Agnès de Poitou (ou de Poitiers, d'Aquitaine), née entre 1020 et 1030 et morte le à Rome, est une souveraine du Saint-Empire romain germanique, issue de la maison de Poitiers-Aquitaine.
En 1043, elle épouse , dit le Noir, empereur germanique. Devenue veuve en 1056, l'impératrice Agnès assume la régence du Saint-Empire romain germanique jusqu'à la majorité de son fils en 1062.
Cette période est marquée par la rivalité entre le pouvoir impérial et le pouvoir pontifical.
En 1057, le prince Frédéric de Lorraine, abbé du Mont-Cassin et frère de , est élu pape à l'insu du pouvoir impérial sous le nom d'. Farouche défenseur de l'indépendance de l'Église face au pouvoir impérial, il est assassiné huit mois après son élection.
En 1061, après la mort du pape et contrairement à la coutume, le Sacré Collège ne fait pas confirmer l'élection d' par le Saint-Empire. L'aristocratie de Rome conteste l'élection et fait appel à Agnès, qui fait élire à Bâle l'antipape . Le schisme dure peu, Honorius étant désavoué par tous en 1064, mais encourage la papauté dans sa réforme, ce qui conduira à la querelle des Investitures.
Pendant la régence, les grands féodaux et les grands évêques du royaume d'Allemagne se révoltent et vont jusqu'à enlever en 1062 son fils Henri, roi des Romains. Après un voyage en France, elle se retire dans un couvent en Italie, d'où on l'appelle en 1072 pour réconcilier le duc de Souabe Rodolphe de Rheinfelden avec son fils. Après avoir évité la guerre civile, elle se retire à nouveau et meurt à Rome.
Femme érudite, elle fait traduire les ouvrages de Constantin l'Africain, moine médecin de l'abbaye du Mont-Cassin. Saint Pierre Damien, cardinal d'Ostie, est une des principales sources sur sa vie.
État des recherches sur le personnage Agnès du Poitou est un personnage historique très controversé. Bien que femme, elle a dirigé l'un des plus grands empires européens, pendant presque dix ans, mais sa régence a été une période de réformes ecclésiastiques et l'occasion pour le trône de Saint-Pierre de commencer à s'émanciper de la monarchie germanique, émancipation dans laquelle elle joue un rôle. Agnès était-elle cependant vraiment la régente faible, confite en dévotion, complètement dépassée par les charges que son mari lui avait laissées en mourant de conduire les affaires du gouvernement et de parfaire l'éducation de leur fils, l'héritier du trône ? C'est ainsi que l'historiographie la présentait.
Pendant longtemps, il n'y eut aucun doute : Agnès avait été une régente trop faible. Ainsi, en 1923, Marie-Louise Buhlst-Thiele estime que « le fait d'entrer dans les ordres à la fin de sa vie, [est considéré] pour l'impératrice, comme une faiblesse ». Wilhelm von Giesebrecht va jusqu'à décrire Agnès comme étant d'une nature indécise et d'un caractère craintif. Dans son « Histoire de l'Empire allemand » (1890) il ne voit en elle qu'une régente faible, épouse du puissant empereur .
Pourtant, dans les vingt dernières années l'opinion des chercheurs sur Agnès du Poitou a fortement changé. Cette évolution est surtout l'œuvre de deux historiens qui ont étudié le sujet en profondeur.
Tilmann Struve démontre en 1995 entre autres que l'entrée au couvent de l'impératrice ne doit pas être considérée comme une conséquence directe du coup d'État de Kaiserswerth mais date du voyage d'Agnès à Rome en 1065. Cela donne à penser que l'impératrice n'a ni abdiqué ni fui ses responsabilités mais au contraire a tenu sa place légitime de régente aussi longtemps que cela lui a été possible.
Mechthild Black-Veldtrup a rédigé une critique historique des sources à propos d'Agnès du Poitou dans laquelle elle résume les nombreuses nouvelles connaissances sur l'impératrice, modifiant profondément son image (2006).
Tilmann Struve et Mechthild Black-Veldtrup ont réussi, avec de nouvelles méthodes de datation et un travail critique sur les sources, à remettre en question les opinions des chercheurs et à les corriger sur des points qui ne sont nullement secondaires. Les recherches sur Agnès du Poitou sont cependant loin d'être épuisées, et il reste à éclaircir bien des points de sa vie, comme ce coup de force de Kaiserswerth, près de Düsseldorf, toujours obscur…
Le mariage d'Agnès avec Une famille puissante Agnès est la fille de , duc d'Aquitaine et comte de Poitiers et de sa troisième épouse, Agnès de Bourgogne.
Mariage politique thumb|Le Christ en gloire bénissant et Agnès, évangiles de Goslar, vers 1051-1056. Agnès, fille de Guillaume duc d'Aquitaine et comte de Poitou, fut couronnée reine à Mayence en 1043 par Bardo de Mayence et, en novembre de la même année, elle épousa à Ingelheim.
Agnès, à cette date, avait tout au plus 18 ans, et elle devait être une jeune fille tendre, instruite et pleine d'une profonde piété. C'est ainsi que l'abbaye de Cluny était une fondation de sa famille et Hugo, son abbé, devait être plus tard le parrain de l'héritier du trône, le futur , et devenir le confident intime de la famille impériale.
Henri avait choisi Agnès comme épouse après que sa première femme, Gunhild, fut morte du paludisme. Ce mariage présentait surtout pour lui des avantages politiques en affermissant son pouvoir. Une alliance avec la dynastie française qui était peut-être la plus puissante renforçait la pression sur la royauté française et était de nature à améliorer la position d'Henri en Bourgogne, puisque là aussi la famille d'Agnès avait de riches possessions.
Tous deux furent couronnés empereur et impératrice le à Rome.
Vie d'impératrice La vie de cour joyeuse et les festins ne plaisaient guère au couple royal qui avait une notion très claire de ses devoirs religieux. C'est ainsi que ménestrels et jongleurs, qui normalement ne manquaient à aucune fête du Moyen Âge, n'eurent pas l'autorisation de venir au mariage pour montrer leurs talents. Tout ce qui entourait les souverains devait être empreint de sérieux et de dignité.
Henri s'enthousiasma pour l'idée de la Trêve de Dieu (Treuga Dei) qui était apparue en France et il s'efforça de mettre fin au droit du plus fort et aux vengeances privées. Il se heurta à des résistances mais il était trop puissant pour que ses adversaires pussent agir efficacement contre lui. Cependant sa veuve devait rencontrer plus tard les mêmes problèmes.
En 1047 elle assiste à la première canonisation d'une femme. Sainte Wiborada par le pape ..
On peut croire qu'Agnès encouragea Henri dans sa conception religieuse de l'autorité, qu'elle soutint et même inspira son action dans sa politique de réforme religieuse ; du vivant de son mari, malgré tout, elle n'eut aucune occasion d'intervenir activement dans la politique. Ses fonctions étaient surtout représentatives : l'épouse et la mère occupaient le premier rang.
Mort d' et maintien au pouvoir Après la mort de son mari, dont elle avait été très proche (ce qui ne caractérisait peut-être pas le comportement médiéval), ce fut à Agnès que revint le soin d'assurer la régence que le roi défunt lui avait confiée sur son lit de mort au nom de leur fils , alors âgé de trois ans. Elle essaya bien au début de continuer la politique de son mari, mais se heurta à des résistances considérables dans l'Empire, particulièrement en Saxe ; la situation ayant changé, on ne pouvait plus suivre les mêmes principes, il fallait s'adapter, trouver un moyen pour garder l'héritage d' à leur fils et à la dynastie salienne.
Après la mort d' le , Agnès prit la régence au nom d', mineur, mais déjà couronné. Au début, elle continua la politique de son mari en s'appuyant surtout sur Hugues de Cluny et le pape . Ce dernier, en tant qu'évêque d'Eichstätt et administrateur de l'Empire, faisait tout ce qu'il pouvait pour maintenir le pouvoir des Franconiens, issu de Conrad le Salique. L'impératrice, comme son époux , était du côté des réformateurs de l'église clunisienne, tandis que Hugues de Cluny, le parrain de son fils, qui était l'abbé de Cluny, centre de la réforme, menait une politique d'équilibre et de paix. Le pape , qui devait la tiare à , jouait les bons offices entre la couronne, la noblesse et l'épiscopat. De cette façon la régence de l'impératrice, femme sans expérience politique, était acceptée, même si une loyauté complète était loin d'être garantie du côté des grands de l'Empire. La régence semblait n'avoir rien à craindre.
Pourtant, le pouvoir dans l'Empire échappait de plus en plus aux mains de la maison salienne, puisqu'Agnès n'avait pas encore réussi à s'imposer politiquement. Dans l'Empire, biens et droits passaient des mains de la noblesse dans celles de l'Église impériale, ce qui affaiblissait le pouvoir des Brunonen et des Billunger et créait de sérieux problèmes en Saxe. « Au vrai, on ne parle pas après 1057 de graves désordres ou de révoltes, mais sur les questions politiques essentielles, la régence se contentait de réagir au lieu de diriger les événements. Le danger croissait que les grands de l'Empire s'habituassent à se passer d'un roi. »
L'impératrice était bien forcée d'agir. Comme son autorité n'était pas aussi grande que celle d', elle commença bientôt à s'attacher les nobles en leur concédant en fiefs des duchés, ce qui n'était pas possible sans leur accorder des droits seigneuriaux directs. Dès Noël 1056 elle attribuait déjà à l'Ezzon Konrad le duché de Carinthie, qui pendant un an était resté vacantFrutolf von Michelsberg, Chronik, S. 75f.. En 1057 Rudolf von Rheinfelden fut pourvu de la Souabe et devait aussi régir la Bourgogne. Berthold von Zähringen, qui avait rappelé son droit sur le prochain duché vacant, se sentit lésé et reçut en 1061 la Carinthie, après la mort du duc Konrad. Frutolf von Michelsberg, un chroniqueur de l'époque, nous apprend dans sa Chronique du Monde que Rudolf von Rheinfelden avait extorqué l'attribution de la Souabe en enlevant Mathilde, la fille de l'empereur qui n'avait que 12 ans, et en se mariant deux ans plus tard avec elle. Mathilde était un gage qui pesait plus que promesse de la Souabe faite par , puisque Berthold von Zähringen pouvait maintenant l'appuyer sur une alliance avec l'empereur.
En 1061 les difficultés de la politique extérieure, entre autres le différend avec la Hongrie, contraignirent l'impératrice à se dessaisir aussi de la Bavière, qui était le dernier duché relevant encore directement de la maison royale et le plus important de l'Allemagne du Sud. Elle nomma duc le comte saxon Otto von Northeim, chef de guerre expérimenté. C'est à lui qu'incomberait désormais la défense du sud-est de l'Empire.
Évidemment les ducs ainsi créés étaient destinés à devenir les pires ennemis d', mais comment le reprocher à Agnès ? Il lui fallait bien faire quelque chose pour apaiser l'opposition de la noblesse à sa personne. Les historiens continuent cependant à lui reprocher qu'en diminuant la puissance des Saliens et en distribuant à tout de bras les duchés elle ait fortement diminué les pouvoirs de la royauté.
Pour le moment Otto von Northeim agissait exactement comme l'avait voulu la maison salienne. Comme l'avait souhaité Agnès, il protégeait efficacement l'empire contre les menaces extérieures, et faisait jeu égal avec la Hongrie, ce que n'avait pas réussi pendant sa vie. Les historiens le décrivent comme un homme d'action.
L'exemple de la Bavière confirme que, quand elle distribuait les duchés, Agnès n'avait pas le choix. Les voisins orientaux, en tout premier lieu la Hongrie, représentaient pour l'empire un danger qu'on ne pouvait sous-estimer, et pour Agnès, la régente de fait, il ne lui était pas légalement possible de conduire des expéditions. Elle avait besoin à ses côtés de ducs puissants, comme c'était le cas en Bavière avec Otto von Northeim. Sûrement, Agnès aurait pu empêcher les Zähringer, les Rheinfelder et les Northeimer de donner à leur pouvoir une base aussi forte, mais l'élévation de ces trois hommes jeunes, appartenant à de jeunes dynasties, était peut-être à cette date un moindre mal, un risque calculé.