La Passion selon saint Jean (en latin ), BWV 245, est une passion de Jean-Sébastien Bach (passion qui musicalement prend la forme d'un oratorio). L'œuvre a été composée durant la première année où Bach était devenu cantor de l'Église Saint-Thomas de Leipzig et jouée dans le même lieu pour la première fois le Vendredi saint 1724, soit le . Sa durée est d'environ 2 heures.

La Passion selon saint Jean relate et commente la Passion du Christ d'après l'évangile de Jean. Elle constitue, avec la Passion selon saint Matthieu, également de Bach, l'apogée d'une très ancienne tradition remontant au Moyen Âge consistant à chanter la Passion du Christ pendant la semaine sainte. Il s'agit d'une des plus riches et plus grandioses œuvres de ce genreRoland de Candé Jean-Sébastien Bach Seuil, 1984, p. 143., et une des œuvres majeures de Bach.

La Passion selon saint Jean est constituée d'une alternance de récitatifs et de chœurs relatant la Passion, dans laquelle viennent s'insérer des arioso(s), des aria(s) et des chorals venant apporter des commentaires ou des réflexions théologiques aux événements. Deux chœurs libres monumentaux encadrent l'œuvre, qui est divisée en deux parties principales, entre lesquelles pouvait prendre place un sermon. Le chœur final ne termine pas réellement la partition : comme après chacun des épisodes qui constituent cette Passion, c'est à un choral qu'il revient de conclure, dans le but de rattacher l'œuvre à la liturgie luthérienne ; on n'est pas à un concert mais bien dans un office religieux.

Les quatre Évangiles racontent la Passion du Christ, mais on ne connaît que deux mises en musique de cet épisode par Bach : celle de Jean et celle de Matthieu. Des versions de la Passion selon saint Marc (BWV 247) et de la Passion selon saint Luc ont été partiellement retrouvées. Leur reconstitution a été tentée sans réel aboutissementIl a pourtant été "reconstitué" une belle Passion selon saint Marc, de Bach. : des parties entières de ces deux œuvres ont disparu (beaucoup d'œuvres de Bach ont été éparpillées après sa mort, ses compositions étant passées de mode).

Historique thumb|upright=0.7|Église Saint-Nicolas de Leipzig où a été créée la passion.

La Passion selon saint Jean est un drame musical. Avant que Jean-Sébastien Bach n'ait été installé dans ses nouvelles fonction de cantor (on dirait actuellement, en français : maître de chapelle)Sa fonction était donc de diriger le chœur de l'église et les musiciens de l'orchestre (en grande partie composés de professionnels ou tendant à le devenir), de former les enfants de la maîtrise et d'écrire de la musique (autre que proprement liturgique), pour les offices. de la Thomaskirche (l'église Saint-Thomas) de Leipzig, le conseil municipal lui signifia qu'il aurait à s'en tenir « à des compositions non théâtrales ». Ce qui suppose l'impossibilité de composer des opéras, mais exclut surtout toute ressemblance entre la musique liturgique et la musique pour la scène (le style lyrique). Cela semble naturel. Mais Bach, en homme de son époque, a su concilier sa foi (luthérienne) avec une certaine théâtralité : son art est un art du discours et de la rhétorique, un art de la parole. Il s'agissait avant tout, dans son esprit, de faire entendre la parole donnée par l'évangile et donc de mettre en forme le drame signifié par le texte. On est là en plein dans une esthétique baroque, telle qu'elle se pratiquait dans toute l'Europe, à commencer par l'Italie, depuis le , et au cœur des innovations musicales introduites à l'initiative des Jésuites, puisque cette esthétique incluait tous les domaines de l'art.

C'est pourquoi, dix bons mois après son entrée en fonction, le Vendredi saint 1724, Bach faisait entendre à la Nikolaikirche sa Passion selon saint Jean, œuvre dont même la première des quatre versions qui nous sont parvenues peut sembler (si l'on examine les choses rapidement) faire fi des contraintes citées plus haut. C'est en effet un ouvrage éminemment dramatique : même si sa dramaturgie ne relève pas à proprement parler de l'opéra ni du théâtre, elle s'exprime dans la façon dont Bach lie intimement l'histoire (telle qu'elle est rapportée par la Passion) avec son discours musical et rend présentes dans le déroulement de son œuvre, aussi bien les souffrances du Christ que les autres réactions humaines, le tout A soli deo gloria (Pour la seule gloire de Dieu), ainsi qu'il avait l'habitude de signer ses partitions.

Postérité et critique de l’œuvre

Il n'y a pas de traces d'exécutions de la Passion selon saint Jean à Leipzig, après la mort de Bach. C'est Félix Mendelssohn qui ressuscite l’œuvre, en 1833, à la suite de sa triomphale re-création de la Passion selon saint Matthieu du même Bach en 1829. L'œuvre avait cependant été éditée par fragments bien avant, et une première édition complète en réduction piano avait été réalisée en 1830 par Trautwein, suivie d'une édition complète du même éditeur en 1831p. 37. Mendelssohn était au courant de cette édition, comme en témoigne une lettre du de Felix à sa sœur Fanny. Dès lors, l’œuvre est régulièrement donnée, du moins en Allemagne.

En France, l’œuvre ne semble pas avoir été donnée en public avant 1895 à Strasbourg (alors sous domination allemande) par Ernest Münch et le chœur de Saint-Guillaume. Puis l'œuvre est donnée par Guy Ropartz à Nancy en 1902 (avec un texte en français), et à Paris en 1903 par la Société des concerts du Conservatoire.

Dans un premier temps, la Passion selon saint Jean a eu tendance à être considérée comme inférieure et moins aboutie que la Passion selon saint Matthieu, à l'image de Philipp Spitta qui la considérait comme Chap. 10 "First Passion" . Robert Schumann, en revanche, après l'avoir dirigée en 1851 à Düsseldorf estime qu' et qu'.

Ce n'est qu'après la seconde moitié du que l’œuvre commence à être considérée comme et qu'une certaine parité entre les deux grandes passions de Bach commence à émerger.

L’œuvre

Au centre de tout oratorio ayant la Passion pour objet, on trouve le récit de l'Évangile, qui se déroule à deux niveaux : celui du narrateur (l'Évangéliste, placé en avant de la scène) et celui des personnages agissant et parlant en leur nom propre (Jésus, l'apôtre Pierre, Pilate), incarnés par des solistes. À ces personnages s'ajoutent les différents groupes (la foule — turba — incarnée par un chœur, les grands prêtres).

Le récit est le texte de la Bible (Traduction de Luther, encore en vigueur pour les germanophones protestants), tiré de l'évangile selon Jean. Il est présenté et non représenté (il ne s'agit pas d'un opéra mais d'un oratorio), mais le récit évangélique, par la mise en musique qui est faite par Bach, est bien plus qu'une simple récitation. Un peu par plaisanterie, on a pu appeler quelquefois Bach, « »Tout Bach, comme son nom l'indique.

Un autre élément est le commentaire chanté dans les airs de solistes (parfois précédés d'un court arioso). Les chorals relient la « scène » et les fidèles, car ceux-ci connaissent la partie supérieure (la partie aiguë) de ces prières chantées, proprement luthériennes puisqu'elles en constituent la base de la liturgie musicale.

Son Évangéliste est un conteur, un intermédiaire, dont l'interprétation expressive crée une proximité avec les événements qu'il relate. Et ce n'est pas par hasard que Bertolt Brecht (rapporté par le compositeur est-allemand Hanns Eisler) citait toujours le premier récitatif de la Passion selon saint Jean comme « un admirable exemple du caractère gestuel de la musique. » Hanns Eisler: Gespräche mit Hans Bunge „Fragen Sie mehr über Brecht.“ Gesammelte Werke, Serie III, Bd 7. VEB Deutscher Verlag für Musik, Leipzig 1975. Cette idée fondamentale d'action et de drame humain (mais, dans l'esprit de Bach, non limité à cela) aboutit à ce que les récitatifs et les chœurs font, tout naturellement, passer le message dans un esprit voisin du spectacle. La structure même de l'ensemble fait du récit de la Passion une sorte d'œuvre théâtrale. Pour Bach, il s'agit de mettre l'accent sur la mort du Dieu chrétien, qui, selon le texte, avait d'abord choisi de s'incarner pour mener une vie terrestre. Bach croit fermement que la parole de Dieu (notion qui est à la base des religions monothéistes) est devenue un être humain, et donc un être mortel. Ce qui est donné ici, c'est le récit de cette mort (et de cette sorte de rite de passage, puisque la résurrection du Christ constituera l'épisode suivantCf. l’Oratorio de Pâques). Tout autant qu'une œuvre tendant vers le théâtre, la mise en musique du texte, par Bach, en fait également un discours reprenant tous les éléments d'une rhétorique baroque issue de l'Antiquité gréco-romaine (on y trouve en particulier les éléments du discours cicéronien). Il s'agit ainsi d'une forme de parole humaine dont Bach considère qu'elle procède aussi, d'un bout à l'autre de l'œuvre, de la parole divine.

Le texte évangélique fragmente l'œuvre en plusieurs scènes : Arrestation – Jésus devant les chefs des prêtres – Jésus devant Pilate – Crucifixion – Mise au tombeau. Bach respecte ce schéma, en terminant chaque épisode par un choral et en ménageant après le deuxième tableau une pause destinée au sermon prononcé par l'officiant.

La Passion de saint Jean est une interprétation poétique, musicale et religieuse de cet épisode fondamental des Évangiles. Elle est tout aussi évocatrice et bouleversante que les de Pergolèse ou de Vivaldi. En revanche, il est évident que c'est un lyrisme éloigné des opéras profanes. Qu'entend-on exactement par lyrisme ? Si on se tient à la définition la plus simple : l'art de mettre des paroles en musique, on doit reconnaître Bach comme un maître lyrique.

Le livret thumb|upright=0.7|Le poète allemand Barthold Heinrich Brockes, auteur du texte de nombreux airs de la Passion. La Passion selon saint Jean ne dispose pas de librettiste attitré. Le livret de la Passion est essentiellement composé, pour les récitatifs et les épisodes de foule (ou ), d'extraits de l'évangile selon Jean, traduit par Martin Luther en allemandp. 8. Les commentaires poétiques des aria sont librement empruntés à des livrets d'autres Passions contemporaines de Bachp. 28, et notamment celui de Barthold Heinrich Brockes (1680-1747) : Der für die Sünden der Welt gemarterte und sterbende Jesus« Jésus martyrisé et mourant pour les péchés du monde ». (1712)p. ix et p. 196, et (1658-1705) : Johannes Passion p. 77.

Emprunts à Brockes. :

Air : Von den Stricken meiner SündenLivret Arioso : Betrachte, meine Seel', mit ängstlichem VergnügenLivret Air : Erwäge, wie sein blutgefärbter RückenLivret Air : Eilt, ihr angefocht'nen SeelenLivret Air : Mein teurer Heiland, lass dich fragenLivret Air : Mein Herz, in dem die ganze WeltLivret Air : Zerfließe, mein Herze, in Fluten der ZährenLivret (partiellement) Chœur : Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine (partiellement)

Emprunts à Postel :

Choral : Durch dein Gefängnis, Gottes SohnLivret (incertain) Air : Es ist vollbrachtLivret

Emprunts à : Der Grünen Jugend Nothwendige Gedanken (Leipzig, 1675) :

Air : Ach, mein SinnLivret

La chercheuse Agathe Sueur soutient que la notion de « livret » n'est pas pertinente pour parler d'une œuvre qui n'est pas pensée pour le théâtre et n'implique pas le travail de création d'un poète{Agathe Sueur, Les Oreilles de Luther. En écoutant la « Passion selon saint Jean » de Bach, Paris, Rhuthmos, 2026. . Le texte relève de la prédication et de la méditation, pas du théâtre.

Messages théologiques thumb|upright=0.7|Exemplaire de Bach de Die Heilige Bibel, édition commentée de la bible (traduite par Martin Luther) par le théologien Abraham Calov (1612-1686) (signature en bas à droite)