Thorstein Bunde Veblen, né le à Cato (États-Unis) et mort le à Menlo Park (États-Unis), est un économiste et sociologue américain. Il était membre de l'Alliance technique fondée en 1918-1919 par Howard Scott, qui donna naissance au mouvement technocratique.

Biographie Veblen est né aux États-Unis dans le Wisconsin dans une famille d'immigrés norvégiens avec 12 enfants. La langue d'usage à la maison était le norvégien. Il garda des contacts avec la culture scandinave en séjournant en Norvège à plusieurs reprises et en traduisant en anglais des sagas islandaises. Sa famille est luthérienne, pratiquante, austère, mais Veblen devient athée. Il change d'université et de ville à de nombreuses reprises, en partie pour des raisons sentimentales.

Il obtint son doctorat à l'université Yale en 1884 avant de devenir enseignant à Chicago en 1892. Son entourage déplorait le manque de reconnaissance qu'il recevait auprès de ses collègues et de ses élèves, particulièrement dû à ses pensées hétérodoxes et sa distanciation avec les spéculateurs.

Il se retire en 1926, âgé de 68 ans, dans une cabane rustique près de la côte californienneGilles Dostaler, « Thorstein Veblen, pionnier de l’institutionnalisme », Alternatives Economiques n° 215, juin 2003..

Il fait partie des personnalités dont John Dos Passos a écrit une courte biographie, au sein de sa trilogie U.S.A..

Pensées vebleniennes

Le loisir et la consommation ostentatoires

Esprit extrêmement caustique, il s'intéressa à la partie cachée de l'iceberg économique : les motivations des acheteurs. Considérant la classe (qu'il nomme la classe de loisir) à l'abri des besoins matériels immédiats et de la contrainte du travail autre que souhaité, il y trouva essentiellement la vanité et le désir de se démarquer de son voisin. Il note que par sa consommation l'élite gaspille du temps et des biens. Elle fait du gaspillage du temps, soit le loisirLe loisir ne fait pas référence aux activités ludiques mais aux activités oisives., et du gaspillage des biens, soit la consommation ostentatoire, ses priorités. Par exemple, une des pages de la Théorie de la classe de loisir concerne le lustre de l'étoffe, prisée dans les chapeaux car servant à montrer qu'on les change souvent, et considéré défavorablement pour les pantalons parce qu'il montre qu'au contraire on ne l'a pas changé depuis longtemps. Alors qu'il s'agit du même lustre ! Il n'y a donc pas selon lui desthétique dans l'affaire, mais simplement une émission de signifiants de puissance qui est la raison d'être de la consommation ostentatoire (). Ce concept est fondateur en sociologie et on le retrouve sous une forme ou sous une autre dans la sociologie de Pierre Bourdieu, de Robert K. Merton et dans une autre mesure dans l'œuvre de Jean Baudrillard.

Veblen montre que la consommation et le loisir revêtent un sens différent de leur signification naïve, celle de la réponse apportée à des besoins ou du temps de repos nécessaire au travailleur. La nécessité de gagner sa vie est certes un aiguillon puissant pour les plus pauvres, mais cette motivation ne s'applique absolument pas aux plus riches. Veblen explique que la propriété , même lorsque la propriété accumulée, à l'ère industrielle, remplace le trophée remporté par le guerrier. Mais : Veblen montre que la est ainsi le témoignage de la puissance, comme capacité qu'ont certains individus à s'affranchir de tout travail productif. Une se développe autour des fonctions de la religion, de la politique, de la chasse, de la guerre ou du sport. Le loisir n'a donc pas la signification de la paresse ou du repos, comme on pourrait le croire naïvement : L'homme qui peut s'offrir du loisir le fait en réalité pour conforter sa supériorité sociale, et doit par conséquent le montrer : le loisir honorifique relève donc encore du trophée du guerrier, et peut prendre la forme de la consommation de biens matériels, ou même immatériels comme . La connaissance des manières, du bon goût, des règles de courtoisie, ont pour effet d'adoucir et de renforcer à la fois la domination de la classe de loisir en faisant passer l'ostentation pour de l'esthétisme. De même, la consommation de la classe supérieure ne remplit pas la même fonction que pour la classe laborieuse : il ne s'agit pas de satisfaire des besoins, mais d'afficher la supériorité sociale. Ainsi, dans les sociétés tribales, la consommation de boissons alcoolisées ou de stimulants divers est réservée aux guerriers.

Ce gaspillage ostentatoire se retrouve dans toutes les strates sociales, y compris les plus pauvres. En effet, Veblen explique que chaque classe regarde directement la classe qui lui est directement supérieure et cherche à recopier ses manières. Ainsi, de manière parfaitement inconsciente, l'ostentation peut même se retrouver .

L'effet Veblen

On déduira des concepts de gaspillage de temps et de biens l'effet Veblen. En économie, cet effet fait référence à un paradoxe : plus le prix d'un bien augmente, plus sa consommation augmente également. Cet effet concerne avant tout les classes aisées, mais l'exemple des vêtements de marque auprès des jeunes moins favorisés est également une bonne illustration de l'effet Veblen. Ainsi donc, baisser le prix d'un tel bien entraîne une moindre consommation.

L'institutionnalisme américain Au-delà de son ton sarcastique et caustique, Veblen est également le fondateur du courant de pensée économique dit de l'institutionnalisme américain, dont les thèses seront prépondérantes aux États-Unis dans les années 1920 et 1930. Son article (Pourquoi l'économie n'est-elle pas une science évolutionniste ?), publié en 1899, peut être considéré comme le texte fondateur de la pensée de Veblen mais aussi de l'ensemble de la pensée institutionnaliste, en ce qu'il énonce les grands principes d'une économie évolutionniste s'opposant aux thèses marginalistes. Plusieurs points, que Veblen développera lors de ses écrits postérieurs, ressortent clairement : le rejet de la conception hédoniste de l'individu proposée par le marginalisme, la critique des suivant lesquelles l'évolution tend nécessairement vers un équilibre stable prédéfini, la nécessité de partir d'une étude du comportement humain, des facteurs le déterminant et de leur évolution, etc. Du point de vue de Veblen, une institution est une « habitude de penser » dont la science économique se doit d'étudier l'évolution.

Rapport au marxisme Ayant plusieurs idées en commun avec Marx, Veblen lui reproche toutefois la portée prophétique de sa théorie, préférant une conception de théorie de la valeur et de la lutte de classe sans finalité objective, à l'image de la sélection naturelle de Darwin Thorstein Veblen, « », , volume 20, 1906.. Il critiquera l'aspect fixe et téléologique de la pensée de Marx, lui préférant une théorie de l'évolution permanente des économies et des sociétés.

Veblen considère la théorie marxiste comme indémontrable car elle prend racine dans la métaphysique néo-hégélienne et car les faits contestent les propositions avancées : cela inclut la théorie de la valeur-travail, l'effondrement assuré du capitalisme et la notion de lutte des classes.

Raymond Aron qualifie Veblen, à l'inverse de Marx, du « véritable » défenseur des pauvres.

L'évolutionnisme Veblen est surtout le premier économiste à avoir tenté d'intégrer dans les sciences sociales les apports du darwinisme, tout en se démarquant radicalement du darwinisme social. Outre le darwinisme, Veblen a également puisé l'essentiel de son épistémologie dans la philosophie pragmatiste américaine, notamment celle de Charles Sanders Peirce, et s'est également appuyé fortement sur les apports de la psychologie sociale de son époque, telle qu'elle ressort des écrits de William James (par ailleurs philosophe pragmatiste et ami de Peirce) et de William McDougall.

Le développement social et les ingénieurs Pour Veblen, l'économie peut expliquer le développement social. Ainsi, les institutions de l'économie sont traversées par deux instincts de base, l'instinct artisan et l'instinct prédateur. Par l'instinct artisan, l'homme s'enrichit au travers de son travail, au travers de la domestication rationnelle de la nature. Cependant, par son instinct prédateur, le genre humain veut déposséder autrui de ses biens et des résultats de son travail.

On remarque ici que si Veblen continue à qualifier le genre humain de prédateur, prouve qu'il a manqué de prendre connaissance de l'oeuvre majeure de Charles Darwin, le livre intitulé "La Filiation de l'Homme" publié en 1871 où la sélection naturelle n'est pas exempte d'évolution jusqu'à se transformer : de l’élimination du plus faible à la protection du plus faible. Patrick Tort écrit à la préface du livre "La Filiation de l'Homme : L'histoire de The Descent of Man se confond avec celle de sa méconnaissance.

Contrairement à beaucoup d'autres économistes, Veblen ne voit pas dans la bourgeoisie industrielle un moteur pour la société. Ceux-ci vivent du succès de l'industrie, mais ils n'utilisent pas ces profits de manière socialement durable. Cependant Veblen pense que le changement peut malgré tout provenir de l'industrie, il est potentiellement incarné par les ingénieurs. Ces experts devraient prendre le contrôle de l'industrie qui est dans les mains d'irresponsables, les propriétaires.

L'université De par son analyse de l'institution académique, Veblen est également considéré comme l'un des fondateurs de la sociologie des sciences. Pour Veblen, l'université sert à la reproduction des classes sociales plutôt qu'à la connaissance. Dans son ouvrage , Veblen dénonce l'influence indue de la religion et de la pensée conservatrice au sein d'une institution qu'il aimerait être vouée à la culture du savoir. L'université corrompt valeurs, orientations et idéaux que la société américaine lui avait données. Cette corruption de l'enseignement est introduite par la fraude et les spéculations financières opérées par les administrations des universités.

Féminisme Thorstein Veblen se revendique explicitement du féminisme, favorable à l'émancipation des femmes dans le travail afin d'équilibrer les relations entre hommes et femmes : Broda Philippe, « L'institution de la famille. Un nouveau motif de séparation entre Commons et Veblen », Revue économique, 2014/2 (Vol. 65), p. 279-297. DOI : 10.3917/reco.652.0279. URL : https://www.cairn.info/revue-economique-2014-2-page-279.htm.

La domination des femmes par les hommes se retrouveraient dès l'époque barbare, notamment à cause de la propriété privée, essentiellement détenue par les hommesJohn Battaile Hall & Manuel Ramon de Souza Luz (2020) Thorstein Veblen as Evolutionary Feminist Economist of the Progressive Era, Journal of Economic Issues 54:2, p. 413-419, DOI: 10.1080/00213624.2020.1752106.

Quelques œuvres de Veblen (Liste non exhaustive)

1898 : Why is economics not an evolutionary science? 1899 : The Preconceptions of Economic Science ; Part I. The Quarterly Journal of Economics. 1899 : The Preconceptions of Economic Science ; Part II. The Quarterly Journal of Economics. 1899 : The Theory of the Leisure Class - An Economic Study of Institutions ; trad. fr. Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, coll. Tel (n° 27), trad. de l'anglais (États-Unis) par Louis Évrard, préf. Raymond Aron, 322 p., 1970 1900 : The Preconceptions of Economic Science ; Part III. The Quarterly Journal of Economics 1904 : The Theory of Business Enterprise ; trad. fr. Théorie de l'entreprise d'affaires, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, trad. de l'anglais (États-Unis) par Anthony Valois, préf. François Bousquet, 274 p., 2018 1914 : The Instinct of Workmanship and the State of the Industrial Arts ; trad. L'Instinct artisan et l'état des arts industriels, Paris, Éditions Classiques Garnier, trad. de l'anglais (États-Unis) & éd. critique par Anthony Valois, préf. Marc-André Gagnon, 304 p., 2024 1915 : Imperial Germany and the Industrial Revolution.