vignette|alt=Gravure d'une scène de nuit dans un cimetière. Un groupe de cinq hommes tenant des pelles, des pioches et une lanterne tire un cadavre enroulé dans un drap blanc de son cercueil. À l'arrière-plan, on peut deviner un groupe de soldats approchant à proximité d'une église en ruine.| (1847) par Hablot Knight Browne. L'illustration accompagnait un récit sur John Holmes et Peter Williams qui furent fouettés en public à Londres pour avoir exhumé des cadavres en 1777. Le trafic de cadavres au Royaume-Uni aux était alimenté par la demande croissante en cadavres pour les recherches anatomiques et entraînait l'exhumation clandestine de centaines de corps par an.

Entre 1506 et 1752, très peu de cadavres étaient légalement alloués aux études anatomiques. Pour essayer de renforcer l'effet dissuasif de la peine de mort, le de 1752 autorisait les juges à remplacer l'exposition publique du cadavre sur un gibet par une dissection qui était généralement considérée avec horreur. Cette évolution législative accrut le nombre de corps auxquels les anatomistes avaient légalement accès mais cela n'était pas suffisant pour répondre aux besoins croissants des hôpitaux et des universités qui apparurent à cette période. Devant la faiblesse de l'offre, les anatomistes commencèrent à s'adjoindre les services de trafiquants appelés qui en échange d'argent déterraient les cadavres récemment inhumés pour les livrer à leurs clients. Ces corps ou leurs différentes parties devinrent une marchandise mais si la pratique était haïe par le public, les cadavres n'étaient la propriété de personne. Cette méthode clandestine pour obtenir des sujets d'étude se trouvait donc dans un vide juridique.

Les fossoyeurs clandestins surpris durant leurs activités risquaient néanmoins le lynchage. Des mesures furent prises pour mieux surveiller les cimetières et des patrouilles nocturnes furent mises en place. Les plus riches pouvaient se faire inhumer dans des cercueils blindés tandis que des obstacles physiques comme des cages à cercueil ou de lourdes dalles de pierre rendaient l'exhumation plus difficile. Les anatomistes étaient également détestés par la population et des émeutes avaient fréquemment lieu après les exécutions lorsqu'ils venaient récupérer les corps qui leur étaient légalement attribués.

À la suite des meurtres de Burke et Hare ayant eu lieu à Édimbourg en 1827 et 1828 pour approvisionner l'anatomiste Robert Knox, le Parlement du Royaume-Uni mit en place une commission d'enquête dont le rapport souligna l'importance de la science anatomique et recommanda que les corps des indigents décédés puissent être utilisés pour les dissections. Après une affaire similaire à Londres, le Parlement adopta une loi soumise par Henry Warburton qui avait rédigé le rapport de la commission. Même s'il ne rendait pas illégal le trafic de cadavres, l de 1832 y mettait de fait un terme car il donnait accès aux anatomistes aux morts des hospices.

Contexte juridique vignette|alt=Peinture montrant un homme barbu portant une couronne, une épée et une cape donnant un manuscrit à un groupe d'hommes portant d'amples toges noires avec un liseré rouge.|Peinture de Hans Holbein le Jeune de 1543 montrant le roi Henri VIII d'Angleterre entouré par des barbiers chirurgiens La dissection de cadavres humains est attestée depuis au moins le mais du fait des idées religieuses sur la profanation des corps, cette activité était souvent réalisée en secret. L'Église interdisait la dissection humaine et seuls des animaux étaient disséqués jusqu'aux premières études anatomiques menées à Bologne à partir du .. En Grande-Bretagne, la dissection humaine était interdite par la loi jusqu'en 1506 quand le roi Jacques IV d'Écosse autorisa les barbiers chirurgiens d'Édimbourg à disséquer . L'Angleterre suivit en 1540 quand Henri VIII donna le droit à la compagnie des barbiers chirurgiens d'autopsier quatre criminels exécutés par an ; Charles II fit passer ce nombre à six. Élisabeth accorda le même droit au collège royal de médecine en 1564.

Plusieurs hôpitaux et universités furent fondés en Grande-Bretagne au mais seuls quelques corps pouvaient légalement être disséqués et ces institutions souffraient de pénuries. Certaines autorités locales avaient déjà tenté de résoudre le problème avec des succès mitigés. En 1694, Édimbourg autorisa les anatomistes à disséquer les corps . Les corps des suicidés, des enfants mort-nés et des enfants abandonnés étaient également utilisés. Même s'ils étaient protégés par la loi, les anatomistes avaient parfois du mal à obtenir les corps qui leur étaient accordés. Mécontents de la rapidité avec laquelle la peine de mort était prononcée et influencés par les superstitions, les foules cherchaient parfois à empêcher les autorités de récupérer les corps des criminels et les émeutes sur les lieux d'exécution étaient courantes. Pour éviter ces débordements, le shérif de Londres décida de rendre les dépouilles des condamnés à leurs proches malgré les protestations des anatomistes.

Ces problèmes associés à une volonté de renforcer le caractère dissuasif de la peine de mort débouchèrent sur l'adoption du de 1752. La législation imposait que . La dissection était souvent vue comme un et les juges pouvaient substituer le gibet par la dissection pour effrayer les possibles criminels. Si la loi attribuait légalement plus de cadavres aux anatomistes qu'auparavant, cela n'était pas suffisant. Pour essayer d'accroître leur nombre, certains médecins corrompaient les policiers surveillant les potences et emportaient les corps qui ne leur étaient pas attribués par la loi.

Marchandisation Les premiers cas documentés de profanation de sépultures pour obtenir des corps à disséquer remontent à 1319. Au , Léonard de Vinci aurait secrètement disséqué une trentaine de corps même si leur provenance est inconnue. En Grande-Bretagne, la pratique semble s'être répandue au début du . L'épitaphe de William Shakespeare est ainsi et en 1678, des anatomistes furent suspectés après la disparition du corps d'un gitan exécuté. Les contrats délivrés en 1721 par le collège des chirurgiens d'Édimbourg comprenaient une clause demandant aux étudiants de ne pas participer à des exhumations ce qui suggère, selon l'historienne Ruth Richardson, que cela avait déjà été le cas. Les élèves accompagnaient les fossoyeurs clandestins en tant qu'experts et il est avancé que certains auraient payé leurs études avec des cadavres laissant supposer que leurs enseignants étaient complices. Les vols de cadavres dans les cimetières londoniens devinrent monnaie courante et dans les années 1720, probablement en conséquence directe du manque de corps légalement attribués aux recherches anatomiques, les dépouilles fraîches étaient devenues de véritables biens marchands.

Les corps ou les morceaux de cadavres étaient ainsi échangés comme n'importe quelle autre marchandise : placés dans des conteneurs adaptés, salés et préservés, entreposés dans des caves et transportés en chariot ou par bateau. Du fait de la forte concurrence, les écoles d'anatomie payaient généralement plus rapidement que leurs rivaux parmi lesquels figuraient les chirurgiens, les artistes et les personnes intéressés par l'anatomie humaine. Comme le rapporta un trafiquant,

vignette|Resurrection Men de Thomas Rowlandson. Surveillés par un squelette, deux trafiquants placent un corps exhumé dans un sac. Les anatomistes londoniens de la fin du se reposaient presque entièrement sur des trafiquants de cadavres communément surnommés . Un groupe de ce type composé de quinze membres arrêtés à Lambeth en 1795 fournissait avec des . Le rapport de leurs activités indiquent un prix de deux guinées et d'une couronne par corps soit environ de 2012Valeurs calculées sur la base du salaire moyen (average earnings) en utilisant le site Measuring Worth.. Il ne s'agissait pas d'une valeur fixe et le prix des cadavres au marché noir fluctuait considérablement. Devant une commission parlementaire, le chirurgien Astley Cooper indiqua en 1828 que le prix pour un corps était d'environ huit guinées mais qu'il pouvait varier de deux à vingt ( de 2012). Comparé aux cinq shillings que gagnait chaque semaine un ouvrier du textile de l'East End ou le salaire hebdomadaire d'une guinée que recevait un serviteur d'une riche propriété, le trafic de cadavres était une activité particulièrement lucrative. Les chirurgiens du collège royal d'Édimbourg se plaignaient que les trafiquants étaient des profiteurs et un médecin rapporta devant la commission parlementaire qu'il les soupçonnaient de manipuler le marché pour faire monter les prix ; à l'inverse il n'y eut aucune critique envers l par lequel les anatomistes avaient tenté de s'organiser pour faire baisser les prix.

Les prix dépendaient également du type de cadavre. Ceux des hommes étaient plus coûteux car ils permettaient une meilleure étude de la musculature tandis que les monstres humains étaient particulièrement recherchés. Le corps de surnommé le « géant irlandais » avec ses , fut acheté aux enchères pour (environ de 2012) par John Hunter en 1783. Son corps reste encore aujourd'hui exposé au collège royal de chirurgie à Londres.. Les corps des enfants ou des fœtus étaient également vendus. Des parties de cadavres comme un scalp avec des cheveux longs ou des dents de bonne qualité étaient aussi recherchés non pas pour leur valeur anatomique mais parce qu'ils pouvaient être réutilisés chez les vivants.

Comme il n'existe pas de données fiables sur le nombre de dissections menées dans l'Angleterre du , la véritable ampleur du trafic de cadavres ne peut qu'être estimée. Richardson suggère que plusieurs milliers de cadavres étaient exhumés chaque année. La commission parlementaire de 1828 rapporta qu'en 1826, 592 corps furent disséqués par 701 étudiants. En 1831, seules 52 des de mort prononcées furent exécutées et cela était bien trop insuffisant pour répondre à la demande. Comme les corps n'étaient pas considérés comme des propriétés et ne pouvaient pas être possédés ou vendus, le trafic de cadavres se trouvait dans une zone grise et le crime portait plus sur la profanation de sépulture que sur le vol de la dépouille. Les rares fois où ils étaient arrêtés, les trafiquants étaient généralement fouettés en public ou condamnés pour outrage aux bonnes mœurs mais la pratique était habituellement considérée comme un secret de Polichinelle et ignorée par les autorités. Ainsi à une époque où les voleurs étaient habituellement déportés, deux arrêtés à Great Yarmouth en 1827 furent acquittés et le troisième, jugé à Londres, ne fut emprisonné que six mois. Les trafiquants étaient également protégés par la dissection du corps car elle détruisait les preuves et empêchait la plupart des poursuites judiciaires.

Obtention des corps vignette|alt=Dessin représentant un homme portant une veste bleue et une canne en train de courir pour échapper à deux hommes portant une veste jaune. L'un d'eux tient une lanterne et à leurs pieds se trouve un sac entrouvert où l'on peut voir une femme apparemment morte.|The Anatomist Overtaken by the Watch (1773) par William Austin. Caricature représentant John Hunter s'enfuyant après avoir été repéré par deux vigiles.