Le devchirmé (en turc ottoman , en , « le ramassage » ou « la récolte »), aussi connu sous le nom d'« impôt sur le sang » ou de « tribut du sang », était, dans l'Empire ottoman, le système de recrutement opéré par les armées du sultan. Il consistait à réquisitionner des garçons âgés de huit à dix-huit ans parmi les populations chrétiennes des Balkans et d'Anatolie. Une fois « récoltés », les garçons étaient envoyés à Constantinople, convertis à l'islam, éduqués comme des Turcs musulmans et formés à exercer des fonctions civiles ou militaires dans l'Empire, en particulier dans le corps des janissaires (du turc Yeni Çeri; la « nouvelle troupe »).

Établi par Çandarlı Kara Halil Hayreddin Pacha, grand vizir de Gilles Veinstein, Dictionnaire de l'Empire ottoman, (ouvrage collectif) Fayard 2015 , dans la deuxième moitié du pour remplacer le système du pençyek, jugé insuffisant pour remplir les rangs des kapikulu, et pour contrebalancer le pouvoir grandissant de la noblesse turque dans l'administration et l'armée ottomane, ce système d'esclavage – pourtant en contradiction avec la loi islamique, puisque les peuples non musulmans, conquis militairement par l'islam, et soumis au statut de dhimmis, doivent être démilitarisés et protégés par les musulmans militarisés en contrepartie du versement d'un impôt, la jizya (sauf en cas de conversion à l'islam où ils pourront donc être mobilisés militairement) – a perduré jusqu'au début du durant le règne de .

Étymologie Devchirmé est issu du verbe en turc (ou ) signifiant « ramasser » ou « récolter ». Le terme grec correspondant est V. L. Ménage, art. « Devshirme » in Encyclopédie de l’Islam, Brill Online, 2013, sur (pédomazoma : « enlèvement des enfants »), ou (krãvniyat danãk : « impôt du sang ») en slaveArticle Кръвният данък бил по-страшен от смърт (« L'impôt du sang était pire que la mort ») du 20 mars 2009 sur Chudesa.net .

Historique vignette|Turcs conduisant un chapelet d'esclaves chrétiens dont certains brandissent les têtes décapitées de leurs coreligionnaires, 1639 Le est dérivé du système d'esclavage appelé s’étant développé dans les premiers siècles de l'Empire ottoman pour s’éteindre pendant le règne du sultan . À l'origine, les sont essentiellement des prisonniers de guerre, des otages ou des esclaves achetés par l'État.

Au , estime urgent de Cette nouvelle force d’élite, qui répond aux ordres directs du sultan, est divisée en deux corps : la cavalerie et l'infanterie. La cavalerie est communément appelée (« la cavalerie des esclaves de la Porte ») et l'infanterie est composée des célèbres (francisé en janissaires), signifiant littéralement « la nouvelle milice. »

Au début, les soldats composant ces troupes étaient sélectionnés parmi les esclaves capturés pendant les guerres (système nommé pençyek, du quint, le sultan obtient 1/5 du butin de guerre dont les prisonniers). Cependant, le système connu sous le nom de est rapidement adopté.

Principe Dans le système des Milliyets de l'Empire ottoman, les non-musulmans ont le statut de dhimmis, des sujets de second ordre, n'ayant pas le droit de porter les armes ; leurs lieux de culte ne doivent pas dépasser la hauteur des mosquées, et ils sont contraints de payer annuellement une capitation appelée la cizye (djizïa), distincte de l'impôt des sujets musulmans (zakât). De plus, ils sont aussi soumis à un « impôt sur le sang » ou « devchirmé ». C'est aussi pour échapper à ces inconvénients que tout au long de l'histoire de l'Empire ottoman, nombre de chrétiens pauvres se convertissent à l'islam dans les territoires contrôlés par les Turcs : Anatolie, Proche-Orient, Égypte et Balkans, parfois par communautés entières (Albanais, Bogomiles, Égyptiens, Gorans, Torbèches, Pomaques, Méglénites, Pauliciens, Pontiques, Lazes), grossissant d'autant le nombre des Turcs et devenant ainsi des sujets de plein droit. Le devchirmé aussi a contribué à ces conversions, car passer à l'islam permettait aux familles de rester en contact avec leurs enfants enlevés, et avoir des fils janissaires effaçait leur statut de « nouveaux convertis ».

Selon le principe du devchirmé, les enfants des populations chrétiennes rurales des Balkans — principalement les Albanais, les Bulgares, les Serbes et quelques Grecs du nord — sont enlevés avant leur adolescence et élevés en tant que musulmans. Une fois adolescents, ces garçons sont enrôlés dans l'une des quatre institutions impériales : le Palais, les Scribes, le Clergé et l’Armée. Ceux qui deviennent militaires intègrent soit le corps des janissaires, soit un autre corps de l’armée du sultan.

Les enfants qui se distinguent par leur intelligence sont envoyés à l’Enderûn Mektebi, l’école du Palais, où ils se destinent à une carrière directement liée aux affaires de l'État. Les plus brillants d'entre eux occupent les plus hautes fonctions de l'État, notamment le poste de grand vizir (vezir-i âzam), le puissant premier ministre du sultan et son bras droit direct dans les domaines de la justice, des lois et du militaire. Leur traitement et leur statut pouvaient être enviables et des musulmans turcs très pauvres proposaient leurs enfants au devchirmé pour leur offrir un avenir meilleur.vignette|Jeunes köçeks (imberbes) au centre et musiciens, v. 1530 Certains (une profession de danseurs efféminés) étaient recrutés à travers le devchirmé.

Modalités vignette|Janissaire d'Alger, av. 1718 Les enfants ne devaient pas être trop jeunes (environ 8 ans), pour pouvoir supporter les longs déplacements, et pas trop âgés, pour qu'ils puissent être replacés dans des familles turques, contraints par leur nouvelle éducation et convertis par force à l'islam. Exception au devchirmé, il était interdit de recruter un garçon s'il était l'unique fils de sa famille. Entre les , en Europe, de 300 000 à chrétiens (serbes, grecs, bulgares, albanais, croates et hongrois) auraient été pris dans le système du devchirmé.

L'« ascenseur social » ottoman était ouvert à ces enfants, esclaves, qui étaient valorisés comme « fils privilégiés du sultan », bien nourris, soumis à un entraînement intensi et également instruits. Les plus brillants pouvaient occuper à terme des hautes responsabilités dans l'appareil d'État. Il s'agissait à la fois de diminuer le nombre de dhimmis en augmentant celui des musulmans, et de priver de hautes responsabilités des fils des familles turques rivales de la dynastie ottomane. Outre le devchirmé proprement dit, des enfants des familles aristocratiques chrétiennes (boyards, ispans, phanariotes) étaient aussi retirés à leurs familles, pris en otage, pour être formés à la cour du sultan. Ce fut, entre autres, le cas de Skanderbeg, héros national albanais, de Dracula de Valachie et de Cantemir de Moldavie. Le sultan tentait ainsi de s'assurer la fidélité de ses vassaux chrétiens, avec, dans ces trois cas et dans bien d'autres, des résultats fort décevants : les trois essayèrent de se libérer de l'emprise ottomane.

Carrières de ces esclaves

Il convient de souligner qu'une fois promus dans l'appareil d'État, nombreux étaient les enfants ainsi enlevés qui n'oubliaient ni leurs origines, ni leur culture : tel est le cas de Konstantin Mihailović qui dans son livre Mémoire d'un janissaire publié en 1565, retrace le sort des enfants enlevés d'origine modeste, janissaires de base, voués à la guerre, aux campagnes de conquête lointaines, jusqu'en Afrique et en Perse, et qui ne revoyaient jamais ni leurs familles, ni leurs pays.

Plusieurs d'entre eux marquèrent leur époque : Sokollu Mehmet Pacha fut, par exemple, le grand vizir de trois sultans successifs. D'origine serbe, il rétablit, malgré sa conversion à l'islam, le patriarcat orthodoxe serbe à Peć, au Kosovo, en 1557.

Sur les vingt-six grands vizirs choisis parmi les janissaires, et dont nous connaissons l'origine, onze étaient albanais, six grecs, d'autres encore circassiens, géorgiens, arméniens, serbes, ou même italiens de Dalmatie, et cinq seulement furent turcs d'origine.

Le devchirmé est tombé en désuétude au . Selon Ahmed Cavad Pacha, la dernière application du devchirmé aurait eu lieu en 1751. Le devchirmé est officiellement supprimé en 1826 lorsqu'est dissous le corps des janissaires, après une mutinerie contre le sultan . Des milliers de janissaires auraient alors été massacrés (cf. Vaka-i Hayriye).

Notes et références

Annexes

Bibliographie V.L.Menage, Some Notes on the Devşirme, Bulletin of the School of Oriental and African Studies, Vol. 29, No. 1, 1966, (Cambridge University Press, 1966 Lewis, Bernard, Race and Slavery in the Middle East: An Historical Enquiry. Oxford University Press. 1990. J.A.B. Palmer, The origin of the Janissaries, Bulletin of the John Rylands Library XXV/1953. Paul Wittek, Devshirsme et Shari’a, BSOAS XVII/1955. Papoulia, B.D., Ursprung und Wesen der “Knabenlese” im Osmanischen Reich. München 1963

Articles connexes Système Millet Janissaire Turquisation Dhimmi Köçek Bacha Bazi Harem

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