La mutinerie d’Arequito (en esp. Motín de Arequito) est la rébellion des officiers de l’armée du Nord des Provinces-Unies du Río de la Plata, qui eut lieu le à Arequito, localité de la province de Santa Fe, dans l’actuelle Argentine, et par laquelle ces officiers réussirent à se soustraire à la guerre civile menée par le pouvoir central de Buenos Aires contre les fédéralistes des provinces de l’intérieur. Le dessein des rebelles était de retourner au front du Haut-Pérou pour y combattre les troupes royalistes plutôt que leurs propres concitoyens ― objectif qu’il ne fut pas donné cependant aux rebelles de réaliser. La mutinerie d’Arequito marqua le début de la désintégration finale du Directoire et sera l’une des principales causes de la défaite de celui-ci lors de la bataille de Cepeda de . Elle mit fin par ailleurs à l’armée auxiliaire du Pérou, mieux connue par la suite sous la dénomination d’armée du Nord. Au même moment se souleva à San Juan le régiment n° 1 de Chasseurs andins.
Le fédéralisme dans le Río de la Plata
Depuis la révolution de Mai de 1810, les gouvernements argentins successifs prétendaient gouverner de façon centralisée toutes les provinces dont se composait la défunte vice-royauté du Río de la Plata, en brandissant l’argument selon lequel, la tutelle du roi d’Espagne une fois levée, les droits de ce dernier devaient être rétrocédés au peuple. Toutefois, avec la dissolution du gouvernement de la Grande Junte en , apparut au grand jour l’ambition de la ville de Buenos Aires de dominer seule le pays tout entier, en consultant le moins possible les autres peuples (dans la terminologie de l’époque, « peuple » se réfère aux villes avec la campagne circonvoisine, base de la structuration politique en Amérique espagnole).
Ces villes subalternes revendiquaient instamment, au nom des territoires dont elles étaient le centre, une participation égale au gouvernement national et le pouvoir de nommer leurs propres gouvernants. Pendant des années au contraire, les différents gouvernements au pouvoir à Buenos Aires firent effort dans le sens contraire : tous les gouverneurs de province étaient nommés directement par le gouvernement central, et dans les corps politiques constitués qui se mirent en place, la représentation de la ville de Buenos Aires était toujours supérieure à celle des autres villes. D’autre part, plusieurs des gouvernements centraux tombèrent à la suite de coups d'État fomentés exclusivement à Buenos Aires même, et le gouvernement national issu de chacun de ces coups de force était invariablement nommé par le cabildo portègne.
La réaction des provinces intérieures, si elle fut lente à venir, était inévitable. La première réplique effective à la prétention de Buenos Aires de gouverner seule vint de la Bande orientale, où le caudillo local José Artigas dénia à la capitale le droit de gouverner sa province. En 1815, à l’issue de plus d’une année de guerre civile, il parvint à dominer totalement la Province orientale, correspondant grosso modo à l’actuel Uruguay.
Son exemple fut bientôt suivi par les provinces du Litoral : d’abord celle d’Entre Ríos, où plusieurs caudillos ― dont le dernier en date, et aussi le plus puissant et le plus capable, était Francisco Ramírez ― s’enhardirent à expulser les gouverneurs désignés par le Directoire ; ensuite, avec un certain retard, la province de Corrientes également refusa obéissance au pouvoir central.
Le noyau de la contestation allait se situer dans la province de Santa Fe, laquelle se souleva contre la domination portègne une première fois en 1815, puis une nouvelle fois en 1816, sous la direction du caudillo Mariano Vera, auquel succédera ensuite Estanislao López. Le gouvernement central mit tout en œuvre pour empêcher cette province de se soustraire à sa tutelle, attendu que son territoire était un passage obligé pour les communications avec les provinces de l’intérieur. Pas moins de cinq expéditions militaires furent lancées depuis Buenos Aires pour écraser la résistance de Santa Fe, mais toutes échouèrent.
Les provinces du Litoral ne furent pas seules à se dérober à l’autorité du Directoire : la province de Salta se dota d’un gouvernement autonome sous la direction de Martín Miguel de Güemes ; celle de Cuyo refusa que son gouverneur José de San Martín fût remplacé ; et celle de Córdoba se donna son propre gouvernement en la personne de José Javier Díaz, partisan d’Artigas. Mais, pour diverses raisons, les relations de ces provinces avec le gouvernement de Buenos Aires ne furent jamais tendues autant qu'elles le furent avec les provinces du Litoral.
Le Directoire n’envisagea jamais d’accepter quelque autre mode de relation avec les provinces de l’intérieur que celui de la soumission totale à ses dictats. L’idée du fédéralisme fut formulée à maintes reprises par les dirigeants artiguistes, mais sans que cela parvînt jamais à faire le moindrement douter les gouvernants de Buenos Aires de ce que leurs adversaires intérieurs n'étaient que des « anarchistes », qualification qui avait alors la connotation de laisse-aller et de désordre.
L’armée du Nord et la guerre civile
L’armée du Nord avait été mise sur pied pour mener la guerre d’indépendance dans le Haut-Pérou ; cependant, elle sortit affaiblie de sa troisième défaite lors de la bataille de Sipe-Sipe, et se trouvait réduite à tenir garnison à Tucumán. En théorie, sa mission était d'attendre jusqu’à ce que les circonstances permissent de relancer la reconquête des provinces du Haut-Pérou.
Le Directoire décida d’affecter ces troupes à écraser les rébellions intérieures : en 1816, une fraction de l’armée du Nord fut employée pour remettre au pouvoir le gouverneur intendant (teniente gobernador) de La Rioja, et au début de l’année suivante, celui de Santiago del Estero (remise au pouvoir du reste assortie de l’exécution du dirigeant fédéraliste de cette province, Juan Francisco Borges). Peu après, une autre division de l’armée du Nord dut aider à destituer le gouverneur de Córdoba et maintenir au pouvoir ses successeurs.
En 1818, le Directeur suprême Juan Martín de Pueyrredón résolut d’annéantir la sédition de Santa Fe au moyen d’une double offensive : tandis qu’une armée attaquerait la province par le sud, une division de l’armée du Nord ferait mouvement vers elle à partir de l’ouest. L’initiative échoua cependant à la suite de la prompte défense organisée par Estanislao López, qui parvint à faire barrage au chef de la division arrivée de Córdoba, Juan Bautista Bustos, pour ensuite expulser les envahisseurs venus du sud. Début 1819, une deuxième tentative, de conception similaire, ne devait pas davantage aboutir.
Le gros de l’armée du Nord avait, au mécontentement de nombre de ses membres, établi son campement dans la province de Córdoba, c'est-à-dire en un lieu fort éloigné de l’ennemi royaliste. En , un traité de paix conclu entre le gouvernement de Buenos Aires et celui de Santa Fe suscita l’espoir d’une solution des problèmes intérieurs, et les officiers croyaient pouvoir bientôt retourner au front nord. Si les signataires se disposèrent à concrétiser cette paix, ni Artigas, qui se considérait le supérieur de López, ni le Directoire ne voulut s’y conformer. Le chef oriental entendait que le gouvernement national joignît ses troupes aux siennes pour affronter les forces portugaises, qui venaient d’envahir sa province orientale. Le nouveau Directeur suprême, José Rondeau, espérait quant à lui écraser Santa Fe, avec le concours justement de ces mêmes Portugais. Il appela à son aide l’armée des Andes, mais San Martín refusa d’obtempérer. De même, il donna ordre au commandant de l’armée du Nord, Manuel Belgrano, de faire marche vers le sud, et celui-ci s’exécuta ; cependant, malade, Belgrano laissa le commandement, peu après, à son commandant en second, Francisco Fernández de la Cruz, lequel nomma Bustos chef d’état-major.
Sur ordre d’Artigas, Francisco Ramírez franchit le fleuve Paraná et envahit le nord de la province de Buenos Aires, pour se retirer ensuite. Rondeau organisa son armée dans la capitale et marcha au-devant de lui, après avoir ordonné à Fernández de la Cruz de venir se joindre à lui aux environs de Pergamino, dans le nord de la province de Buenos Aires. Le , l’armée du Nord quitta son campement de Pilar et fit route vers la province de Santa Fe. Il resta, dans la ville de Córdoba, une garnison de 80 soldats du régiment de Grenadiers d’infanterie, sous le commandement du major Francisco Sayós. Ces forces, à peine l’armée se fut-elle éloignée de quelques lieues de Pilar, s’allièrent au parti artiguiste de Córdoba, tandis que quelques montoneras attaquaient le fort d’El Tío puis, à Villa del Rosario (dénommée alors Ranchos), la petite troupe de miliciens dirigée par le colonel Juan Antonio Álvarez de Arenales, commandant-général d’armes de Córdoba. De Tucumán, le commandant Felipe Heredia se mit en marche à la tête d’un détachement de cavalerie afin de soutenir le mouvement fédéraliste. José María Paz fut dépêché de Fraile Muerto avec un escadron pour venir au secours d’Arenales, mais, après que les montoneros se furent repliés, Paz revint depuis Calchines et rejoignit le reste de l’armée le , peu avant que celle-ci n'établît son camp à Arequito, relais de poste proche de la rivière Carcarañá. Au cours de ce trajet, la troupe eut à déplorer la désertion de onze soldats, face à quoi Paz dut se mouvoir à marche forcée et appliquer une vigilance attentive pour prévenir la défection de ses soldats, qui étaient originaires de la province de Santiago del Estero. Le capitaine Juan Gualberto Echevarría mit Paz au courant de la mutinerie qui se tramait pour cette nuit. Paz fit rapport de la désertion de ses hommes à Fernández de la Cruz, qui récrimina contre lui, en raison de quoi Paz, offusqué, se dirigea vers Bustos pour conférer avec lui, qui était alors décidé à participer à la mutinerie. Dans ses Mémoires posthumes, Paz écrira à ce propos : .
Le , une troupe de 10 ou 15 hommes du régiment de Dragons, sous les ordres du sergent Torres, fut tuée à coups de couteau par une montonera de Santa Fe, après que la nuit précédente ils eurent obtenu un petit succès.
La mutinerie
La nuit suivant l’arrivée de l’armée au relais de poste d’Arequito, le colonel-major Bustos, chef par intérim de l’état-major général, appuyé par les colonels Alejandro Heredia et José María Paz, dirigea le soulèvement général des corps d’armée. Cette nuit-là, le , Bustos disposa que le service de surveillance fût à charge du du régiment de Hussards de Tucumán, sous le commandement du capitaine Mariano Mendieta, qui lui était tout entier dévoué.
Au milieu de la nuit, les officiers du régiment de Dragons de la Nation, placés sous les ordres du major Giménez, mirent en détention leur commandant en chef, le colonel Cornelio Zelaya, et donnèrent le départ de la rébellion, confiant la garde du prisonnier au lieutenant Hilario Basavilbaso du même régiment. Au même moment fut arrêté, par les soins du capitaine Anselmo Acosta, le colonel chilien Manuel Guillermo Pinto, chef du bataillon n° 10 d’infanterie. Une partie du régiment n° 2 et le du régiment de Hussards commandé par Paz, prit également les armes, tandis que l’on procédait à l’arrestation du colonel Bruno Morón, commandant en chef du régiment n° 2, après qu’il eut tenté de se placer à la tête de ses troupes. Le major Castro se chargea du commandement de la fraction rebelle du régiment.