Va je ne sais où, rapporte je ne sais quoi (en ) est un conte traditionnel russe. Il a été recensé en plusieurs versions par Alexandre Afanassiev dans ses Contes populaires russes (numéros 122a-122d dans l'édition originale, 212-215 dans l'édition de 1958, notes). On en a recensé 76 variantes russes (dont 8 figurent dans le recueil d'Afanassiev), 8 variantes ukrainiennes, 7 biélorusses. Il est associé à la rubrique AT 465 (« L'homme persécuté à cause de sa jolie femme ») de la classification Aarne-Thompson. On y rencontre notamment l'énigmatique personnage du serviteur invisible Chmat-Razoum (dont le nom varie selon les versions). Thème général

Un simple soldat a la bonne fortune d'épouser une belle jeune fille, qui se révèlera être une magicienne. À la vue de sa beauté, le roi (le tsar) veut se l'approprier et, sur les conseils de protagonistes jaloux ou malfaisants, impose au soldat diverses tâches surnaturelles impliquant des personnages ou des animaux de l'autre monde, persuadé qu'il n'en reviendra pas ; la plus ardue de ces tâches sera d'« aller je ne sais où, rapporter je ne sais quoi ». Grâce à sa femme et à ses pouvoirs magiques, et parfois à des auxiliaires de rencontre, le soldat accomplit les tâches exigées, et lui et son épouse finissent par triompher.

Résumé

Le lieu de collecte n'est indiqué pour aucune des quatre variantes ci-après.

Variante 122a / 212

La belle magicienne et l'éloignement de son mari vignette|gauche|« Il avisa sur une branche une tourterelle. »(Tourterelle turque) En un certain royaume vit un roi célibataire. Un de ses gardes (streltsy)Le conte parle d'une « compagnie de streltsy » (pluriel de strelets), dont Fedot fait partie. Le terme désignait originellement des archers., FedotEn russe : Федот (prononciation Fiédott). Lise Gruel-Apert remplace dans sa traduction ce prénom par celui, plus courant, de Fiodor (Фёдор, forme russe de Théodore)., blesse un jour à la chasse une tourterelle, qui le prie de l'épargner et se transforme ensuite en une magnifique jeune filleLa tourterelle a demandé à Fedot de la « frapper de la main droite » lorsqu'elle somnolera, ce qui provoque la métamorphose. Le conte utilise une formule consacrée : la jeune fille est si superbe qu'on ne peut « ni en avoir idée, ni en rêver, seulement le conter » (ни вздумать, ни взгадать, только в сказке сказать)., que le garde épouse bientôt. Elle observe que son mari s'éreinte à chasser pour le roi, et lui propose de lui fournir de meilleures rentrées d'argent, s'il parvient à emprunter un petit capital initial. Fedot rassemble la somme, et sa femme lui demande d'acheter de la soie multicolore, grâce à laquelle elle fait broder par deux auxiliaires magiques un tapis merveilleux, qui représente la totalité du royaumeCe motif est récurrent dans les contes russes, sous la forme, soit d'un tapis qui représente tout un royaume (voir La Princesse-Grenouille), soit d'un anneau ou d'une boule qui contient un royaume entier (comme dans une version du conte des Trois Royaumes). ; elle lui dit d'aller le vendre, en acceptant le prix qu'on lui proposera.

Des marchands se pressent autour du tapis, sans parvenir à fixer un prix. Passe un commandant du palais, qui découvre lui aussi le tapis, apprend de Fedot que c'est sa femme qui l'a réalisé, et le lui achète pour dix mille roubles. Le commandant montre le tapis au roi, qui le lui rachète immédiatement plus du double ; il retourne alors chez Fedot pour commander un autre tapis semblable, mais tombe sur sa femme, dont la beauté le subjugue. Il raconte l'histoire au roi, qui veut se rendre compte par lui-même, tombe à son tour amoureux de la magicienne, et ordonne au commandant, accablé, de le débarrasser du mari.

thumb|upright|« Veux-tu être reine ? Je t'épouse ! »(Illustration d'Ivan Bilibine) Le commandant rencontre dans une ruelle la baba Yaga, qui lui affirme tout savoir de ses pensées et lui suggère un stratagème : que le roi ordonne à Fedot de ramener le cerf aux bois d'orолень золотые рога, « cerf, ou renne, aux bois d'or ». Cet animal mythique rappelle la biche de Cérynie, dont la capture constitua l'un des douze Travaux d'Hercule, et qu'on a elle-même rapprochée des rennes des Hyperboréens (notamment du fait qu'elle portait des bois). Pour Vladimir Propp, l'or est très généralement associé à l'autre monde., qui vit sur une île à trois ans de voyage de là, tout en lui fournissant un vaisseau pourriстарый, гнилой корабль « un vieux vaisseau pourri ». et un équipage d'ivrognes, afin qu'il fasse naufrage en route. Le roi suit le conseil ; Fedot rentre chez lui l'âme en peine et raconte son malheur à sa femme. Celle-ci lui dit de ne pas s'inquiéter et d'aller dormir, la nuit portant conseilМолись-ка богу да ложись спать; утро вечера мудренее (« Prie donc Dieu et va dormir, le matin est plus sage que le soir »). Des conseils de ce type apparaissent fréquemment dans les contes russes, avant la réalisation magique d'une tâche surhumaine au cours de la nuit.. Elle fait surgir de son livre magique les deux gaillards, auxquels elle ordonne de ramener le cerf en question : au matin, celui-ci se trouve dans la cour. La magicienne dit à son mari de l'embarquer dans une caisse sur le bateau, de naviguer cinq jours vers le large, puis de faire demi-tour et de rentrer. Le raffiot prend la mer, Fedot saoule l'équipage et pilote lui-même dix jours durant, aller et retour. Lorsqu'il rentre, le roi, furieux, lui réclame des explications, mais Fedot lui montre le cerf magique et l'assure que dix jours lui ont suffi pour mener à bien l'expédition.

Le roi se retourne vers le commandant et exige de lui à nouveau qu'il le débarrasse de Fedot. Sur le conseil de la baba Yaga, qui reconnaît que la femme de celui-ci est plus rusée qu'elle ne le pensait, il propose au roi d'envoyer Fedot « je ne sais où, rapporter je ne sais quoi ». Le roi suit le conseilIl prévient Fedot que s'il ne lui obéit pas, il lui tranchera la tête (а коли не сделаешь дела, то мой меч — твоя голова с плеч!, « si tu ne mènes pas cette tâche à bien, mon glaive séparera ta tête de tes épaules ! » La formule russe fait rimer mietch « glaive » et pletch (« épaules »)., et Fedot, abattu, raconte son malheur à sa femme. Pendant la nuit, elle convoque ses deux auxiliaires, et leur demande s'ils savent « comment aller je ne sais où et rechercher je ne sais quoi », mais ceux-ci avouent leur ignoranceIls utilisent l'expression не ведаем : le verbe ancien ведать (vedat' : savoir, connaître ; également maîtriser), du russe ancien vѣd « savoir, sorcellerie », est de la même famille que vedmak (sorcier).. Elle laisse alors partir son mari pour un voyage qui doit durer dix-huit ans, mais non sans lui donner une serviette brodée et une boule qui lui montrera le chemin. Chargé en outre d'une somme en or que le roi lui a accordée, Fedot se met en route à la suite de la boule.

Au bout d'un mois, persuadé que le garde est perdu, le roi fait convoquer la magicienne au palais et lui annonce qu'il veut l'épouser : mais celle-ci éclate d'un rire moqueur, frappe le sol, se transforme en tourterelle et s'envole par la fenêtre.

La quête du garde Fedot et sa rencontre avec Chmat-Razoum

Pendant ce temps, le garde poursuit son voyage, aidé de la bouleLa boule non seulement le guide, mais se transforme aussi quand il le faut en pont ou en couverture., qui finit par le mener jusqu'à un palais somptueux. Il y trouve trois belles filles, qui lui donnent l'hospitalitéLe dialogue entre Fedot et les filles de la sorcière est similaire à celui qui s'établit généralement entre le héros et Baba Yaga : il demande qu'elles lui donnent d'abord à manger et à boire, et le laissent dormir, et qu'elles posent des questions ensuite., mais se récrient lorsqu'elles aperçoivent sa serviette : elles ont reconnu le travail de leur sœur. Leur mère, alertée, accourt, et reconnaît elle aussi l'œuvre de sa fille. Lorsqu'elle apprend l'objet de la quête de Fedot, elle convoque toutes les bêtes de la forêt et les oiseaux du cielElle les appelle « d'une voix tonnante » (громким голосом), signe de pouvoirs magiques, tout comme Vassilissa dans Le Tsar de l'Onde et Vassilissa la très-sage. pour leur demander comment aller je ne sais où chercher je ne sais quoi, mais aucun ne sait répondre. En ouvrant un livre magique, elle fait alors apparaître deux géants qui la transportent, avec son gendre, au milieu de « l'onde immense » ; là, elle appelle tous les poissons et les animaux marins, pour leur poser la même question. Aucun ne sait, sauf « une vieille grenouille bancale »старая колченогая лягушка, une vieille grenouille boiteuse, ou bancale. Le conte précise qu'elle vivait « quasiment retirée du service depuis une trentaine d'années ». qui répond qu'il s'agit d'un endroit au bout du monde ; elle y conduirait bien Fedot, mais elle est trop vieille pour cela. La sorcière la ramène alors chez elle, la place dans une grande boîte garnie de lait, qu'elle remet à Fedot : il portera la boîte à la main et la grenouille le guidera.

À force de cheminer ainsi, ils parviennent au bord d'une rivière de feuSymbole de la frontière entre le monde des vivants et l'au-delà. Natacha Rimasson-Fertin (voir Bibliographie) indique que « selon des représentations russes anciennes, la rivière de feu constitue le fondement même du monde et c'est sur elle que nage la baleine qui porte le monde sur son dos. Les charmes associent également la rivière de feu à la création du monde, et dans ceux que l'on prononce pour préserver le bétail de la maladie, on demande au Seigneur qu'il fasse passer autour du troupeau "une rivière de feu profonde jusqu'à l'abîme". Il s'agit donc là d'une séparation radicale, de la limite infranchissable par excellence. », au-delà de laquelle se dresse une haute montagne. La grenouille, s'étant gonfléeLe conte dit : « comme une meule de foin »., parvient à traverser la rivière de feu d'un bond, avec Fedot sur son dos, puis reprend sa taille initiale. Elle lui dit de pénétrer dans la montagne par une porte qui s'y découpe ; elle l'attendra à l'extérieur. Dans une grotte, il apercevra deux vieux, devra observer tout ce qu'ils font et disent, et ensuite agir comme eux.

thumb|upright=1.3|« Eh, Chmat-Razoum ! Donne-nous donc à manger ! »(Goya, Vieux mangeant de la soupe) Caché dans une armoire à l'intérieur de la grotte, Fedot voir arriver les deux vieux. Ils ordonnent à un personnage invisible, dénommé Chmat-RazoumChmat (шмат) en russe s'emploie pour désigner un morceau de nourriture coupé, et razoum (разум) signifie « raison, intelligence »., de leur apporter à manger et à boire, et la table se couvre toute seule de mets et de boissons ; puis de tout remporter, et la table se débarrasse d'elle-mêmeLe récit d'Apulée concernant Amour et Psyché, dans Les Métamorphoses, évoque également des serviteurs invisibles.. Une fois qu'ils sont partis, Fedot les imite, et invite le serviteur invisible à sa tableLa voix de Chmat-Razoum lui répond que depuis trente ans qu'il est au service des deux vieux, jamais ceux-ci n'ont eu l'idée de l'inviter à leur table., après quoi il lui demande s'il veut se mettre à son service. Chmat-Razoum accepte, et ils quittent la grotte ensemble, Fedot s'assurant par la parole que son compagnon le suit. Grâce à la grenouille, qui leur fait retraverser le fleuve de feu, ils retournent tous trois jusque chez la belle-mère et ses filles. Chmat-Razoum leur offre un festin qui enchante la vieille.