marcella, Les Belles Lettres, 1982, . sont :
platoniciens l'intellect comme temple du dieu le retour à soi la notion du vrai moi identique au noûs (intellect) le précepte delphique « Connais-toi toi-même » la non-responsabilité divine dans les fautes des hommes
pythagoriciens la place faite au silence la défense de livrer la doctrine aux profanes et aux esprits déformés la libération par la philosophie
Olympiodore le Jeune oppose chez les néoplatoniciens les contemplatifs aux théurgistes : « Beaucoup, comme Porphyre et Plotin, préfèrent la philosophie, d'autres, comme Jamblique, Syrianos et Proclos, préfèrent la théurgie ()Olympiodore d'Alexandrie le Jeune, In Platonis Phaedonem (vers 550), éd. W. Norvin, 123.3. Eric Robertson Dodds, Les Grecs et l'irrationnel (1959), trad., Flammarion, coll. « Champs », 1977, , en grec. »
Logique L'Isagogè et la querelle des universaux thumb|200px|Débat imaginaire entre Averroès et Porphyre (tiré du Liber de herbis de Monfredo de Monte Imperiali, . L’Isagogè de Porphyre décrit les cinq universaux, appelés aussi « prédicables ». Les prédicables sont, dans la logique scolastique, un terme renvoyant à la classification des relations possibles par lesquelles un prédicat peut se rapporter à son sujet. La liste des prédicables donnée par les scolastiques se fonde sur la division originale en cinq faite par Porphyre d'après la liste d'Aristote dans ses Topiques : le genre (genos), l'espèce (eidos), la différence (diaphora), le propre (idion), l'accident (sumbebekos).
Dans son Isagogè, Porphyre pose les fondements de la « querelle des universaux qui divisera les philosophes médiévaux, et qui continue aujourd'hui encore d'exercer son influence (par exemple sur la question des universaux abstraits) :
Une première alternative oppose [I] le « réalisme » platonicien des Idées (les genres et les espèces, par ex. « l'abeille », ont une existence réelle, comme Formes, Modèles, Idées séparées) au [II] « conceptualisme » aristotélicien (« les idées générales existent seulement dans l'esprit » : ce sont des abstractions).
Un second choix paraît à l'intérieur de la première branche de l'alternative. Admettons la thèse platonicienne, qui pose la subsistance des universaux. Deux autres questions se présentent : Ces genres et espèces sont-ils corporels ou incorporels ? Pour les stoïciens, presque tout est corporel, sauf le lieu, le temps, le vide et l'exprimable ; pour Platon, l'universel est un incorporel. L'universel est-il une Forme séparée (comme le pense Platon) ou une forme immanente aux choses sensibles (comme le pense Aristote) ?
Les diverses propriétés d'une chose ne sont pas forcément visibles de suite, par exemple, à l'époque de Porphyre, un arbre était apprécié pour donner de l'ombre, fournir du bois de chauffage, produire des fruits, permettre de créer des outils, etc. Au XIXe siècle, les découvertes scientifiques ont permis de découvrir qu'un arbre donne aussi de l'oxygène et du , en alternance, selon le cycle jour/nuit. De ce fait, les penseurs suggèrent qu'en observant quelque chose, seules quelques propriétés sont visibles. Il en découle que notre perception d'une plante est limitée à la conception que notre esprit est capable d'envisager et limitée à la somme de nos connaissances sur le sujet. Nos perceptions correspondent-elles à la réalité ? S'apercevoir qu'une plante a des désirs ou qu'elle puisse être dépendante de l'apport de substances, cela conduit à dire qu'une plante n'a plus simplement une âme supérieure, mais aussi une âme inférieure ou des instincts et par conséquent aurait aussi une âme moyenne comme l'affirment les néoplatoniciens. Dès lors, une plante serait assez proche de l'animal. Ne pas le prendre en compte permet d'affirmer qu'une plante n'a, en fait, pas de désir, et dans ce cas, notre perception de la plante se rapproche de la réalité ou de conclure que cette conception est la réalité.
L'arbre de Porphyre
thumb|180px|Arbre de Porphyre, probablement d'après une version de l’Isagogè de Boèce. Porphyre est aussi célèbre pour son « arbre de Porphyre », un schéma qui permet de classer un sujet d'après le genre et l'espèce, et qui comprend les concepts suivants : l'essence, le genre, la différence, l'espèce (jusqu'à l'espèce spécialissime, ou infima speciesC'est-à-dire celle qui n'a au-dessous d'elle que des individus numériquement distincts ; voir Isagogè.) et l'accident. Le genre, c'est, par exemple, l'animal ; l'espèce, l'homme ; la différence, le raisonnable ; l'accident, chauve ou musicien.
Aristote, lui, dans les Topiques (I, 4), avançait quatre prédicables (ou : prédicaments)François Rastier, Sémantique et recherches cognitives, PUF, éd. (2001). : le genre, la différence, le propre et l'accident ; Porphyre ajoute donc à ces quatre-là l'espèce, et isole la différence (qu'Aristote intégrait dans l'étude du genre)Alain de Libera, La querelle des universaux, Seuil, 1996, ..
Cette division a donné lieu à l'expression scolastique des « cinq universaux », qui sont : le genre (genos), l'espèce (eidos), la différence (diaphora), le propre (idion) et l'accident (sumbebekos)Entrée « Attribut », notation de Jules Lachelier, in Vocabulaire technique et critique de la philosophie (dir. André Lalande), PUF, 1926 ( ed., 1999)..
Éthique Dans les Sentences, un concentré doctrinal des Ennéades de Plotin, Porphyre expose sa théorie de la vertu. Il évoque les trois degrés de la vertu selon Plotin : vertus civiques, vertus purificatrices, vertus contemplatives, et ajoute un quatrième degré : les vertus paradigmatiques. Ces vertus sont les formes platoniciennes, ou paradigmes, des différentes vertus. Il combine chaque degré aux vertus cardinales décrites par Platon dans la République : sagesse, courage, tempérance et justice. Cette théorie de la vertu est une tentative de concilier la République, le Phédon et le Théétète et d'inscrire leur enseignement sur la vertu dans une métaphysique platonicienne cohérente. Les vues de Porphyre sur la vertu furent communément admises puis développées par les néoplatoniciens tardifs.
Défense du végétarisme Porphyre a également rédigé un traité De l’abstinence, à destination d'un ami qui a abandonné le végétarisme. Porphyre était un défenseur des droits des animaux et un militant végétarien, pour des raisons à la fois religieuses et morales. Il pensait que les animaux étaient dotés d’une conscience et d’une mémoire, avec une capacité de planifier et de communiquer. Pour lui, tuer un animal empêcherait de progresser sur le chemin spirituel. Porphyre pousse le raisonnement jusqu'à dire que tuer un animal inoffensif revient au même que prendre la vie d’un être humain. Il est un ainsi un des précurseurs de l'idée que la vie d’un animal a la même valeur que celle d’un humain.
Théologie Dans le traité De regressu animae (Du retour de l'âme), il propose une théorie des rapports entre philosophie et religion : les religions ne s'adresseraient qu'à des dieux inférieurs ou à des démons ; la philosophie les transcenderait, parce qu'elle serait le culte du Dieu suprême, dont le philosophe est le prêtre. Dans le traité Philosophia ex oraculis haurienda (La philosophie à retirer des oracles), il explique la signification cachée des sacrifices aux dieux et aux daimonês, et la théologie qu'il faut en retirer. Dans le traité Peri Agalmatôn (Sur les Images des dieux)In Joseph Bidez, Vie de Porphyre, Gand, 1913, appendices, * à 23*., il donne une interprétation de la signification des différents dieux de la mythologie, dans le sens des puissances cachées de la nature.
Polémique contre le christianisme