La cardiologie dans l'Égypte antique était pratiquée par des médecins mettant en œuvre un art compris selon les possibilités du moment et indiqué dans les papyrus médicaux. Cette médecine était journellement pratiquée par des médecins religieux ou civils déjà très au fait des connaissances anatomiques, physiologiques et cliniques de cette époque. L’exercice était également conditionné par la pharmacopée disponible.
Le Cœur Le cœur est un organe montré et perçu de plusieurs façons distinctes en Égypte.
Lexicographie Il existe plusieurs désignations lexicographiques pour nommer le cœur en ancien égyptien. Seules normalement les deux premières, jb et ḥ3ty, sont rencontrées dans les textes médicaux. Un vocable nṯry peut être utilisé dans un contexte plus religieux.
Le cœur jb (ib)
Le cœur-jbJb : ; , « cœur », organe du mort, et aussi: « siège de la pensée et du sentiment », , avec le sens « estomac » ; , ; «le cœur», et aussi: «le cœur», comme amulette ; « heart » (cœur) ; , dém. jb « cœur ». Puis, nous retrouverons en copte l’expression ⲩⲃ O « cœur » : , . Notons également l’akkadien libbu « cœur, ventre, intérieur » : , , , et autres. L’hébreu לֵבָב lēbāb, לֵב lēb : Sander, Trenel, 1979, , . Et l’arabe lubb « cœur », et aussi « noyau », « esprit, intelligence, âme… » : , . peux désigner des parties internes du corps comme on dit « le cœur d'un arbre », et le « for intérieur », dans ce dernier cas, le jb correspond à « l’organe intellectuel et émotionnel, tout à la fois conscience et pensée, il est également la mémoire de l’être ».
Le cœur ḥ3ty (haty)
ḥ3ty « le cœur », le « muscle cardiaque proprement dit », et aussi « comme siège du sentiment », (dans les scènes de boucherie), « Herzmuskel » (muscle cardiaque) ; « le cœur », et aussi, le siège des sentiments, dém. ḥ3.t(y) « cœur ». Puis, nous retrouverons en copte l’expression ϩⲏⲧ SB « cœur » comme partie du corps, puis aussi « sens, intelligence », ϩⲉϯ F « cœur ».
Le cœur nṯry (netchery)
nṯry, « le cœur » ; « heart » « le cœur » ; S. Cauville, Dendara. La porte d’Isis, Le Caire, 1999, , 103, 185, dans la locution « rwj ḥ3-jb r nṯry n ḥm.k » « chasser la tristesse (ḥ3-jb) du cœur (nṯry) de ta majesté » ; voir encore pour la même signification : Karnak, Temple d’Opet, Époque romaine, Auguste (KIU 4238,9), B. Mathieu, « Et tout cela exactement selon sa volonté. La conception du corps humain (Esna , 6-12) », dans Et in Ægypto et ad Ægyptum, Recueil d’études dédiées à Jean-Claude Grenier, CENIM, 5, Montpellier, 2012, , 508, note (z) , 516, dans une des phrases d’un hymne où il est dit que « Rê-Khnoum... a façonné... (nṯry ḥr sšm sm3 ḥr rmn) l’organe cardiaque pour la distribution, (et) l’appareil respiratoire pour le transport » (250,11b-250,12a-b). Il s’agit bien ici de notions anatomiques et physiologiques précises situées dans un contexte religieux, et qui ont un effet fondamental : maintenir la vie par l’action cardio-circulo-respiratoire.
Le hiéroglyphique égyptien
Les aspects iconiques du cœur en Égypte ont varié depuis les origines, pour ensuite se stabiliser à partir de l’Ancien Empire en seulement quelques formes avec leurs dérivés pour constituer un groupe de signes relativement stable jusqu’à la Basse Époque. En ce qui concerne la paléographie des différentes variantes du hiéroglyphe égyptien qui désignent le cœur (F34), après la plus simple ovalaire, deux formes se stabilisent très tôt, l’une découpée pleine, et l’autre présentant des détails dans sa portion interne.
Un cœur de mammifère En ce qui concerne l’identification du cœur hiéroglyphique, il se trouve que ses formes varient quelquefois légèrement, mais au point tout de même d’autoriser l’observateur à les comparer à celles d’un organe bovin (plus large), de mouton (plus long), de porc (plus régulier), ou même d’un être humain (voir dans les tombes de , Mérérouka, Néfertari).
Il s’agit de toutes manières de la représentation d’un cœur de mammifère.
Un cœur vase Une autre solution consistera à voir dans ce signe un vase pourvu de deux anses et d’une bordure au niveau du col, ce qui pourrait s’expliquer dans la mesure où les cœurs de boucherie pouvaient parfois être déposés dans des pots comparables, comme dans des contenants plus évasés et sans poignées. Par exemple à Esna l’un des signes () prend la forme d’un vase de granit ȝb (W7) – tout en sachant que le nom de la ville d’Éléphantine peut s’écrire à l’aide de ce vase « contenant un cœur ». Il faut dire aussi que des représentations de vases cordiformes ont été utilisés pour représenter le cœur au Nouvel EmpireF. Guilmant, 1907, Le tombeau de Ramsès , pl. ..
Il faut encore noter que parfois, le tracé du signe hésite entre le rendu d’une potiche dans sa portion supérieure, avec cependant des détails internes propres à une interprétation viscérale (Voir dans les tombes TT414, d’Ânkh-Hor...).
C’est donc bien ici la symbolique qui s’exprime et non pas toujours un schéma anatomique réel, comme pour le problème de « la main contraire » égyptienneReprésentation de deux main gauches appartenant au même personnage..
Valeurs Classiquement : logogramme jb « cœur », déterminatif de ḥty « cœur ». Plus rarement, idéogramme « cœur »Voir pour les valeurs plus tardives : ; ; ; ; ..
Variantes
Variantes tardives avec détails latéraux Quelques variantes tardives avec détails latéraux : F132, F132A, F132B F132C (ils ne figurent pas dans la fonte unicode)Unicode : EGYPTIAN HIEROGLYPH Z001..
Le signe composé
Le cœur est ici dessiné avec des détails dans sa portion interne.
Connaissances anatomiques et physiologiques
Les pièces anatomiques Tous les modèles graphiques qui constituent des représentations du cœur dans la paléographie hiéroglyphique égyptienne descendent nécessairement de l’observation des pièces anatomiques enlevées, notamment pendant les dépeçages en boucherie. Nous en trouverons en effet des exemplaires dans les scènes de boucherie et par suite, sur les tables d'offrandes.
Deux formes hiéroglyphiques se stabilisent très tôt, l’une découpée pleine, et l’autre présentant des détails dans sa portion interne. Quand ces détails sont visibles, c’est l’oreillette droite qui se trouve, dans les meilleures reproductions cardiaques, ouverte en haut, c'est-à-dire tranchée. Dans les hiéroglyphes de très bonne qualité, ce geste de découpe découvre une partie interne pectinée verticalement (Tombe de Mérérouka), ou striée en croisillons (Tombes de ; ; ), ou parfois, peinte en blanc pour mieux ressortir (Tombe de Néfertari). Puis, ensuite pour la partie inférieure, c’est le ventricule gauche qui se trouve maintenant le plus exposé en bas et qui sera également présenté ouverte (tranchée), et pectinée (colonnes charnues)Rémy Cottevieille-Giraudet, Rapport sur les fouilles de Médamoud (1931) ; Les monuments du Moyen Empire (1933 - 1934), Le Caire, IFAO, 1934, ..
Des excroissances sont montrés s'échapper du cœur sur les deux côtés opposés, et/ou au niveau de sa partie supérieure. En examinant bien les toutes premières représentations datant de la période thinite, il est clair que toutes ces excroissances représentaient initialement de gros vaisseaux sanguins attachés à l’organe et s’en éloignant, ceux-ci ayant été tranchés assez courts pour le signe de l’écriture. Six gros vaisseaux avec l’aorte, le tronc pulmonaire, et les quatre veines pulmonaires, plus les deux veines caves, semblent bien figurer dans des représentations (Tombe TT 100 de Rekhmirê ; une figure du Musée du Caire...) ou encore dans une gravure exceptionnelle telle que celle d’Âdjib (Am. N.F. I 33 - Période thinite)Amelineau, N.F. pl. 33 = Kaplony, Bemerkungen zu einigen Steingefässen mit archaischen Königsnamen, M.D.A. I.K., 1965, 20, n. 31(Alabaster). qui ajoutent en plus deux processus vasculaires coronaires plaqués sur le myocarde. Les autres représentations sembles plus aléatoires.
À côté de ces cœurs libres, d’aspects hiéroglyphiques ou quasi hiéroglyphiques, venant d’être prélevés sur des animaux pour servir d’offrandes, figurent d’autres représentations plus naturalistes et marquant une certaine volonté de mieux approcher la réalité anatomique.
Par exemple, certaines de ces représentations montrent une dépression centrale divisant verticalement le myocarde en deux, et où se trouve logé un gros conduit. Ceci doit montrer les deux cœurs : le droit et le gauche. Ainsi nous retrouvons des notions partitives dans des représentations de plusieurs pièces anatomiques d’offrande (Nébamon, British Museum EA37985 ; TT 38 de Djéserkarêseneb...).
Par exemple encore, dans le groupe de formes libres figurant le cœur, apparaissent quelques variantes particulières en raison de leurs ajouts graphiques supérieur et latéraux (TT 277 d’Ameneminet ; Pyr. de Tanoutamon ; LdM de Hor, Louvre N 3209 ; Tombe QV 66 de Néfertari...). Comme dans les hiéroglyphes tardifs correspondants, ces unités comportent des formations les coiffant, et/ou en forme de deux ailes pointues, qui rebiquent assez souvent vers le haut et en dehors, placées de chaque côté (F 132 A, F 132 B, F 132 C qui ne figurent pas dans la fonte Unicode). Il s'agit du péricardeRichard-Alain Jean, Anne-Marie Loyrette, 2010, ..
Il faut encore signaler l’appareil séro-graisseux du cœur avec les franges graisseuses (ḏ) du péricarde bien visibles en situation médiastinale ouverte et décrits dans les textes médicaux (p.Ebers 855. n, 101 13c-14) que nous aborderons à propos de la pathologie où cette graisse est accusée de provoquer des désordres cardiaques.
L'anatomie par des amulettes vignette|Amulette de cœur (Musée Égyptien de Turin, inv. C.1192) Les amulettes cordiformes en Égypte ancienne sont déclinées dans toutes les matières habituelles qui servent à confectionner ces petits objets précieux ou non. Bien qu’assez souvent semblables aux formes hiéroglyphiques correspondantes, les amulettes représentant un cœur offrent pourtant parfois des détails supplémentaires intéressants.
Par exemple, l'une d'elles (Louvre E 2159) représente un cœur chargé d’une partie du reste de son manteau péricardique. Puis, sa partie supérieure est barrée de deux lignes horizontales séparant la partie atriale et la partie ventriculaire.
Sur d'autres de ces amulettes cordiformes, des amorces correspondent elles aussi au début simplifié d’une gravure en Y (British Museum EA14705), ou en T (MET 26.8.144 ; Louvre AF2333 ; Chicago OIM E21296E...), qui délimitent également une double partie atriale en haut, et deux parties ventriculaires latérales gauche et droite en bas. La partie moyenne verticale correspond au septum interventriculaire. Le sillon séparant le cœur gauche du cœur droit est encore visible dans les amulettes tardives (deux bas-reliefs de Ihy, du temple de Dendara...).
Parmi les formes composées, certaines montrent une plaie inférieure comportant des croisillons (Louvre E 14708 ; Louvre E 22620 ; British Museum EA18284 ; British Museum EA23427, Turin inv. C.1192: photo ci-contre...), et qui rappellent les colonnes charnues déjà évoquées plus haut.
Les gros conduits du cœur en situation anatomique Situé dans l’enveloppe corporelle vitale qui est vascularisée à partir de son sšmt, « Leitung, (canalisation) / d. Gefäßsystems (système vasculaire) ». R-A. Jean, A.-M. Loyrette, 2010, « système conducteur ». « système conducteur » (papyrus Berlin 3038 163 b, 15,5) par certains canaux mtw creux (vaisseaux) en relation avec les différents jb quand il désignent des parties internes, le cœur vrai ḥȝty est considéré par les textes médicaux comme ayant sa « place » normale (st) « au centre du tractus pulmonaire » (papyrus Ebers 855 k. 101, 5-8), et sa pointe est bien perçue à gauche (papyrus Ebers 855 n. 101,12).