Documents est une revue française ayant donné lieu à entre et . Elle apparaît cependant rétrospectivement comme un bouillon de culture où s'exprimait alors une mouvance intellectuelle opposée à l'idéalisme et à l'esthétisme de l'époque, en rupture notamment avec le surréalisme. La revue était animée par Georges Henri Rivière, Georges Bataille, qui avait le titre de « secrétaire général », et Carl Einstein qui en était le directeur. « C'est Georges Bataille qui a proposé le titre de la revue. »Denis Hollier, « La valeur d'usage de l'impossible », préface à la réédition intégrale en fac-similé de Documents par Jean Jamin, tome I, éditions Jean-Michel Place, coll. « Les Cahiers de Gradhiva », 1991, p. VII. Toutes les références aux articles de Documents renvoient à cette réédition ; et pour ceux de Georges Bataille, également aux tomes des Œuvres complètes, parus chez Gallimard.
Il existe une réédition en fac-similé de la revue (en deux tomes), éditée par les éditions Jean-Michel Place (1991), précédée d'une étude de Denis Hollier intitulée « La valeur d'usage de l'impossible ».
Projet initial et opposition au surréalisme
Le premier numéro est daté d'. Documents porte en sous-titre les mentions « Doctrines, archéologie, beaux-arts, ethnographie » et se présente comme un « magazine illustré paraissant dix fois par an ».
L'idée de la revue est née de la rencontre entre Georges Bataille et Pierre d'Espezel au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France, où ils travaillaient alors tous deux. Georges Bataille était alors reconnu comme un numismate prometteur et Pierre d'Espezel dirigeait plusieurs revues à caractère spécialisé. Il connaissait à ce titre Georges Wildenstein, un marchand de tableaux anciens, qui dirige alors la Gazette des beaux-arts et financera Documents.
Le comité de rédaction est d'une composition très bigarrée, recouvrant plusieurs cercles qui en fait ne se rencontrent guère. Celui de la Bibliothèque Nationale est constitué, outre Georges Bataille, par Pierre d'Espezel, Jean Babelon, tous deux conservateurs au Cabinet des monnaies et médailles de la Bibliothèque Nationale et ex-directeurs de la revue d'art et archéologie Aréthuse (dans laquelle Bataille publia sept articles de numismatique, entre 1926 et 1929), Arnaud Dandieu, fondateur avec Robert Aron du groupe Ordre nouveau. Deuxième cercle, celui des ethnologues, attachés pour la plupart au Musée d'ethnographie du Trocadéro (qui deviendra en 1937 le Musée de l'Homme et dont Georges Wildenstein, le propriétaire de Documents sera l'un des mécènes) : Paul Rivet, Georges Henri Rivière, André Schaeffner, Maurice Leenhardt, Marcel Griaule, qui allait conduire la célèbre mission Dakar-Djibouti de à , et devait assurer en 1929, à son retour d'Éthiopie, le secrétariat de rédaction de la revue, confié, en attendant, à Georges Limbour, puis à Michel Leiris. Dernier cercle, celui des historiens, des critiques d'art ou des écrivains qui rendent compte du travail des peintres : Carl Einstein, Roger Vitrac (Gaston-Louis Roux), Michel Leiris (Giacometti), Roger Gilbert-Lecomte (Sima), Jacques Prévert (Picasso), Georges Ribemont-Dessaignes (Chirico), et d'autres, parmi lesquels certains « transfuges » du surréalisme comme Robert Desnos, Jacques Baron. Se joignent aussi des artistes, amis de Bataille, comme André Masson, le photographe Jacques-André Boiffard ou le diplomate et poète Jean Bourdeillette.
Comme souvent dans la vie des revues, ses dirigeants n'atteindront pas leur programme de publication et Documents ne connaîtra que quinze numéros. La revue cesse son existence en avril- et ne semble avoir reçu qu'un faible écho public. Quoi qu'il en soit, il s'agit là de la première entreprise de Bataille comme animateur de revues. En effet, Bataille a toute sa vie manifesté un souci majeur de la « communauté », au sens d'une « communauté négative », « communauté inavouable », précisera Maurice Blanchot ; et outre ses articles publiés dans de très nombreuses revues (Aréthuse, Minotaure, La Critique Sociale, les Cahiers d'art, Verve, Mesures, Troisième Convoi, Le Voyage en Grèce, Combat, Botteghe Oscure, Labyrinthe, etc.), les trois grandes revues qu'il a animées sont Documents, Acéphale (1936-1939) et Critique (à partir de 1946). Très vite, sous l'impulsion de Bataille, la revue Documents a pris une tournure farouchement iconoclaste, qui ressort de ce que Michel Leiris a nommé « l'aventure Documents », utilisée « comme machine de guerre contre les idées reçues »Michel Leiris, « De Bataille l'impossible à l'impossible Documents », Critique, « Hommage à Georges Bataille », , août-septembre 1963, ., et que Bataille, cet « homme de l'Impossible », « fit [...] en le défaisant »Michel Leiris, « De Bataille l'impossible à l'impossible Documents », .. Mais finalement, comme le résume Dominique Lecoq, « Documents a vécu et péri de la superposition de plusieurs discours, irréductibles les uns aux autres, qui opéraient une traversée scandaleuse des savoirs. »Dominique Lecoq, « L'animateur de revues », dans « Georges Bataille, la littérature, l'érotisme et la mort », Magazine littéraire, , juin 1987, .
Toutefois, dans son principe, la communauté constituée par cette association de discours et d'hommes différents se sépare radicalement du groupe surréaliste, organiquement lié à la personne d'André Breton, en ce qu'elle aura permis à chacun de ses membres une pleine, et libre, expression et souveraineté ; et de fait, Bataille fera très largement de Documents « une machine de guerre anti-surréaliste »Michel Surya, Georges Bataille, la mort à l'œuvre, Gallimard, réédition coll. « Tel », 2012, ., selon l'expression de Michel Surya. « Les surréalistes savaient qu'ils ne pouvaient être authentiquement Rimbaud, et ils étaient en eux-mêmes certains d'être aussi loin de la révolution que de Rimbaud »Georges Bataille, « Le Surréalisme au jour le jour », Œuvres complètes, tome VIII, Gallimard, 1976, ., écrira Bataille en 1951, stigmatisant ainsi l'échec de la révolution surréaliste. De fait, le premier Manifeste du surréalisme (1924) laisse Bataille indifférent, mais les « excommunications » et les attaques de Breton contre les dissidents surréalistes, dans le second discours critique et théorique de 1929, avivent l'antagonisme entre les deux hommes, Breton voyant en Bataille un rival : un effet si le premier est le grand rassembleur de l'époque, le second commence à manifester son désir de créer une communauté. Les injures fleurissent : aux mots d'« obsédé » et de « philosophe excrément » émanant de Breton, Bataille répond par ceux de « lion châtré », « vieille vessie religieuse », « vieux bénisseur surréaliste »Georges Bataille, lettres à André Breton, Œuvres complètes, tome II, Gallimard, 1970, et ., développant son opposition dans deux textes non publiés de son vivant, mais pouvant être considérés comme achevés : La valeur d'usage de D.A.F. de Sade et La « vieille taupe » et le préfixe “sur” dans les mots “surhomme” et “surréaliste”Georges Bataille, Œuvres complètes, tome II, respectivement et . La Valeur d'usage de D.A.F. de Sade a été éditée à part, avec une postface de Mathilde Girard, Nouvelles Éditions Lignes, 2015.. Dans ce dernier texte, il critique un idéalisme asservissant, définit l'entreprise surréaliste comme « une révolution icarienne châtrée »Georges Bataille, Œuvres complètes, tome II, ., et ses membres lui apparaissent comme des « emmerdeurs idéalistes »Cité par Michel Surya, Georges Bataille, la mort à l'œuvre, . C'est l'époque du pamphlet très virulent intitulé Un Cadavre, paru le et dans lequel culmine la férocité des propos à l'égard du héraut surréaliste, Bataille écrivant : « Ci-gît le bœuf Breton, le vieil esthète, faux révolutionnaire à tête de Christ »Georges Bataille, « Le Lion châtré », Œuvres complètes, tome II, . Voir Frédéric Aribit, « Autopsie du Cadavre », Cahiers Bataille, , octobre 2011, , et son ouvrage André Breton, Georges Bataille, le vif du sujet, L'Écarlate, 2012..
La polémique dépasse les personnes, car « au-delà de l'anecdotique et des épanchements de phraséologie insultante, elle éclaire les enjeux de la pensée et de l'art de toute une génération »Vincent Teixeira, Georges Bataille, la part de l'art : la peinture du non-savoir, L'Harmattan, 1997, ., alors même qu'il existe des alternatives au surréalisme : le groupe, constitué en 1924, et la revue marxiste Philosophies de Pierre Morhange, Henri Lefebvre et Georges Politzer, Le Grand Jeu apparu en 1928 autour de René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, la revue Chantiers, animée de 1928 à 1930 par Joë Bousquet, François-Paul Alibert, Ferdinand Alquié, Claude-Louis Estève et René Nelli, le groupe Cercle et Carré, association fondée en 1929 par Joaquín Torres García et Michel Seuphor, le groupe Ordre nouveau, avec Robert Aron et Arnaud Dandieu, la revue Bifur, animée par Georges Ribemont-Dessaignes, dissident surréaliste, signataire du pamphlet Un Cadavre et de trois articles dans Documents. Mais c'est bien l'ensemble des personnes groupées autour de Georges Bataille qui représente l'opposition la plus vigoureuse au surréalisme. De fait, la plupart des signataires d'Un Cadavre sont des dissidents du groupe d'André Breton et collaborent à la revue Documents : Georges Ribemont-Dessaignes, Roger Vitrac, Michel Leiris, Georges Limbour, Robert Desnos, Max Morise, Jacques Baron, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Alejo Carpentier, Jacques-André Boiffard. À cette époque, Bataille est pratiquement inconnu, et n'a écrit que très peu de choses, et pour la plupart, mis à part ses premiers articles de numismatique, des textes non publiés ou clandestins, comme Histoire de l'œil, mais l'apparition de la revue Documents va contribuer à le faire apparaître sur la scène intellectuelle et littéraire.
Pour les trois créateurs de la revue, son titre avait valeur programmatique. Il avait été proposé par Georges Bataille lui-même, mais d'emblée celui-ci le détourna dans un sens que n'avaient pas prévu les deux autres initiateurs du projet. À l'origine, la présence de membres de l’Institut, de conservateurs de musées et de bibliothèques, d’historiens de l’art dans le comité de rédaction, pouvait laisser penser que Documents serait clairement une revue scientifique, avec tout le sérieux que cela implique. Dans son introduction à la réédition de Documents Denis Hollier donne un écho des divergences qui séparaient les trois fondateurs. En effet, dès (la revue n'a encore publié qu'un seul numéro), Pierre d'Espezel écrit à Bataille : « Le titre que vous avez choisi pour cette revue n'est guère justifié qu'en ce sens qu'il nous donne des "Documents" sur votre état d'esprit. C'est beaucoup, mais ce n'est pas tout à fait assez. Il faut vraiment revenir à l'esprit qui nous a inspiré le premier projet de cette revue, quand nous en avons parlé à M. Wildenstein, vous et moi. »Denis Hollier, « La valeur d'usage de l'impossible », préface à Documents, p. VIII. Bataille n'en tiendra aucun compte.
Cette notion de « document » que Bataille tenait sans doute de sa formation à l'École des chartes lui a permis de donner à la revue un ton nouveau ; tous les éléments apportés contribuent à la réflexion et aux rapprochements inattendus : des photographies parfois saisissantes, des pages de carnets de croquis (Ingres, Delacroix, Seurat), des reproductions de tableaux de l'époque (Picasso, Matisse, Gaston-Louis Roux, etc.) et surtout beaucoup de témoignages et de photographies de type ethnographique ou anthropologique.
Thèmes de la revue