Les Indo-Européens (ou Proto-Indo-Européens) sont les locuteurs présumés de l'indo-européen commun, une langue ancienne reconstituée ayant donné naissance aux nombreuses langues dites indo-européennes. L'hypothèse d'une communauté linguistique et culturelle indo-européenne, qui aurait exercé une influence sur les peuples d'Eurasie, a été élaborée au à partir de travaux de linguistique comparée, puis confirmée au début du par plusieurs études de paléogénétique.
Bien qu'aucune culture archéologique n'ait pu être attribuée aux Indo-Européens de manière directe, l'hypothèse majoritaire, sur la base des découvertes génétiques et archéologiques récentes, avance que le berceau de la communauté linguistique indo-européenne serait l'aire de la culture Yamna, située dans la steppe pontique, entre l'Ukraine actuelle et le sud de la Russie. En 2015, deux études de paléogénétique affirment qu'une migration massive s'est produite depuis la steppe pontique vers le centre de l'Europe, puis le reste du continent à partir de 3000 av. J.-C. En 2019, une nouvelle étude de paléogénétique avance qu'une importante migration d'ascendance steppique s'est produite en parallèle en direction de l'Asie du Sud, attestant la forte correspondance entre l'héritage génétique de la culture Yamna et la pratique d'une langue indo-européenne.
Origines de l'hypothèse d'une population indo-européenne
La population qui parlait le proto-indo-européen n'a laissé ni trace archéologique ni document historique qu'on pourrait lui attribuer de manière directe : l'existence des Indo-Européens comme peuple est donc une hypothèse au second degré. Pendant longtemps, le principal indice pour affirmer l'existence des Proto-Indo-Européens était les ressemblances entre les différentes langues appartenant au groupe indo-européen (anatolien, tokharien, langues italo-celtiques, langues indo-iraniennes). La découverte de ressemblances entre les mots et les similitudes de la grammaire (conjugaison, déclinaison, nombre de cas grammaticaux) ne permettent pas néanmoins de déduire la localisation du ou des points de départ d'un groupe de locuteurs du proto-indo-européen.
Les recherches archéologiques menées depuis les années 1960 et les résultats de tests génétiques ont cependant contribué à fournir la base archéologique et paléogénétique servant à établir l'existence d'une population proto-indo-européenne avec sa culture matérielle propre, sa langue, son système social et symbolique, puis son expansion dans l'espace eurasiatique. À partir d'indices nombreux et concordants portant sur des éléments culturels, matériels et paléogénétiques, plusieurs chercheurs soutiennent que la culture Yamna serait la région d'origine de la population proto-indo-européenne.
La découverte du langage « indo-européen »
vignette|Franz Bopp, l'un des pères des études indo-européennes.
Dès la fin du , des savants constatent certaines ressemblances dans les langues européennes avec le persan ou le sanskrit. Dans les années 1640, deux professeurs de l'université de Leyde, Marcus Zuerius van Boxhorn Marcus Zuerius van Boxhorn, Antwoord van Marcus Zuerius van Boxhorn, gegeven op de Vraaghen, hem voorgestelt over de Bediedinge van de afgodinne Nehalennia, onlancx uytghegeven, in welcke de ghemeine herkomste van der Griecken, Romeinen ende Duytschen Tale uyt den Scythen duydelijck bewesen, ende verscheiden Oudheden van dese Volckeren grondelijck ontdekt ende verklaert worden, Leyde, Willem Christiaens vander Boxe, 1647, 112 p. et Claude Saumaise Claude de Saumaise, De hellenestica commentarius contraversiam de lingua hellenestica decidens et plenissime pertractans origines et dialectos graecae linguae, Leyde, éd. Ioannis Maire, 1643., développent chacun la thèse selon laquelle toutes ces langues descendraient d'un ancêtre commun, qu'ils baptisent le « scythique ». Toutefois, c'est au début du que l'étude de la question connaît un tournant méthodologique. En particulier, le Danois Rasmus Rask Rasmus Rask, Undersøgelse om det gamle Nordiske eller Islandske Sprogs Oprindelse, Copenhague, Gyldendal, 1818. et l'Allemand Franz Bopp Franz Bopp, Über das Conjugationssystem der Sanskritsprache in Vergleichung mit jenem der griechischen, lateinischen, persischen und germanischen Sprache, Francfort-sur-le-Main, Andreäische Buchhandlung, 1816. mènent chacun des études plus approfondies et plus systématiques qui portent notamment sur les parentés structurelles et morphologiques entre les différentes langues.
La phase « classique » du comparatisme indo-européen va donc de la Grammaire comparéeFranz Bopp, Grammaire comparée des langues sanscrite, zend, grecque, latine, lithuanienne, slave, gothique, et allemande, trad. par Michel Bréal, 1866 ; version allemande : Vergleichende Grammatik des Sanskrit, Zend, Griechischen, Lateinischen, Litauischen, Gotischen und Deutschen, 6 vol., Berlin, 1833–52 ; éd. 1868–71, en 3 vol. (1833-1849) de Franz Bopp au Compendium August Schleicher, Compendium der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, 2 vol., Weimar, H. Böhlau, 1861–2. d'August Schleicher (1861), jusqu'aux années 1880, où commence la publication du Grundriss der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen Karl Brugmann, Grundriß der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, 5 vol., Strasbourg, Trübner, 1886–1893. de Karl Brugmann.
Ces premières recherches linguistiques se sont accompagnées de travaux de nature anthropologiques qui visaient à reconstruire une identité ethnique, culturelle et religieuse de cette population. En effet, outre les langues indo-européennes, de nombreux autres indices religieux, culturels, traditionnels, anthropologiques, et même certains savoir-faire techniques, suggèrent l'existence d'un ancien peuple « indo-européen » qui se serait répandu avec sa langue, ses connaissances propres, son identité ethnoculturelle avant de se différencier géographiquement et de subir des influences diverses dans ses différentes régions d’expansion.
Indices linguistiques Les preuves linguistiques justifiant l'hypothèse d'un groupe de locuteurs indo-européens sont essentiellement au nombre de trois : le vocabulaire commun et les racines communes sont nombreux et concernent notamment les nombres, les parties du corps, les membres de la famille et les pronoms ; la phonologie qui se caractérise par des phonèmes comparables et par des évolutions phonologiques dont on peut rendre compte par des lois phonétiques identiques. Les alternances vocaliques au niveau des verbes et des noms communs sont comparables ; l'indo-européen tel qu'on peut le reconstruire est une langue flexionnelle (avec des déclinaisons) et avec un système verbal. Cela la distingue des langues agglutinantes (langues turco-mongoles par exemple) et la singularise au sein de l'ensemble des langues présentes en Eurasie.
Ces points communs apparaissent néanmoins uniquement au travers d'une comparaison de langues attestées et pour lesquelles le nombre de textes existants et l'ancienneté de ces textes varient beaucoup. Les langues germanique, indo-aryenne (dont le sanskrit), italo-celtique (dont le latin), le grec ancien sont parmi les mieux documentées.
Les raisons qui amènent à penser que le proto-indo-européen constitue une langue spécifique et n'est pas le résultat d'une hybridation de plusieurs langues sont décrites par Laurent Sagart : « Il est maintenant bien établi que les langues contiennent des matériaux divers, dont la résistance à l’emprunt (c’est-à-dire au transfert entre langues en contact) varie de façon spectaculaire. Pour schématiser, le vocabulaire dit “culturel” (noms d’artefacts, de métaux, termes techniques, religieux ou philosophiques, légaux, économiques, poids et mesures etc.) s’emprunte extrêmement souvent : toute situation de contact entre langues inclut au minimum ce genre d’emprunts. Les changements dans l’ordre des mots (par exemple entre le verbe et son sujet) induits par contact ne sont pas rares ; au nombre des éléments rarement empruntés, on compte le vocabulaire dit “de base” — il s’agit de notions communes à toutes les langues, en particulier les pronoms personnels je-tu, les nombres 1-2-3, les noms de parties du corps telles que main-œil-tête, certains verbes tels que manger-mourir-aller. Quant à ce que les linguistes appellent la “morphologie flexionnelle” (pour l’indo-européen, les déclinaisons des noms et des adjectifs, ainsi que les conjugaisons des verbes) elle ne s’emprunte qu’extrêmement rarement : je n’en connais qu’une poignée de cas décrits dans la littératureLaurent Sagart, « Jean-Paul Demoule, l’indo-européen et la linguistique historique. À propos de l’ouvrage “Mais où sont passés les Indo-Européens ?” », in Sino-Tibetan-Austronesian, 17 mars 2018.. »
Indices paléogénétiques Les recherches les plus récentes ont montré en outre la répartition d'éléments génétiques communs sur un vaste espace qui s'étend du nord de l'Inde, de l'Iran jusque dans la partie occidentale de l'Europe, ce qui confirme d'un point de vue scientifique l'existence d'une population commune dont l'ADN a été diffusée sur une aire qui correspond à l'aire de diffusion des langues indo-européennes.
Les chercheurs Pellard, Sagart et Jacques, et suivantes. exposent ainsi l'intérêt dont bénéficient les preuves ADN : « (...) Cette migration des steppes vers l’Europe, décrite par David W. Anthony, fait consensus et a été largement confirmée par des recherches en paléogénétique ( ; ). L’hypothèse d’une migration de la steppe pontique vers l’Inde a également été corroborée par une autre équipe indépendante de spécialistes de l’ADN ancien. » Mais ces indices très partiels ne témoigneraient que du stade final des Indo-Européens, celui de la dialectalisation et de l'éclatement. La diffusion des langues et de la religion indo-européenne n'est pas concevable à partir d'une aire qui est essentiellement l'origine des Indo-Iraniens. L'origine des Indo-Européens est bien plus haute dans le temps.
Critiques des reconstructions d'une population indo-européenne
Les tentatives de reconstruction d'un peuple originel d'« Indo-européens » ont fait l'objet de diverses critiques.
Pour la latiniste Florence Dupont,
Dans une critique de l'ouvrage d'Anthony paru en 2007, Philip L. Kohl considère que ce travail repose sur des simplifications et extrapolations qui aboutissent à un tableau peu réaliste, notamment le fait qu'une culture archéologique correspondrait forcément à un peuple et que les frontières écologiques constitueraient des barrières entre groupes tribaux, étouffant les échanges entre peuples linguistiquement et culturellement distincts. Selon lui, , avant de se demander, à la lumière des échanges culturels qui ont eu lieu dans le passé, : .
D'autres chercheurs ont souligné les limites méthodologiques des reconstructions proposées. Ainsi, en 2001, Xavier Tremblay indique que le « proto-indo-européen » est une reconstruction théorique, bien éloigné de la langue réelle parlée, et que la reconstitution de la mythologie de ce peuple est tout autant abstraite.. Gérard Fussman dresse, en 2003, un même constat de grande incertitude, tant sur les reconstitutions linguistiques que culturelles : En 2015, Paul Heggarty (défenseur de l'hypothèse d'une origine « pastorale » anatolienne) a également mis en avant les précautions méthodologiques à prendre au regard des études paléogénétiques tenues pour confirmer l'hypothèse dominante, car et qu'il fallait un échantillon plus important pour tirer des conclusions définitives : ..
Modalités de diffusion des Indo-Européens Une hypothèse majoritaire : l'hypothèse kourgane