Les Pontiques sont les descendants des populations hellénophones (grecques ou hellénisées) du pourtour de la mer Noire, le Pont-Euxin de l'Antiquité. Le nom grec antique Pòntos (« flot ») euxeinos (eu- « bon » et xeinos « étranger ») signifiait mer « amicale aux étrangers » ou mer « étrangère accueillante » ; il s'agit toutefois de l'hellénisation par homophonie, avec changement sémantique, du perse Axaina draya soit « mer indigo »Dictionnaire des noms de lieux de Louis Deroy et Marianne Mulon, Le Robert 1994, )..
Pendant deux millénaires et demi, les Pontiques ont vécu tout autour du Pont euxin, sur les côtes nord de l'Anatolie, notamment dans la région du Pont, sur le littoral occidental du Caucase, en Crimée et sur les rives occidentales de la mer Noire aujourd'hui bulgares, roumaines et ukrainiennes. Ils y ont laissé des toponymes côtiers comme Eregli (Héraclée), Inebolu (Ionopolis), Trabzon (Trébizonde), Paliastomi (Paléostome), Foros (Phoros), Nessebar (Messembrie) ou Tsarévo (Vassilikό) : leur présence est attestée de l'Antiquité aux temps modernes, lorsque la majorité d'entre eux ont été transférés en Grèce par l'échange obligatoire de populations institué par le traité de Lausanne après le génocide grec pontique. Les Pontiques qui avaient immigré dans l'Empire russe ont, après une période de prospérité au , quitté l'URSS pour fuir les persécutions de la terreur rouge puis du régime stalinien, qui en a déporté une partie vers l'OuzbékistanIlias Poulos, « Grecs de Tachkent, portraits d’apatrides » in Grèce Hebdo du 20 mars 2018, ..
L'ensemble des d'Anatolie est qualifié en Grèce de « Micrasiates ». Cet exonyme vient de Μικρά Ασία, Asie mineure. Les Pontiques sont les riverains de la mer Noire, « Micrasiates » ou non. Eux-mêmes s'auto-désignent comme « romées » (Ῥωμαιικoί - roméïkoi). Cet endonyme vient de Romioi (Ῥωμιός / Rōmiós au singulier), désignant les citoyens de l'Empire romain d'Orient (ou Romanie, 395-1453, que nous appelons « Empire byzantin » depuis Jérôme Wolf qui a inventé ce mot au ). « Romées » (roméïkoi) englobe aussi les chrétiens orthodoxes non-hellénophones, membres du « millet de (ou : anciens ressortissants de l'Empire byzantin) relevant du patriarcat de Constantinople dans l'Empire ottoman. Ces autres orthodoxes pouvaient parler le cappadocien, le laze ou d'autres langues anatoliennesGábor Ágoston et Bruce Masters, article « Millet » in Encyclopedia of the Ottoman Empire, ed. Holmes & Meier 1982, pp. 383–4..
Lorsque la Turquie, dirigée par Mustafa Kemal Atatürk, expulse ces populations au début du , elle joue sur la confusion entre la et le , ce dernier n'étant en fait qu'une catégorie religieuse (chrétienne orthodoxe) et non nationale. Parmi les Grecs, les Pontiques sont identifiables d'une part par leur dialecte grec pontique, d'autre part par la terminaison en ίδη, rendue en français par idi ou idès, très fréquente dans leurs patronymes. Une partie des Pontiques descend des Ioniens (fondateurs de la plupart des colonies grecques de la mer Noire) tandis que d'autres sont issus de populations autochtones hellénisées depuis l'Antiquité ou christianisées sous l'Empire romain d'orient : ainsi, la limite entre Pontiques et Lazes orthodoxes était assez poreuse dans les Alpes pontiquesAlexandre Toumarkine, Les Lazes en Turquie (), éd. Isis, Istanbul 1995, ..
Historiquement, la majorité des Pontiques ont vécu au sein du royaume du Pont (qui tire son nom du Pont-Euxin, nom antique de la mer Noire) puis au sein de l'Empire romano-byzantin et enfin, entre 1204 et 1461, au sein de l'empire grec de Trébizonde. Le cœur du royaume du Pont et de l'empire de Trébizonde se situait dans la région du Pont, mais malgré les vicissitudes historiques, leur présence s'étendit à la plupart des villages de pêcheurs et des villes portuaires de la mer Noire, dont beaucoup étaient grecques depuis l'Antiquité.
En Anatolie septentrionale 120px|thumb|Vêture traditionnelle des hommes pontiques en Turquie, proche de celle des Lazes. Ce costume traditionnel, encore revêtu lors des commémorations ou festivals culturels, est assez différent de celui des autres Grecs, proche de la vêture albanaise à fustanelle, et se rapproche de ceux des peuples du Caucase, en tissu souvent noir ou indigo bardé, chez les hommes, de cartouchières. Ce costume a inspiré l'unifome à vraka noire des evzones. À partir du , les Ottomans commencent à conquérir les territoires peuplés de Pontiques autour de la mer Noire : la côte occidentale tombe entre 1394 (côte thrace) et 1422 (Dobrogée), l'Empire de Trébizonde en 1461, la Crimée grecque en 1475, et au la mer Noire devient un lac turc. Sur les côtes, pourtant, la population reste majoritairement pontique, comme en témoigne le vocabulaire maritime et halieutique du turc, du russe, de l'ukrainien, de l'abkhaze, du géorgien, du roumain et du bulgare, truffé de termes d'origine grecque pontique. Les Pontiques étaient en 1919 dans les provinces ottomanes riveraines de la mer NoireMichel Bruneau (dir.), Les Grecs pontiques : diaspora, identité, territoires, éd. du CNRS 1998.. thumb|left|Dans le district de Katochori du Pont anatolien (patrie de Yeşim Ustaoğlu) survivent quelques milliers de Pontiques (gris-vert sur cette carte turque de 2021). En 1924, ont été expulsés vers la Grèce en application du traité de Lausanne de 1923, mais seuls y sont arrivésPery Lafazani et Myron Myridis, « L’installation des Grecs du Pont en Macédoine, le cas du département de Kilkis » dans Bruneau 1998, ., et l'on parle en Grèce de « génocide pontique », à l'instar du génocide arménien, car ont été massacrées entre 1919 et 1923 pendant et à l'issue de la Première Guerre mondiale ou ont succombé au cours de leur déportation, .. Environ réfugiés en Russie devînrent ensuite SoviétiquesKostas Fotiadis, Grecs de l'ex-U.R.S.S., genèse d'une diaspora dans Bruneau 1998 .. Pour ne pas être expropriés et expulsés à leur tour, les quelque restés au Pont se sont convertis à l'islam et sont passés à la langue turque (du moins en public) : on estime leurs descendants actuels à plus de . Ce sujet est tabou aussi bien en Grèce où l'Église les considère comme des apostats et les nationalistes comme des « traîtres », qu'en Turquie où les nationalistes n'admettent pas qu'un « bon » ou « vrai » Turc puisse avoir des ancêtres grecs et chrétiens, incitant ceux dont c'est le cas à cacher leurs originesLe film de Yeşim Ustaoğlu : En attendant les nuages (2005), tourné près de Trabzon, évoque ce sujet « tabou »..
Jusqu'en 1996, le grec était encore parlé, même si ses locuteurs se cachaient, car son usage est interdit. Or la parution à Istanbul en 1996 de l'ouvrage « La culture du Pont » (Pontos Kültürü) de l'historien turc Ömer Asan dévoila l'existence de nombreux locuteurs du pontique, peut-être , notamment dans une soixantaine de villages aux alentours de Trébizonde. L'identité turque étant imprégnée d'un nationalisme virulent, Ömer Asan fut accusé de « trahison », d'« insulte à la mémoire d'Atatürk », de « vouloir le démembrement de la Turquie » ou d'y réintroduire le christianisme et l'hellénisme. Il fut déféré devant les tribunaux et finalement acquitté, mais depuis cette affaire, les locuteurs du pontique utilisent le turc et évitent d'employer leur langue.
Ainsi, l'élément grec et arménien a totalement disparu de la Turquie pontique, au profit des seuls Turcs (qui sont en partie des Pontiques islamisés) et d'une minorité de Lazes, musulmans des montagnes de l'arrière-pays, que la politique kémaliste d'assimilation des minorités allait, comme le peuple kurde plus au sud, s'efforcer de turquiser avec plus ou moins de succès.
En Russie méridionale, Ukraine et dans le bloc de l'Est
La présence des Pontiques en Crimée est très ancienne et remonte, sinon à l'Antiquité (royaume du Bosphore), du moins au Moyen Âge (thème de Cherson et principauté de Théodoros). À partir de la fin du , les Ottomans perdent du terrain face aux Russes et aux autres États chrétiens (Roumanie, Bulgarie), de sorte que les Pontiques du nord, de l'est et de l'ouest de la mer Noire se retrouvent sujets de ces États. Il faut ajouter à ceux-là les dizaines de milliers de Pontiques ottomans qui choisissent d'émigrer vers ces États orthodoxes au cours du (notamment vers Varna, Constanza, Odessa, Kherson, Eupatoria, Sébastopol, Théodosie, la région de Stavropol, l'Abkhazie et Batoumi en Géorgie). Beaucoup s'y intègrent, et on reconnaît parfois des patronymes comme Χρισομένίδης/Chrisoménidès dans Харизомэнов/Kharizomenev (russifié), Μαβρογιάννις/Mavroyannis dans Мариванов/Marivanov (bulgarisé) ou Ψαράδης/Psaradès dans Pescaru (roumanisé). Quelle que soit l'ancienneté de leur implantation, les Pontiques sont très présents au sur les côtes bulgares, roumaines et russes de la mer NoireMichel Bruneau, Op. cit., éd. du CNRS 1998..
Trop « cosmopolites » aux yeux de Staline, ou Pontiques d'URSS (notamment d'Ukraine et de Crimée) furent déportés en 1949 vers l'Ouzbékistan et le Kazakhstan. En novembre 1955, Khrouchtchev supprima les mesures discriminatoires de l'ère stalinienne pour pontiques de Géorgie, mais les autres (ou du moins ceux d'entre eux qui avaient survécu et ne s'étaient pas russifiés) ne purent quitter l'Asie centrale qu'avec la perestroïka, après 1986. Les Pontiques représentaient encore 3 % de la population de l'Abkhazie en 1989, mais la guerre de 1992-93 sonna le glas de cette population. Les Pontiques tatarophones de Crimée et les Pontiques turcophones de la Géorgie sont connus sous le nom d’urums, qui vient du turc rum.
En Bulgarie et Roumanie, les Pontiques de Dobrogée (Dobrogea en roumain, Dobroudja en bulgare) et de la Thrace bulgare, au nombre de en 1938 selon les recensements roumain et bulgare de l'époque, étaient pour partie autochtones (issus de colons ioniens et de thraces hellénisés) et pour partie venus du Pont anatolien lors du développement économique du , avec la construction des voies ferrées Roussé-Varna et Axiopolis (Cernavodă)-Tomis (Constanța) pour écouler le grain des principautés danubiennes. Ils parlaient un pontique local mêlé de roumain, de bulgare et de turc, évoqué par Panaït IstratiElaine Thomopoulos, The History of Greece, ABC-Clio 2012, .Patricia Fann, « Pontic Performance: Minority Theater vs. Greek Ideology » in : Journal of Modern Greek Studies vol. 9 / 1, p. 108, Johns Hopkins University Press 1991, ..
Le recensement de 2010 ne compte que Recensement de 2010 Население по местоживеене пол и етническа група (« Population par lieu de résidence, sexe et groupe ethnique ») éd.: NSI, sur et celui de 2011 trouve Grecs en Roumanie mais dans ces deux pays, tous ne sont pas des Pontiques, car il y a aussi des descendants de « phanariotes » ou de « Koukoués » (communistes réfugiés dans les pays du pacte de Varsovie à l'issue de la guerre civile grecque), et des Grecs de toute origine venus depuis 1990 pour des raisons universitaires ou économiques. Les Pontiques de Bulgarie et Roumanie ne furent pas inquiétés avant 1945, lorsque leurs commerces ou leurs moyens de pêche furent nationalisés : la plupart d'entre eux profitèrent alors de la « loi du retour » grecque pour partir en Grèce. En Bulgarie, des villes grecques entières telles que Dionysopolis, Karvouna, Naulochos, Anchialos, Messémbrie, Sozopolis, Ranouli et Vassiliko furent entièrement vidées de leurs habitants grecs, rebaptisées et repeuplées de Bulgares. À Varna et Dévelthos, les quartiers grecs, en bord de mer, furent également vidés : il existe en Grèce des localités dont les noms rappellent cet exode, telle la Nouvelle Messémbrie en Chalcidique. En 2002, seuls 450 Grecs de la mer Noire (Constanza et Mangalia en Roumanie) ont déclaré le pontique comme langue maternelleD'après le recensement roumain de 2002 pour les județe Constanța et Tulcea, dans ., et plus aucun en 2011.. La communauté de l'ancien « Bloc de l'Est » peut ainsi être considérée comme disparue.
En Grèce