SIC, sous-titrée Sons Idées Couleurs, Formes, est une revue d'avant-garde parisienne, publiée de à , sous la direction du poète Pierre Albert-Birot. D'abord entièrement rédigée sans nom d'auteur par celui-ci avec l'aide de sa femme, la compositrice Germaine Albert-Birot, la revue bénéficie dès le deuxième numéro de l'impulsion du peintre futuriste Gino Severini puis du patronage de Guillaume Apollinaire. Ouverte grâce à lui aux milieux de l'avant-garde, elle compte ensuite pour collaborateurs réguliers Joan Pérez-Jorba, Pierre Reverdy et Louis Aragon, et découvre de jeunes talents comme Philippe Soupault et Raymond Radiguet.
Née pendant la Grande Guerre, qui a interrompu la publication de plusieurs périodiques artistiques, la revue est d'abord vaguement nationaliste et vitaliste, avant de se vouloir le lieu d'une synthèse de tous les arts modernistes, et d'aspirer à un dépassement des frontières. Elle entre ainsi en réseau avec d'autres revues d'avant-garde européennes, en particulier Nord-Sud, Dada et 391. Ouverte à toutes les avant-gardes de son temps, comme le futurisme, le cubisme et Dada, la revue connaît son apogée en 1917, année où elle organise la création des Mamelles de Tirésias d'Apollinaire. Après quatre ans d'activité, sa fin est précipitée pour des raisons économiques et par la rupture du climat de front commun des avant-gardes, à partir du moment où les dadaïstes et les futurs surréalistes affirment leur indépendance. Au terme de sa publication, elle compte cinquante-quatre numéros répartis en quarante-et-une livraisons.
Accueillant œuvres originales et textes critiques, la revue se démarque par son souci de la forme, de la typographie, et conçoit souvent ses pages comme des affiches. Elle a également tenté de diversifier son activité à travers l'édition de livres.
Titre
Pierre Albert-Birot a hésité entre plusieurs idées de titre : La Barbe !, La Page ennuyeuse, Le Champ, La Page musicale, et L'Opinion d'un pékin (qui deviendra le titre d'une rubrique). Il opte finalement pour « SIC ».
Une estampe figurant un « SIC » entouré de deux « F » symétriques, gravée par Albert-Birot, orne chacune des couvertures de la revue, et précède le sous-titre : « Sons Idées Couleurs, Formes ». Pour la biographe d'Albert-Birot Marie-Louise Lentengre, ce titre a un sens double, selon qu'on le lise ou non comme un acronyme. Le sic latin signifie d'abord la « volonté de s'opposer constructivement à la guerre négatrice des valeurs humaines » et plus généralement, la volonté du poète . Quant au sous-titre, il n'est dans un premier temps qu'une énumération par métonymies des différentes activités artistiques de Pierre et Germaine Albert-Birot avant de devenir l'art poétique d'une .
Pour Georges Sebbag, il ne faut pas réduire SIC à son sous-titre. Selon lui, « Sons » peut certes référer à la musique de Germaine Albert-Birot et à la poésie sonore de Pierre, mais les autres termes de l'énumération semblent moins bien remplir leur fonction. Dans son analyse a posteriori, il rapproche le SIC entouré de deux F du « (sic) » entre parenthèses qu'on ajoute dans un texte après une expression dont on veut, malgré sa bizarrerie, garantir l'exactitude. , ajoute-t-il, .
Histoire Contexte vignette|gauche|alt=Sobre couverture typographique d'un magazine essentiellement composée de son titre, Les Soirées de Paris.|Pour P. Suter, la disparition des Soirées de Paris a laissé une place dont a profité SIC avec d'autres revues. Le début de la Grande Guerre entraîne la disparition de nombreux périodiques, comme Les Soirées de Paris, alors relais de l'avant-garde, ou bien La Nouvelle Revue française qui cesse de paraître après l'été 1914. Les revues qui demeurent, quant à elles, sont souvent d'inspiration nationaliste. L'activité artistique reste pourtant en pleine ébullition. Par conséquent, se dégage un espace libre pour la création de nouvelles revues, même si celles-ci doivent composer avec la pénurie de papier, et des moyens limités et ..
Dans un climat d'hostilité au cosmopolitisme, et dans un contexte où les artistes ne peuvent circuler comme en temps de paix, les revues qui se créent à partir de 1916 manifestent leur aspiration à un dépassement des frontières : SIC sera la première à ouvrir cette voie, suivie de Dada en 1917 et Nord-Sud en 1918. Un an après la création de SIC, l'Europe entière connaît une floraison de petites revues d'avant-garde, qui entrent en réseau.
Genèse vignette|Pierre Albert-Birot, ici croqué par Jean-Georges Achard, est le fondateur et directeur de la revue.|alt=Dessin au crayon d'un jeune homme vu de profil.
Le fondateur de la revue, le peintre et sculpteur Albert Birot, a mûri des projets de revue artistique plusieurs années avant la création de SIC. Dès 1904, il envisage de fonder un mensuel littéraire, en collaboration avec l'écrivain Maurice Gignoux dit Saint-Chamarand. Les deux hommes n'arrivent pas à s'entendre et Saint-Chamarand fonde seul La Poétique, revue de poésie universelle en .
En 1909, Albert Birot réalise deux maquettes de couverture pour un projet de revue consacrée à la philosophie, aux beaux arts, à la poésie et au roman. L'année suivante, il fait brièvement partie du comité de rédaction de la revue Scœnia.
Ses projets se multiplient quand la guerre éclate. Réformé pour cause d'insuffisance respiratoire, privé de son emploi chez un antiquaire, désœuvré et insatisfait de lui-même, il cherche un moyen de s'accomplir. Il projette de lancer une revue d'art. , dira-t-il, . C'est à ce moment que le poète prend définitivement son nom de plume Pierre Albert-Birot, en accolant son prénom à son nom de famille.
Il imagine 1915, une revue d'art de luxe, traditionnelle et nationaliste. Le projet va profondément se métamorphoser, au fur et à mesure qu'Albert-Birot se renseigne sur les conditions de fabrication d'un tel projet, et qu'il se convertit au modernisme et ..
Première année (1916) SIC est créée en . À ce moment Pierre Albert-Birot a quarante ans. Pourtant, à plusieurs reprises, il a présenté cette création comme une Dans un entretien avec Fernand Pouey pour la revue Arts du 5-11 juin 1952, Pierre Albert-Birot, interrogé sur son âge répond : . Quand il rédige son autobiographie la même année, il réaffirme : ..
Il rédige intégralement le premier numéro sans le signer. S'y ébauche un refus du passéisme et du principe d'imitation. , y lit-on, à côté de proclamations vaguement nationalistes, comme . Mais la publication reste floue dans son contenu, et montre que son auteur n'avait alors « aucun contact avec l'univers moderniste ». Elle peut se voir comme la main tendue d'un artiste isolé à des milieux avant-gardistes desquels il est à la fois totalement inconnu et ignorant. Lorsqu'Albert-Birot y moque Claudel en le qualifiant de , et déclare , cette dernière affirmation peut être prise à la lettre, comme un .
vignette|gauche|Le peintre futuriste Gino Severini fait sortir Pierre Albert-Birot de son isolement et lui permet de rencontrer Apollinaire et les milieux d'avant-garde.|alt=Photographie noir et blanc d'un homme portant chapeau melon, monocle, costume et cravate rayée.
Celui qui répond le premier à cet appel est le peintre futuriste Gino Severini, que le couple Albert-Birot rencontre aux alentours du . Les deux artistes deviennent « très amis » et sous l'impulsion de Severini, SIC rejoint définitivement l'avant-garde, comme l'explique avec humour Albert-Birot :
Le deuxième numéro, publié en février, est consacré à la découverte du futurisme. Severini offre à SIC une reproduction de son Train arrivant à Paris. Et l'exposition du peintre Première exposition d'Art plastique de la Guerre et d'autres œuvres antérieures, tenue à la galerie Boutet de Monvel, du au , est chroniquée par Albert-Birot qui écrit : Le directeur de la revue se permet néanmoins de critiquer le travail de Severini en l'encourageant à poursuivre plus loin ses recherches. Severini répond à la publication de cet article par un poème-dessin qui suit les conseils de Pierre Albert-Birot. Ce poème est publié dans le numéro 4.
Dans le , influencé par le futurisme, Albert-Birot publie ce qu'il considère comme son premier poème « d'esprit nouveau », où il utilise la technique des mots collés et ..
thumb|« À mon ami Albert-Birot, Guillaume Apollinaire, vue de ma fenêtre à l'hôpital du quai d'Orsay » ― Dessin d'Apollinaire réalisé pendant un entretien avec le directeur de la revue, publié dans la livraison des .|alt=Dessin représentant un paysage urbain, avec de nombreux clochers, surmontant la dédicace de la main d'Apollinaire.
Grâce à Severini, Albert-Birot entre en contact avec Apollinaire, alors au front. Dès , Albert-Birot a lu le poème d'Apollinaire « Rameau central de combat… » dans le de L'Élan, et loue dans SIC un poème qui évoque la guerre sans rien emprunter aux « pauvres mirlitonneries issues de la guerre de 70 » et à l'« art patriotard ». Depuis le Bois des Buttes, dans l'Aisne, Apollinaire écrit à Albert-Birot le . Il le remercie pour l'envoi d'un exemplaire de SIC et lui adresse, la veille de sa blessure au combat, son poème « l'Avenir », publié dans SIC . Les deux hommes se rencontrent pour la première fois en mars ou en avril, probablement quelques jours après le transfert d'Apollinaire à l'hôpital italien du quai d'Orsay, et sympathisent immédiatement. Dans le même hôpital, au mois de juillet, Apollinaire accorde à SIC un entretien sur les « tendances nouvelles », publié dans la livraison des et ..
La revue bénéficie désormais du « patronage » d'Apollinaire, selon le mot de Philippe Soupault.. Autrement dit, elle peut tirer parti de son influence, de ses nombreux contacts à travers les milieux artistiques et littéraires, ainsi que des idées qu'il fait circuler. Le couple Albert-Birot avait invité dès janvier « tous les amis de SIC » à venir les rencontrer chez eux rue de la Tombe-Issoire chaque samedi soir. Dès sa sortie d'hôpital, Apollinaire vient et amène ses amis : André Salmon, Reverdy, Serge Férat, Roch Grey, Max Jacob, Modigliani, Cendrars. Les samedis seront aussi fréquentés par les peintres d'origine russe Alexandre Orloff, Léopold Survage, Ossip Zadkine, et les très jeunes Aragon, Soupault, Raymond Radiguet. Ces rencontres permettent à la revue d'étoffer le nombre de ses contributeurs.
La revue commence également à organiser des manifestations artistiques publiques, sous le titre « SIC ambulant ». Du 10 au , une « Première Exposition-Audition d'avant-garde » se tient chez le couturier et mécène Paul Poiret à la Galerie d'Antin.
Deuxième année (1917) Au début de l'année 1917, Pierre Reverdy donne un premier poème à la revue, publié dans le où il occupe une double page. Le poète devient l'un des collaborateurs les plus actifs de la revue, même s'il cesse d'y publier tout le temps où il dirige sa propre revue Nord-Sud.
Philippe Soupault fait son apparition en mars sous le pseudonyme de Philippe Verneuil dans le , avec un poème intitulé « Départ ». Selon son propre témoignage, c'est le tout premier poème qu'il ait jamais écrit. Le jeune homme l'avait envoyé à Apollinaire pour recevoir un avis, et c'est ce dernier qui l'a transmis à Albert-Birot..
Le , la revue organise une manifestation sous le titre « L'Esprit nouveau contre l'esprit ancien » à AcademiaAcadémia est un club d'éducation physique et sportive de la femme, de la jeune fille et de l'enfant fondé en 1915 par Gustave de Lafreté ., dans laquelle Pierre Albert-Birot tient une conférence sur le nunisme, terme issu de l'adverbe grec νῦν / nun, « maintenant », sous lequel le poète cherche à unir toutes les avant-gardes du moment. Germaine Albert-Birot joue sa musique, et plusieurs comédiens dont Marcel Herrand récitent des poèmes d'auteurs publiés par la revue.