Frithjof Schuon (allemand : ), également connu sous le nom de `Īsā Nūr al-Dīn (prononc. Aïssa Noureddine), né le à Bâle et mort le à Bloomington (Indiana), États-Unis, est un métaphysicien et ésotériste suisse d'ascendance allemande, appartenant à l'école de pensée pérennialiste. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le phénomène religieux, la métaphysique, la spiritualité et l'art. Il est aussi artiste peintre et poète.

Inspiré par Platon et l'Advaïta védanta hindou, tel que l'a exposé notamment Adi Shankara, Schuon fut également marqué par la pensée de Maître Eckhart et de Grégoire Palamas pour le christianisme, et par celle d'Ibn Arabi et d'Ahmad al-Alawi pour l'islam soufi, ainsi que par les traditions spirituelles nord-amérindiennes.

Analyste du patrimoine religieux et spirituel des peuples, il exprime sa conviction en un principe absolu dont émane l'univers et considère que toutes les révélations divines, malgré leurs différences formelles, possèdent une dimension ésotérique commune, donc essentielle, primordiale et universelle, que rappelle le titre de son premier ouvrage en français, De l'unité transcendante des religions. En dépit de ce caractère universel, qui concerne la doctrine, Schuon prône une pratique spirituelle fondée sur une religion orthodoxe.

Avec René Guénon et Ananda Coomaraswamy, Schuon fait partie des principaux représentants de la philosophia perennis du et partage leur critique du monde moderne. Il a rédigé la majeure partie de ses essais en français, consacrant ses dernières années à la composition de quelque trois mille poésies dans sa langue natale, l'allemand. Ses articles ont été rassemblés en une vingtaine de titres, traduits dans plusieurs langues. Maître spirituel, il est le fondateur de la Tariqa Maryamiyya.

Biographie Bâle (1907-1920) Frithjof Schuon, né en à Bâle, est le cadet des deux fils d'une famille d’origine allemande. Bien que catholiques, les parents inscrivent les deux frères à la catéchèse protestante qui prévaut à Bâle. La bibliothèque de leur père, violoniste à l'orchestre symphonique de Bâle, regorge d'ouvrages sur les peuples, les religions et les mystiques. Enfant précoce, Schuon s’intéresse à l’art ainsi qu'aux religions, notamment celles du Proche-Orient et de l'Inde. Il lit ou se fait lire le Veda, la Bhagavad-Gītā, le Coran, Platon, Goethe, Emerson....

Mulhouse et Paris (1920-1940) À la mort de son père en , sa mère décide de s'installer avec ses fils à Mulhouse, sa ville natale, dans un environnement catholique et de langue française.. Schuon reçoit la nationalité française comme conséquence du traité de Versailles.. Un an plus tard, il se fait baptiser catholique.

En 1923, son frère entre au séminaire et devient moine trappiste. Schuon quitte les études pour subvenir aux besoins de sa famille et travaille comme dessinateur textile.. C'est alors qu'il découvre les écrits de René Guénon, dont il dira plus tard qu’il était « le théoricien profond et puissant de tout ce qu’il aimait ». Il se plonge alors dans l’univers de la Bhagavad-Gītā et du Vedānta ; « sans pouvoir être hindou au sens littéral », écrira-t-il, cet appel de l'Inde l’absorbe pendant une dizaine d’années.

thumb|Paris, 1930. À l'âge de , après de service militaire à Besançon, Schuon s’installe à Paris. Il reprend son métier de dessinateur textile, fait la connaissance des orientalistes Louis Massignon et Émile Dermenghem, et apprend l’arabe.. En , il achève son premier livre : Leitgedanken zur Urbesinnung, qui paraîtra en français sous le titre Méditation primordiale : la conception du vrai.. Il reconnaît la validité de toutes les voies spirituelles révélées, et n’a pas d’attachement à une confession particulière. Son désir de trouver un maître spirituel et d’être initié dans une voie ésotérique, associé à son souhait de quitter un Occident aux valeurs contraires aux siennes, aboutissent à la décision de se rendre à Marseille, port de partance pour l'Orient.. Coup sur coup, il y fait la connaissance de deux hommes, tous deux disciples du cheikh Ahmad al-Alawi, un maître soufi de Mostaganem, en Algérie. Schuon voit dans ces rencontres le signe de son destin et s'embarque pour l'Algérie.. À Mostaganem, il entre en islam et au terme de quatre mois passés dans la zaouïa du Sheikh, celui-ci lui confère l’initiation et le nom de Īsā Nūr ad-Dīn. Au début de 1933, sous la pression des autorités coloniales, il rentre en Europe...

Schuon ne considère pas son affiliation à l'islam comme une conversion, puisqu'il ne renie pas le christianisme ― ni quelqu'autre religion ; dans chaque révélation, il voit l'expression d'une seule et même vérité sous des formes différentes. Mais pour lui, dans la perspective guénonienne qui est alors la sienne, le christianisme occidental ne semble plus offrir la possibilité de suivre une « voie de la connaissance » sous la direction d'un maître spirituel, alors qu'une telle voie demeure présente dans le cadre du soufisme, l'ésotérisme islamique..

thumb|left|upright=1.10|Avec René Guénon, Le Caire, 1938. Lors d'un second voyage à Mostaganem, en , Adda ben Tounès, le successeur du Sheikh al-Alawī, mort entretemps, lui remet une ijāza (certificat)Traduction de l’arabe : « Au Nom de Dieu, Clément et Miséricordieux ! Louange à Dieu ! Paix sur Ses serviteurs qu’Il a élus ! J’atteste, et Dieu est le meilleur témoin, d’une attestation faite purement pour Lui (litt. « pour Sa noble Face »), que nous avons fréquenté l’être à l’âme pure, aux vertus excellentes et à la pénitence sincère, le frère en Dieu Sîdî ‘Îsâ Nûr al-Dîn, Européen de résidence et de naissance, et que celui-ci a été récemment en relations prolongées avec nous, ce qui nous a permis de scruter les états de l’homme, ses paroles et ses actes, et nous n’en avons vu - et c’est la vérité qu’il faut dire - que ce qui tranquillise le croyant et plaît à l’affilié à Dieu, le Bienveillant, l’Informé, Lui qui élit pour Lui-même qui Il veut et guide vers Lui-même qui se repent. Sur la base de ma connaissance de ce frère en Dieu, je l’ai autorisé à diffuser l’appel à l’islam parmi les Européens, en enseignant la parole du tawhîd : « Pas de divinité si ce n’est Dieu, Muhammad est l’envoyé de Dieu », et ce qui en découle comme rites religieux obligatoires. Dieu a dit : « Et qui parle mieux que celui qui appelle à Dieu et agit justement et dit : je suis au nombre des musulmans ? » Je lui recommande, comme je me le recommande à moi-même, de craindre Dieu en son for intérieur comme à l’extérieur, et d’éviter les penchants (maṭāmi‘) de l’âme (nafs), de ne pas suivre ses passions et de s’en remettre à Dieu dans toutes ses affaires : Dieu suffit à qui s’en remet à Lui. Dieu réalise son ordre. Et Dieu a écrit pour chaque chose son destin.– Cette ijâza a été émise par le serviteur de son Seigneur qui obéit à Ses ordres et qui espère Son pardon et qui implore Ses faveurs.– Adda Bin Tounis. ». Bien que ce document ne mentionne pas le mot , Schuon écrira dans ses Mémoires que cette fonction lui fut attribuée, ce que confirmeront plus tard, selon Mark J. Sedgwick, certains membres de la tariqa Alawiyya, alors que d'autres, toujours selon lui, le contesteront..

Il reprend son métier de dessinateur textile et fonde la première tariqa européenne à Bâle puis à Lausanne et à Amiens.. Les différences de perspectives entre Schuon et la confrérie Alawiyya de Mostaganem, privée de son fondateur, le conduisent à prendre progressivement son indépendance.Comme le fit son propre cheikh, Ahmad al-Alawî, à l’égard de la tariqa Darqâwîyyah. Martin Lings, Un saint soufi du , Point, 1990, .. En 1938, il se rend en Égypte pour y rencontrer Guénon, avec qui il est en correspondance depuis sept ans..

En 1939, il s'embarque pour l'Inde avec deux disciples, faisant une longue escale au Caire, où il revoit Guénon. Peu après son arrivée à Bombay, la Seconde Guerre mondiale éclate, l'obligeant à retourner en Europe. Dix mois après son enrôlement dans l’armée française, il est fait prisonnier par les nazis. Ceux-ci projettent d’incorporer tous les détenus d’origine alsacienne dans l’armée allemande pour combattre sur le front russe. Schuon s’évade, franchit le Jura de nuit pour gagner la Suisse, y est détenu deux semaines avant de se voir accorder une autorisation de séjour ()...

Lausanne (1941-1980) Il s’établit à Lausanne, où il poursuit sa contribution aux Études traditionnelles. initiée en , et en publie De l'Unité transcendante des religions chez Gallimard dans la collection Tradition créée par Luc Benoist et Jean Paulhan ; la vingtaine d'ouvrages qui suivront seront également écrits en français. En , après son mariage avec Catherine Feer, fille d'un diplomate suisse, il s’installe à Pully, dans la banlieue lausannoise, où il poursuit son œuvre.. Il obtient la nationalité suisse.thumb|upright=0.75|Catherine Schuon dans les Alpes.

Schuon noue des liens d’amitié ou épistolaires avec des personnes de différentes traditions, ainsi qu'avec des chercheurs et des universitaires : René Guénon, Titus Burckhardt, Martin Lings, Seyyed Hossein Nasr, William Stoddart, Jean Borella, Marco Pallis, Huston Smith, William Chittick et bien d'autres.. . ; plusieurs d'entre eux deviendront ses disciples.. Il correspond avec le chamane sioux Black Elk., entretient des rapports avec Swami Ramdas, le métropolite Antoine Bloom de Souroge, le Shankaracharya de Kanchipuram, l'archimandrite Sophrony, Shin'ichi Hisamatsu et d'autres dignitaires du bouddhisme japonais et tibétain..

Entre et , Schuon se rend au Maroc à une dizaine de reprises ainsi que dans plusieurs pays européens, jusqu'en Grèce et en Turquie.. En , Schuon et son épouse se rendent à Paris pour assister à une série de représentations de danses nord-amérindiennes et se lient d’amitié avec Thomas Yellowtail, futur homme médecine et futur chef de la danse du Soleil des Crows. thumb|left|Avec Thomas Yellowtail, Lausanne, 1954.En , le couple visite l’Exposition universelle de Bruxelles où soixante Sioux mettent en scène l’Ouest américain ; d’autres amitiés se nouent, et c’est ainsi qu’en , puis en , à l’invitation de leurs amis Indiens, les Schuon se rendent aux États-Unis où ils sont témoins de nombreux aspects de leurs traditions sacrées. Lors du premier voyage, Frithjof et Catherine Schuon sont adoptés dans la famille du chef sioux James Red Cloud, petit-fils de Chef Red Cloud et, quelques semaines plus tard, officiellement reçus dans la tribu sioux lors du festival amérindien de Sheridan (Wyoming).. Les études de Schuon sur les traditions et les rites des Indiens des Plaines, tout comme ses peintures, témoignent de son profond attachement à un peuple. où, malgré son déclin, « il s’est maintenu quelque chose de primordial et de pur »..

Tout au long de sa vie, Schuon manifeste une dévotion particulière pour la figure de Marie, qu’il exprime notamment dans son œuvre doctrinale, poétique et picturale. Son lien à la mère de Jésus, dans laquelle il voit le symbole de la Féminité divine, a été étudié par James Cutsinger, qui relate les deux épisodes de 1965 où Schuon dit avoir fait l'expérience d'une grâce mariale particulière .. C’est ainsi que vers 1969, en l’honneur de Marie — Maryam en arabe —, Schuon donne le nom de Maryamiyya à sa tariqa (Shādhiliyya-Darqāwiyya-ʿAlawiyya-Maryamiyya)..

Les années 1970 voient paraître trois ouvrages considérés comme particulièrement importants par ses biographes, composés essentiellement d’articles parus dans les Études traditionnelles : Logique et transcendance, qui traite notamment de la philosophie moderne, des preuves de Dieu, de l’émanationnisme et du créationnisme, de l’intellect et du sentiment, des qualifications pour la voie spirituelle, de l’amour de Dieu, de la réalisation spirituelle, du maître spirituel, de la beauté, de l’intelligence, de la certitude.