La théorie de la régulation est une théorie économique qui vise à expliquer le passage de la croissance à la crise, sans invoquer de chocs externes.
À partir des travaux fondateurs de Michel Aglietta, de Robert Boyer et de Gérard Destanne de Bernis, elle apparaît au milieu de la décennie de 1970, passage de la croissance à la crise aux États-Unis et en Europe, signifiant la fin des Trente Glorieuses (période de croissance élevée de 1945 à 1973)...
Cette école de pensée est, avec l’économie des conventions, l’une des deux principales approches hétérodoxes de l’économie en France.
Cette théorie de la régulation ne doit pas être confondue avec les théories de la réglementation et de la régulation développées en microéconomie.
La genèse C’est au sein de l’administration française (Insee, DP) que l’École de la régulation a pris naissanceBillaudot, . Il s’agissait de trouver les origines de l’enrayement de la croissance des Trente GlorieusesBoyer, 2004, et du fordisme qui correspond à la hausse simultanée de la productivité et des salaires. Ont été étudiées les crises en général ainsi que les périodes de stabilité ou d’instabilité économiques. Les chercheurs ont d'abord constaté qu’un même régime économique, le capitalisme en l’occurrence, prenait des formes différentes selon les nations. D’autre part, les mêmes causes ne produisaient pas toujours et partout les mêmes effetsBoyer, 2004a, . Ainsi, lors d’un colloque organisé par la Banque de France, Christian De Boissieu constatait des disparités dans les courbes de Phillips qui expriment la relation entre le chômage et l'inflation et dans les lois d’Okun qui étudient les liaisons entre le PIB et le chômage selon les nations, voire les régionsCahiers économiques et monétaires , .. Les modes de réaction spécifiques à chaque nation engendrent des situations économiques différentes. Ces divergences de réaction proviennent de leurs institutions, héritées de l'histoire propre à chaque nation. Les chercheurs ont établi que c’est l’adéquation entre les institutions et le régime économique qui détermine la stabilité ou l’instabilité de l’économie. Si l’on considère l’ensemble des pays, la stabilité n’a caractérisé que deux périodes soit une première allant de 1850 à 1913, ainsi que la période fordiste allant de 1950 à 1970Billaudot, .
Les régulationnistes s’intéressent aux facteurs de déstabilisation lors d’une criseBoyer, 2004a, . Ils recherchent quelle configuration institutionnelle a permis de surmonter les crisesChavance,. L’étude porte sur l’État-nation car les institutions sont intimement liées à leur cadre nationalBoyer, 2004a, .
Les formes du capitalisme À la fin du , quatre modèles de capitalisme étaient encore en compétition : un modèle « marchand » (pays anglo-saxons), un modèle « mésocorporatiste » (Japon), un modèle « social-démocrate » (pays scandinaves) et un modèle « à impulsion étatique » (pays latins dont la France)Billaudot, . Si l’on se réfère non à l’espace mais au temps, deux régimes ont été stables : le capitalisme concurrentiel-bourgeois pour la seconde moitié du jusqu'au début de la Première Guerre mondiale, et la forme monopoliste-fordiste pour les vingt ou trente années qui ont suivi la Seconde Guerre mondialeBillaudot, .
La forme concurrentielle-bourgeoise La stabilité de la forme concurrentielle-bourgeoise de 1850 à 1913 (voire jusqu'à la crise de 1929) est due à la cohérence entre les différentes formes institutionnelles. Le développement du capitalisme industriel naissant nécessitait une forte accumulation de capitaux. Elle fut obtenue par le niveau des profits. L’armée de réserve industrielle (terme marxiste qui désigne l'ensemble des personnes en situation de chômage) issue de la campagne à la recherche de travail et l’absence d’organisation collective des salariés (syndicats, associations de travailleurs, droit du travail) donnaient tout pouvoir à l’entrepreneur. Les fluctuations de l’activité industrielle se traduisaient non sur les profits mais sur le niveau de l’emploi et sur le niveau des salairesBoyer, 2004a, . Le droit et la législation ne prenaient en compte que le propriétaireBillaudot, .
La baisse des prix est la caractéristique principale de cette forme du capitalismeFrédéric Poulon, ..., p. 75. En effet, la concurrence entre les entreprises oblige la majorité des capitalistes à réduire les prix des marchandises pour mieux vendre (accroissement de la productivité). Parmi les conséquences de cette tactique, on peut noter le phénomène de l'obsolescence qui a pour corollaire soit le renouvellement (remplacement) des machines, soit la fermeture des usines pour les producteurs dont les moyens financiers sont insuffisants. Le résultat de ces transformations est la concentration des entreprises et l'augmentation du chômage. Dans ces conditions, la baisse des prix va continuer jusqu'à ce que les capitalistes apprennent qu'il y a également une baisse des prix des biens de consommation et, par conséquent, des bénéfices. Cela amène les capitalistes à baisser les salaires afin d'augmenter le taux de plus-value (pl/v) et les bénéfices. Avec le temps cette exploitation devient de moins en moins facile et il devient de plus en plus difficile de résoudre la crise et un nouveau mode de régulation (ensemble de mesures mis en œuvre par des acteurs économiques et sociaux, à l'instar des entreprises, des représentants des salariés et de l'État, pour faire face au péril (danger, menace) et/ou à la crise réelle) doit être mis en place.
La forme monopoliste-fordiste La période monopoliste-fordiste est caractérisée par la cohérence entre la production de masse (production standardisée et en grande quantité) et la consommation de masse (consommation généralisée à toutes les classes sociales). Désormais, le travailleur est considéré non pas comme un facteur de production (dont le salaire doit baisser pour accroître le taux de plus-value source de bénéfices pour Marx)Frédéric Poulon, ..., p. 64 mais plutôt comme un consommateur à part entière (par l'augmentation de son salaire nominalFrédéric Poulon ..., p. 76) ce qui assura sa stabilitéBoyer, 2004a, . La consommation de masse était permise par la forme du rapport salarial. Les groupes socio-économiques s’étaient dotés de représentations collectives, les gains de productivité étaient partagés ex ante avec les salariésBoyer, 2004a, . La cohérence production/consommation était possible parce que production et consommation se tenaient dans le cadre de la nation. La forme d’insertion dans l’économie mondiale et la forme de la monnaie privilégiaient ce cadre. L’ouverture internationale était faibleBoyer, 2004a, . L'État-nation contrôlait les droits de douane, définissait les modalités d’accueil de l’investissement direct (IDE) et fixait des règles en matière d’investissement de portefeuilleBoyer, 2004a, . L’État gérait la monnaie et contrôlait les changes (en d'autres termes, la Banque Centrale fixait le taux d'intérêt et le taux de change). Il n’y avait pas d’alignement entre les prix intérieurs et les prix mondiauxBillaudot, .
Par rapport au mode de régulation précédent, il faut donc noter deux caractéristiques fondamentales. Comme dans la forme concurrentielle, la concentration des entreprises se poursuit, mais à un rythme plus poussé, marquée par l'accélération du phénomène de l'obsolescence des équipements productifs. Mais ce qui est nouveau, c'est la hausse des salaires nominaux des ouvriers. Des auteurs marxistes (Ph. Herzog, J. Valier, S. de Brunhoff, et notamment P. Boccara, ...) estiment que la hausse des prix des produits vendus qui se matérialise par une baisse du pouvoir d'achat des salariés s'apparente (est synonyme) à une baisse des salaires payés et donc à l'augmentation des bénéfices des entreprises. Cette stratégie est soutenue par l'État qui n'hésite pas à intervenir de leur côté en réalisant des investissements de base (sous forme de routes, d'auto-routes, de ports et d'aéroports), en formant les salariés via les établissements de l'éducation nationale et les centres publics de formation professionnelle, en achetant les produits des entreprises et en les subventionnant. D'autres auteurs, n'appartenant pas au marxisme orthodoxe, même s'ils se réclament en faire partie (J.-H. Lorenzo, O. Pastré, J. Toledano), considèrent que l'augmentation de la productivité des firmes provient aussi de la baisse des prix des équipements (accumulation intensive). Cela fait baisser la composition organique du capital (loi marxiste de l'accumulation extensive) fait retarder la crise du système capitaliste ou ne la rend pas, au moins, inéluctable (i.e, fatale)Frédéric Poulon, ..., p. 76 et 77.
Les institutions Les formes institutionnelles La théorie de la régulation repose sur l'analyse des cinq « formes institutionnelles », caractéristiques d'une organisation sociale. Les caractéristiques d'une forme donnée de capitalisme sont déterminées par ces formes institutionnelles : forme de la concurrence (degré de concentration, formation des prix, concurrence entre salariés, qui détermine alors le salaire) ; forme de la monnaie (monnaie, politique monétaire, financement de l'économie, etc.) ; forme de l'État (intervention économique et sociale) ; forme du rapport salarial (déterminants du salaire et de l'emploi, organisation du travail, etc.) ; forme d'insertion dans l'économie mondiale (relations commerciales, financières et monétaires).
Les formes institutionnelles sont la codification de rapports sociaux contradictoiresBoyer et Saillard, 1995, . Les compromis sont spécifiquement nationauxBoyer et Saillard, 1995, . Les institutions servent de guide d’action et structurent l’ordre social dans un contexte de pouvoirs asymétriquesBoyer et Saillard, 1995, .
Les différentes formes institutionnelles n’ont pas toutes le même poids dans le fonctionnement de l’économie. Certaines dominent. La hiérarchie des formes institutionnelles n’est ni permanente ni universelle. Elle est le reflet de relations de pouvoir s’exprimant dans des coalitions politiquesBoyer, 2004a, . Dans le régime fordiste dominait le rapport salarial. Après 1980 c’est la forme d’insertion dans l’économie mondiale et la forme de la monnaie qui s’imposent avec la mondialisationChavance, . Les institutions et les formes d’organisation étrangères s’hybrident avec la configuration nationaleChavance, .
La modification d’une forme institutionnelle peut altérer l’efficacité économique et/ou ne pas être compatible avec les autres formes institutionnellesBoyer, 2004a, .
La forme de l’État L’État intervient de manières diverses dans les formes institutionnelles. Son ingérence est indispensable dans la forme de la concurrence parce qu’il est nécessaire de mettre des barrières à la conquête d’un pouvoir excessif des grandes firmesBoyer, 2004a, . Le marché ne peut fonctionner efficacement que dans le cadre de règles institutionnelles où l’État intervient (système juridique, système de paiement, codification de la qualité, etc.)Boyer et Saillard, 1995, . L’intervention de l’État n’est pas indispensable mais fréquente dans le rapport salarial. Il s’agit généralement d’édicter un droit du travail protégeant les salariés. L’État intervient dans le régime monétaireBoyer, 2004a, . Il arbitre entre des logiques contradictoires (droit du commerce/droit du travail, mode de financement de la couverture sociale).
Le politique et l’économique sont imbriqués. La sphère politique forme et légitime les compromis. Cependant, les régulationnistes n’analysent pas l’intervention de l’État comme s’il était le chef d’orchestre de la régulation nationaleBillaudot, .
La forme d’insertion dans l’économie mondiale