vignette|L'écrivaine féministe indienne Vandana Shiva est l'une des figures de l'écoféminisme. L’écoféminisme est un courant philosophique, éthiqueIvone Gebara (2002) L’Écoféminisme : une éthique de la vie. Pour libérer la théologie. Variations autour de la pensée féministe d’Ivone Gebara, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 165-187. et politique né de la conjonction des pensées féministes et écologistes.
Le courant écoféministe considère qu'il existe des similitudes et des causes communes entre les systèmes de domination et d’oppression des femmes par le patriarcat et les systèmes de surexploitation de la nature par les humainsTaylor Paul W., 1986, Respect for Nature. A Theory of Environmental Ethics, Princeton, Princeton University Press. (entraînant le dérèglement climatique et la destruction des écosystèmes)A.L. Gandon (sur erudit.org), Recherches féministes, 22(1), 5-25, 2009.. En conséquence, l'écologie nécessiterait de repenser les relations entre les genres en même temps qu'entre les humains et la nature.
L'écoféminisme contemporain insiste de plus en plus sur le croisement entre les oppressions : ..
Origine du terme Le terme « écoféminisme » est la contraction des mots « écologie » et « féminisme ».
Si on considère généralement que ce terme a été utilisé pour la première fois en 1974 par Françoise d'Eaubonne, féministe libertaire française, dans son ouvrage Le féminisme ou la mort.., quoique Émilie Hache note qu'il est possible que le terme ait été inventé par plusieurs personnes au même moment., l’apparition du terme ne coïncide pas avec l’apparition du concept.« Une des deux plus graves menaces qui pèsent sur notre humanité est l’actuel taux de la démographie mondiale. L’autre, qui lui est parallèle, est la destruction de l’environnement. Nous y reviendrons dans nos conclusions sur la nécessité d’élaborer un "éco-féminisme". » Le féminisme ou la mortEn 1974, Françoise d'Eaubonne s'appuie sur les réflexions de Serge Moscovici qui avait théorisé l'écologie politique dans les années 1960 et proposé, dès 1972, l'existence d'un lien historique entre la formulation du dualisme nature/culture et l'établissement de la domination masculine. Pour Françoise d'Eaubonne comme pour Moscovici, le féminisme émancipateur est une condition de l'écologie, mais pour d'Eaubonne cela passe notamment par le contrôle des naissances, ce qui fait encore vivement débat à l'époque alors que des écologues comme Paul Ehrlich estiment que la surpopulation mène la planète à sa fin. Ainsi pour elle,
C'est cependant une tendance radicalement opposée qui va se développer dans les pays anglo-saxons sous la même appellation, fondée sur une mystique féminine souvent essentialiste et bien éloignée du féminisme progressiste qui domine alors en France.
L’écrivaine Janet Biehl affirme quant à elle que ce serait Murray Bookchin qui aurait inventé ce concept pour parler des conférences données par Ynestra King à l’Institut d’Écologie Sociale durant les années 1970..
Histoire Origines (1960-1980) : de l'écologie féminine à l'écologie féministe Les premières manifestations de l'écoféminisme se déroulent durant la République espagnole, avec des professeures féministes comme Leonor Serrano et Gloria Giner. La guerre d'Espagne, l'arrivée au pouvoir de Franco puis la Seconde Guerre mondiale mettent un terme à ces premières expériences en Europe. Le mouvement regroupait une pluralité de groupements et d’associations partageant certaines valeurs, comme la protection de l’environnement et de la biodiversité, associées au rejet des tendances consuméristes et des traditions patriarcales, plus tard qualifiées de «virilisme agressif».
Outre-atlantique, alors que le mot écoféminisme n'existe pas encore, on assiste à l'émergence de figures féminines de l'écologie dès 1962 par Rachel Carson dans son livre Silent spring (« Printemps silencieux ») qui, par son retentissement, contribua à l'interdiction du pesticide DDT aux États-UnisCatherine Larrère, , Tracés, , , 2012.. On peut également citer d'autres écologistes influentes comme Lois Gibbs, Donella Meadows ou Petra Kelly, avant l'émergence de mouvements ouvertement féminins comme . . Des féministes comme Frances Power Cobbe et Marie Huot s’engagent dans le mouvement parallèle du droit animal..
Dans les années 1970, des villageoises indiennes fondent le mouvement Chipko, qui proteste contre la déforestation, et qui peut être considéré comme « écoféministe rétrospectivement » car Vandana Shiva, activiste écoféministe renommée, devient bientôt la plus active des porte-paroles du mouvement Chipko.. Vandana Shiva a également fondé en Inde dans l'Uttarakhand un sanctuaire de la biodiversité sauvage et agrosemencière, où les femmes tiennent une place essentielleVandana Shiva, pour une désobéissance créatrice 192 pages, préface d'Olivier de Schutter, novembre 2014Mies, M., & Shiva, V. (1998). Ecoféminisme, Paris. L'Harmattan, ..
Développement (1980-2000) De manière générale, les années 1980 et 1990 furent assez fécondes pour l'écoféminisme. On voit l'écriture de nombreux articles montrant les liens entre oppression de la nature et des femmes tout en dénonçant les théories écologiques ne prenant pas en compte les différences de genre ainsi que les théories féministes n'incluant pas les enjeux climatiques. La portée de ces écrits percola dans de nombreux domaines scientifiques (histoire, sociologie, économie…). On voit également apparaître des rencontres internationales qui permirent de structurer le mouvement malgré sa pluralité.
Une autre date importante est celle d'une conférence intitulée « l'écoféminisme et la vie sur terre » aux États-Unis en après l'accident nucléaire de Three Mile Island en 1979. Les personnes présentes avaient adopté un manifeste sur les rapports entre les mouvements écologiques et les mouvements de femmes, entre la destruction de la nature, le militarisme, les discriminations et dominations subies par la femme.
En 1980 et 1981 aux États-Unis ont lieu les Women's Pentagon Actions, actions spectaculaires où deux mille femmes se réunissent autour du Pentagone pour réclamer à la fois l'égalité des droits (sociaux, économiques, reproductifs), la fin des actions militaires menées par le gouvernement, ainsi que la fin de l'exploitation des personnes et de l'environnement.. Ce mouvement s'inscrit dans la lutte antinucléaire et sera le berceau de l'écoféminisme américain..
En 1990, dans un article intitulé « Le pouvoir et la promesse du féminisme écologique », Karen J. Warren met en exergue les apports et enrichissements croisés de l'écoféminisme, avec à la fois une importance du féminisme pour l’éthique environnementale, et tout autant inversement, une importance de l’environnementalisme pour le féminisme. Les courants politiques et écoféministes dialoguent et fusionnent parfoisMaris Virginie, « Quelques pistes pour un dialogue fécond entre féminisme et écologie », Multitudes, , 2009, ., tout en restant nombreux et polymorphes, mais plaidant principalement à la fois pour la justice sociale et contre les inégalités écologiques (Les effets de la dégradation environnementales, comme ceux de la pauvreté sont inégalement répartis dans le monde et les territoires) et affirmant que la cause de la nature fait partie de la cause des femmes. Les recherches, ateliers et articles sur le sujet se multiplient, témoignant de la vitalité de ce mouvement.
En 2019 l'écoféminisme est de plus en plus présent dans la société, avec des chercheuses comme Yayo Herrero. Lors des différentes marches pour le climat impulsées par Greta Thunberg de nombreuses jeunes filles ont pris l’initiative de mettre une touche féministe dans leur pancarte : , ou encore , ce slogan évoquant les tampons dont les composants pollueraient autant la planète que le corps des femmes.. Lorsqu'elle donne une partie de son prix Liberté à Care, Greta Thunberg identifie l'association comme un soutien ..
Courants Il existe plusieurs courants au sein de l'écoféminisme : un écoféminisme spiritualiste (Starhawk, mouvance du …) ; un écoféminisme éthique (nouvelle éthique environnementaleRoutley Richard S., 2003 , « Is there a need for a new, an environmental ethic ? », Environmental Ethics. An Anthology, A. Light et H. Rolston III ed., Oxford, Blackwell, . et visant à soigner les blessures faites par l'homme à la planètePlant Judith éd., 1989, Healing the Wound. The Promise of Ecofeminism, Philadelphie, New Society Publishers (« care »)Catherine Larrère (2010), « Au-delà de l’humain : écoféminismes et éthique du care », Carol Gilligan et l’éthique du care, V. Nurock éd., Paris, PUF, .Merchant Carolyn (1996) Earthcare, Women and the Environment, New York, Routledge. dans un monde perçu comme de plus en plus vulnérable (effondrement de la biodiversité, crise climatique…). L'un des thèmes de cette mouvance peut être la promotion d'un droit de la nature et d'un droit des animauxRegan Tom, 2004 , The Case for Animal Rights, Berkeley, University of California Press. ; un écoféminisme de résistance (le Staying Alive de Vandana ShivaVandana Shiva, 1994 , Staying Alive. Women, Ecology and Development, Londres, Zed Books.) et de création ; un écoféminisme faisant référence à une écologie dite Ariel Kay Salleh (1984) « Deeper than deep ecology », Environmental Ethics, vol. 6, no 1, ., et aux mythes fondateurs de la terre mère, à une planète symbiotiqueLynn Margulis (1998) The Symbiotic Planet. A New Look at Evolution, New York, Basic Books. ou à l'hypothèse GaïaJames Lovelock, 1993, La terre est un être vivant. L’hypothèse Gaïa, Paris, Flammarion., ou encore à un paradis perdu à réinventerMerchant Carolyn (2004), Reinventing Eden. The Fate of Nature in Western Culture, Londres, Routledge., comme dans la perspective critique de Carolyn Merchant ou de Rosemary Radford Ruether ; un écoféminisme matérialiste (Maria MiesMaria Mies et Vandana Shiva, 1993, Ecofeminism, Londres, Zed Books., des économistes allemandes comme Claudia von Werlhof, Veronika Bennholdt-Thomsen…)Eaton, H. (1998). Ecofeminism, cosmology, and spiritual renewal. Église et théologie, 29(1), 115-128 (résumé).. un écoféminisme social (Val Plumwood) qui établit . un écoféminisme queer (Cy Lecerf Maulpoix) qui .
La variété de tendances (des dominantes féministes aux approches à dominante écologique ou écologiste) donne lieu à une large gamme de possibilités. Ces tendances ont cependant en commun une analyse critique radicale et commune sur le patriarcat, le capitalisme et le contexte matérialiste supposé rationalistePlumwood Val, 1998 , « Nature, self, and gender : feminism, environmental philosophy, and the critique of rationalism », Environmental Philosophy. From Animal Rights to Radical Ecology, M. Zimmerman éd., New Jersey, Prentice Hall, . et technico-scientifique Marin, M. J. (1994). . Philosophiques, 21(2), 365-380.Carolyn Merchant (1980) The Death of Nature. Women, Ecology and the Scientific Revolution, San Francisco, Harper and Row. de la marchandisation du vivant, de la révolution verte de l'agriculture industrielle et de l'évolution du domaine des agro-semences qui ont mis les paysans en situation de perte d'autonomie.
Critiques Une critique commune de l'écoféminisme consiste à souligner que la connexion qu'il promeut entre les femmes et la nature relève d'une forme d'essentialisme (homme et femme par essence, et rentrant dans des stéréotypes bien différents, les femmes étant naturellement plus proches de la terre et du soin). Ainsi, . Selon ce mouvement, qui servit longtemps de pierre de touche à l'écoféminisme, l'écrivaine Janet Biehl questionne une certaine .