Tzimiskès (en grec : , parfois orthographié Zimiscès ou Tzimiscès), né Jean Kourkouas vers 925 et mort le , est un empereur byzantin, issu de la puissante famille arménienne des Kourkouas, qui a donné plusieurs militaires de premier plan à l'Empire byzantin.
Général de renom, il fait ses premières armes sur la frontière orientale et occupe diverses fonctions de premier plan. Il participe à l'expansion byzantine en Orient, combattant les émirats frontaliers des Hamdanides et sert notamment comme lieutenant auprès du futur empereur , participant à certaines de ses campagnes victorieuses, y compris après l'accession de celui-ci à la fonction impériale en 963. Toutefois, il tombe en disgrâce assez rapidement, pour des raisons inconnues. Il réapparaît en 969 à la tête d'un complot qui assassine Nicéphore II, avec l'aide de quelques généraux eux aussi congédiés. Cette prise du pouvoir rapide et brutale lui permet d'asseoir assez vite son autorité, non sans faire acte de pénitence face aux autorités religieuses. Par ailleurs, il ne remet pas en cause la légitimité dynastique des deux souverains de droit encore mineurs que sont et , dont il agit en quelque sorte comme le régent.
Comme souverain, il poursuit l'entreprise militaire de son prédécesseur, non sans différences. Actif d'emblée en Occident pour combattre la menace de la Rus' de Kiev, il repousse d'abord celle-ci, qui s'est emparée de la Bulgarie. En 971, Tzimiskès mène une campagne d'envergure, conquiert en quelques mois la Bulgarie et repousse au-delà du Danube. Ce succès s'accompagne de l'occupation militaire du territoire bulgare qui, si elle n'est pas pérenne, préfigure la conquête définitive de quelques décennies plus tard. Il rétablit aussi la paix avec le Saint-Empire en Italie. Ces réussites occidentales lui permettent d'intervenir ensuite en Orient, pour consolider les conquêtes de Nicéphore II, notamment la région d'Antioche, menacée par les Hamdanides et surtout les Fatimides, nouvelle puissance du monde musulman. Le récit des campagnes de Tzimiskès en Syrie et en Palestine reste l'objet de débats et, notamment, son expédition de 975 a pu être qualifiée de croisade, puisqu'il serait allé jusqu'à envisager la reprise de Jérusalem. Si les historiens modernes tempèrent cette interprétation, Tzimiskès parvient à consolider la frontière byzantine en Orient et à faire de Byzance une puissance d'influence dans la région, soumettant sans conquête les princes musulmans d'Alep.
Sur le plan intérieur, Tzimiskès se distingue de son prédécesseur en revenant sur certaines mesures fiscales qui ont rendu impopulaire. Moins interventionniste en matière religieuse, il recherche la concorde tout en manifestant sa piété de diverses manières. Résolu à consolider une légitimité entachée d'un régicide, il met en scène son pouvoir et valorise ses succès militaires. Entouré de personnalités influentes, dont le parakimomène Basile Lécapène, il doit faire face à quelques rébellions de la puissante famille des Phocas et s'appuie notamment sur Bardas Sklèros, attisant les rivalités entre les lignées de l'aristocratie militaire d'Anatolie. Finalement, il meurt le , vraisemblablement de maladie, laissant le pouvoir au jeune . Si sa figure a parfois souffert de son rôle dans l'assassinat de , il reste dans la postérité comme un souverain victorieux militairement, dont les actes s'intègrent dans une forme d'épopée byzantine de la fin de l'ère macédonienne, marquée par des conquêtes d'ampleur en Occident et en Orient.
Origines et débuts gauche|vignette|Portrait de Jean Tzimiskès dans le Mutinensis gr. 122, manuscrit du .|alt=Portrait d'un homme couronné sur la page d'un manuscrit.
Origines et portrait physique Son vrai nom est Kourkouas, et par sa mère, issue de la famille Phocas et sœur de l'empereur, il est le neveu de . Les Kourkouas, avec d'autres familles d'origine arménienne comme les Sklèros et les Lécapènes, sont parmi les plus en vue dans l'aristocratie militaire en Asie mineure. Elles illustrent l'intégration d'élites arméniennes au sein du monde byzantinSur ce sujet, voir Il est possible que la famille Phocas ait aussi partiellement une origine arménienne.. Le père de Tzimiskès n'est pas connu, tout juste peut-on supposer que Jean Tzimiskès a des frères et sœurs. Son grand-père, Théophile Kourkouas, se distingue déjà par ses campagnes militaires contre les Arabes, qu'il mène souvent avec son frère, Jean Kourkouas, qui conquiert notamment MélitèneLe grand-père de Jean Kourkouas, lui aussi prénommé Jean, est le premier membre connu de cette famille. Il occupe la fonction de commandant du régiment d'élite des Hikanatoi sous .. Jean Tzimiskès épouse en premières noces Marie Skléraïna, fille de Panthérios Sklèros, noble byzantin, et de Grégoria, descendante d’un frère de , et sœur de Bardas Sklèros. Son surnom de « Tzimiskès » a deux origines possibles : soit ce nom est dérivé de l'arménien tshemischgaizag, signifiant « bottes rouges », soit de l'arménien pour « de petite stature, le nabot ». La première origine semble la plus probable et certains des ascendants de Jean, dont son père, sont déjà connus sous ce patronyme. Par ailleurs, une cité de la région d'origine de Jean, Çemişgezek, a un nom de la même nature. La date de naissance de Jean Tzimiskès n'est pas connue avec certitude, mais Léon le Diacre écrit qu'il a quarante-quatre ans quand il accède au trône, ce qui situerait sa venue au monde vers 925.
vignette|Prise d'Alep par les Byzantins, miniature de la Chronique de Skylitzès de Madrid.|alt=Représentation dans un manuscrit de la prise d'une cité par des soldats.
Les sources contemporaines de Tzimiskès le décrivent comme plutôt petit mais costaud, avec des cheveux et une barbe blond-roux et des yeux bleus qui lui attirent la faveur des femmes. Il est aussi décrit comme un bon vivant, en opposition à l'ascétisme presque monacal de Nicéphore Phocas. Surtout, il est réputé pour ses qualités martiales, décrit comme audacieux voire téméraire. Léon le Diacre dit qu'il peut tirer une flèche à travers un anneau et lui reconnaît une grande force, habile au polo et dans bien d'autres activités qui font de lui une sorte d'idéal de l'aristocrate militaire de son temps.
Entrée dans la carrière militaire Il semble avoir rejoint l'armée à un âge précoce, et au début sous le commandement de son oncle . Ce dernier est aussi considéré comme son instructeur dans l’art de la guerre et le descriptif des campagnes de Tzimiskès confirme que celui-ci maîtrise complètement l'art militaireLe récit de sa campagne contre les Rus' en 971 montre notamment une maîtrise de la castramétation ().. Grâce à ses origines familiales et à ses propres talents de soldat, il s'élève rapidement dans la hiérarchie militaire et on lui confie un commandement avant qu'il n'atteigne l'âge de . Ainsi, en 949, il se serait illustré lors du siège de Théodosiopolis. Il est d'abord stratège du thème de Mésopotamie sur la frontière orientale puis stratège de l'influent thème des Anatoliques sous Romain II. Durant ces années, il combat activement en Orient. En 956 et 958, il lance des raids contre la province musulmane de Diyar Bakr. En 956, il vise la cité d'Amida mais est battu par Sayf al-Dawla. Lors de la bataille, isolé de ses hommes, il n'aurait survécu que grâce à la solidité de son armure, soulignée par le chroniqueur musulman Al-Mutanabbi. Malgré cette défaite, les Byzantins prennent de court les Hamdanides par un autre assaut mené par Léon Phocas le Jeune sur leurs arrières. Au printemps 958, Tzimiskès prend d'abord la forteresse de Dara et remporte une première victoire contre un lieutenant de Sayf al-Dawla. En juin, il reçoit des renforts et s'empare de Samosate avant d'affronter victorieusement Sayf al-Dawla près de Raban, capturant près de , qui défilent à Constantinople. Ce succès permet aux Byzantins de prendre pied au nord de la Syrie et d'affaiblir le dispositif défensif des Hamdanides, leur principal rival musulman. Ainsi, dès 959, il s'en prend à la Syrie orientale et s'avance jusqu'à Édesse. C'est à cette date, qu'il prend la tête des Anatoliques. En 961 et 962, il est le principal lieutenant de Nicéphore Phocas quand celui-ci mène ses grandes campagnes en Cilicie et jusqu'à Alep. Il s'illustre notamment par des succès contre Naja al-Kasaki, le principal général de Sayf al-Dawla, ce qui participe à fragiliser les défenses des Hamdanides et à permettre le sac d'Alep à la fin de l'année 962, consacrant la supériorité byzantine.
Pendant la minorité de Basile II et Constantin VIII, Tzimiskès fait partie des principaux soutiens de Nicéphore quand il s'empare du pouvoir en 963. Selon certains récits, dont celui de Léon le Diacre, Nicéphore aurait proposé le trône à Tzimiskès, qui l'aurait refusé, mais il s'agit certainement d'une version romancée des événements. Dans ce contexte, cet épisode valorise tout à la fois Nicéphore Phocas, qui est prêt à renoncer au costume impérial, mais préfigure aussi la destinée impériale de Tzimiskès, repoussée pour un temps.
Quoi qu'il en soit, comme le soutient Évelyne Patlagean, la période qui s'ouvre et qui dure jusqu'en 989 voit l'affirmation d'une aristocratie anatolienne, fer de lance des reconquêtes successives de Byzance en Orient et qui s'arroge le pouvoir suprême.
Prise du pouvoir vignette|L'empereur Phocas d'après un manuscrit du conservé à la Biblioteca Marciana de Venise.|alt=Dessin d'un homme couronné, portant une toge et une épée courbée dans sa main droite.
Victoires et honneurs sous Nicéphore II
L'arrivée au pouvoir de Nicéphore Phocas fait de Jean Tzimiskès l'un des personnages les plus influents de l'Empire. Nommé comme domestique des Scholes d'Orient, il poursuit l'œuvre de son mentor face aux Arabes. Dès , les Byzantins repassent à l'offensive et Tzimiskès mène une attaque contre Adana, en Cilicie. Alors qu'il l'assiège, il écrase l'armée de renforts adverse à la bataille dite de la colline sanglante, massacrant les soldats arabes qui refusent de se rendre. Cet événement consacre l'affaiblissement décisif de l'émirat de Tarse. S'il ne peut prendre Mopsueste, il s'arrange pour en ravager les environs, de manière à en affaiblir la défense. Sayf al-Dawla est alors de plus en plus incapable de défendre la Cilicie, livrée à son sort. En 964 et 965, Nicéphore Phocas se rend en personne en campagne, assisté de Tzimiskès, qui participe en 965 à la soumission de la Cilicie, avec les prises de Tarse, Mopsueste, puis de Germanicée durant l'été. Cette conquête d'ampleur, accompagnée de la réaffirmation de la souveraineté impériale sur Chypre, est la consécration de la carrière militaire de Nicéphore Phocas. Ce sont ces victoires qui donnent notamment lieu au programme iconographique d'une église à Çavuşin en Cappadoce, faisant aussi figurer plusieurs personnages clés de son gouvernement, dont Tzimiskès représenté aux côtés de Mélias, autre grand général de l'armée d'OrientAprès son arrivée au pouvoir, Tzimiskès fait modifier l'inscription le concernant, qui le désigne désormais comme empereur ()..
Disgrâce et complot Pourtant, c'est aussi à cette période que Nicéphore écarte Tzimiskès au profit de membres de sa famille proche comme son frère Léon Phocas ou Pierre Phocas. Plusieurs généraux se trouvent congédiés. Les raisons en demeurent mal connues. Il est possible que les réussites de Tzimiskès aient commencé à faire de l'ombre à Nicéphore, qui aurait craint pour son pouvoir toujours fragile.
gauche|vignette|Carte des provinces de l'Empire byzantin en Anatolie vers 950. Jean Tzimiskès gouverne notamment le thème frontalier et très exposé de Mésopotamie.|alt=Carte des circonscriptions territoriales de l'Empire byzantin en Anatolie vers 950.