Les bancs ghetto Anti-Defamation League of Bnai b'rith, Poland: Democracy and the Challenge of Extremism , rapport spécial de l'Anti-Defamation League; 2006: Litman Mor (Muravchick): The war for life; Chapter 5: A BA. In Anti-Semitism (1935-1940): « En argot polonais, on les appelle les "Ghetto Lawkowe" (bancs ghetto) […] » () est une forme de ségrégation officielle dans le placement des étudiants juifs, introduite dans les universités polonaises, tout d'abord en 1935 à l'université nationale polytechnique de Lwów (maintenant Lviv en Ukraine). En 1937, quand cette pratique est légalisée sous conditions, la majorité des recteurs des autres institutions académiques l'adoptent John Radzilowski, Analysis of Hans-Wilhelm Steinfeld’s remarks on Polish-Jewish relations in Lviv, sur maxveritas.com.. Dans le système des ghetto ławkowe, les étudiants juifs sont forcés, sous peine d'exclusion, de s'asseoir dans la partie gauche de l'amphithéâtre ou de la salle de cours, qui leur est réservée. Cette politique officielle de discrimination est souvent accompagnée d'actes de violence dirigés contre eux par les membres de l'ONR (Camp national-radical), mouvement déclaré illégal seulement trois mois après sa formation en 1934, et d'autres organisations antisémites d'extrême droite Antysemityzm lat 30-tych (« L'antisémitisme dans les années 1930 »), Dia-pozytyw, Serwis informacyjny..
La mise en place des bancs ghetto marque une montée de l'antisémitisme en Pologne dans l'entre-deux-guerres Jerzy Jan Lerski, Historical Dictionary of Poland, 966-1945, Greenwood Press, 1996, , Bench Ghetto.. en restant debout pendant les cours au lieu de s'asseoir. La ségrégation continue jusqu'à l'invasion de la Pologne par l'Allemagne, déclenchant la Seconde Guerre mondiale. L'occupation de la Pologne de 1939 à 1945 par l'Allemagne nazie met fin à l'ensemble du système éducatif polonais.
Contexte
Le pourcentage de Juifs par rapport à la population totale de la Pologne croit considérablement pendant la guerre civile russe. Plusieurs centaines de milliers de Juifs accroissent ainsi la minorité juive polonaise déjà assez nombreuse et vivant principalement dans les grandes zones urbaines Sharman Kadish, Bolsheviks and British Jews: The Anglo-Jewish Community, Britain, and the Russian Revolution, Routledge, 2013, page 87, . Paul Johnson: A History of the Jews, Harper Perennial, Londres, 1987, page: 527, .. Ils sont considérés comme des étrangers en Pologne, car ils font partie des communautés juives européennes les moins assimilées à cette époque: Celia Stopnicka Heller: On the Edge of Destruction: Jews of Poland Between the Two World Wars; éditeur : Wayne State University Press ; 1993 ; ; , tout en formant la seconde minorité par son importance avec environ 10 % de la population totale de la deuxième république de Pologne. La présence juive dans les institutions scolaires commence à croitre dès la Première Guerre mondiale, et comme la culture juive encourage grandement l'éducation: Edward H. Flannery: The Anguish of the Jews: Twenty-Three Centuries of Antisemitism; éditeur : Paulist Press ; 2005 ; page : 200 ; : H. Rabinowicz: The Battle of the Ghetto Benches; éditeur : The Jewish Quarterly Review ; nouvelle série ; volume: 55; n°: 2; octobre 1964; pages: 151 à 159, le nombre d'étudiants juifs dans les universités polonaises pendant l'entre-deux-guerres est hors de proportion comparé à celui des Polonais non-juifs. Au début des années 1920, les Juifs représentent plus d'un tiers des étudiants dans les universités polonaises. À la même époque, les universités polonaises deviennent un bastion des partisans du mouvement nationaliste et antisémite Démocratie Nationale: Emmanuel Melzer: No Way Out: The Politics of Polish Jewry, 1935-1939; éditeur : Hebrew Union College Press ; 1997 ; pages : 71 à 73 ; ; ; « En fait, depuis leur indépendance, les universités polonaises ont été des places fortes des membres d'Endejca et de l'agitation antisémite ».
Des propositions de réimplanter le numerus clausus, qui aurait limité l'inscription des Juifs à 10 % du nombre total d'étudiants, soit approximativement le pourcentage de Juifs dans la population polonaise, sont faites dès 1923. Cependant, sa mise en place aurait violé le Traité des minorités polonaises, annexe au traité de Versailles de 1919, et donc les demandes sont rejetées. Malgré ces premières objections, la Pologne renoncera à l'application de ce traité en 1934 Feigue Cieplinski: "Poles and Jews: the Quest for Self-Determination, 1919-1934; " Binghamton Journal of History; automne 2002; consulté le 19 février 2014. Le nationalisme polonais et l'hostilité à l'égard des minorités, et principalement des Juifs redoublent. Les politiques discriminatoires à l'encontre des Juifs dans l'éducation en Pologne prolongent les pratiques du numerus clausus de l'Empire russe, mises en place par les tsars lors des partages de la Pologne. Les quotas imposés dans le domaine de l'éducation entrainent de fait une limitation de la participation juive dans la vie publique. Ces décisions prises maintenant localement unissent les Polonais de souche, mais divisent la nation en tant que telle: Celia Stopnicka Heller: On the Edge of Destruction: Jews of Poland Between the Two World Wars; éditeur : Wayne State University Press ; 1993 ; pages : 77-78; ; .
Différents moyens pour limiter le nombre d'étudiants juifs sont adoptés afin de réduire leur rôle dans la vie économique et sociale en Pologne. La situation des Juifs va s'améliorer sous Józef Piłsudski: Gunnar S. Paulsson: Secret City: The Hidden Jews of Warsaw, 1940-1945; éditeur : Yale University Press ; 2003 ; page : 37 ; , mais après sa mort en 1935, le mouvement Démocratie nationale regagne en puissance et le statut des Juifs se détériore. La ligue étudiante Liga Zielonej Wstążki (Ligue du ruban vert), créée en 1931, distribue des tracts antisémites et appelle au boycott des commerces juifs et à l'établissement du numerus clausus: Joanna B. Michlic: Poland's Threatening Other: The Image of the Jew from 1880 to the Present; éditeur : University of Nebraska Press ; 2006 ; page : 113: Emanuel Melzer: No Way Out: The Politics of Polish Jewry, 1935-1939; éditeur : Hebrew Union College Press ; 1997 ; Page : 6 ; . En 1934, un groupe de rabbins adresse une pétition à l'archevêque de Varsovie, Aleksander Kakowski, afin de mettre fin au déchaînement de la jeunesse. Dans sa réponse, Kakowski reconnait que les incidents sont regrettables, mais déclare aussi que les journaux juifs infectent la culture populaire avec leur athéisme.
L'agitation contre les étudiants juifs s'intensifie pendant la Grande Dépression de 1929 et par la suite, quand le chômage commence à affecter la classe intellectuelle polonaise. Les demandes se font de plus en plus pressantes de diminuer le nombre de Juifs en science et en économie de façon à laisser la place aux Polonais chrétiens. En novembre 1931, des violences éclatent dans plusieurs universités pour accompagner ces demandes. Le statut d'autonomie des universités contribue à accroitre ces violences , car de nombreux recteurs d'universités refusent d'appeler la police pour protéger les étudiants juifs des attaques sur les campus, et ne prennent aucune action contre les étudiants impliqués dans les violences antijuives: Melzer; page : 72: Melzer; page : 73.
Tentatives de légalisation d'une ségrégation des sièges En 1935, les étudiants membres de Démocratie nationale et du Camp national-radical, influencés par les Lois de Nuremberg promulguées par l'Allemagne nazie demandent que les Juifs soient relégués dans une partie séparée de la classe appelée bancs ghetto. La majorité des étudiants juifs refusent cette relégation, la considérant comme une violation de leurs droits civiques: Joanna Beata Michlic: Poland's Threatening Other: The Image of the Jew from 1880 to the Present; éditeur : University of Nebraska Press; 2006 ; pages : 113-114 ; . Dans certaines universités, les étudiants polonais contraignent violemment les étudiants juifs à s'asseoir sur les bancs qui leur sont destinés.
Après la mort de Piłsudski en 1935, des émeutes anti-juives éclatent à l'université de Varsovie et à l'École polytechnique de Varsovie. La violence se propage des campus aux rues de Varsovie. Par la suite, celle-ci s'étend à d'autres universités de Pologne. Aux violences des étudiants polonais, répond la violence d'étudiants juifs de l'Association sioniste universitaire Kadimah (Akademicki Związek Syjonistyczny "Kadimah") qui s'attaquent aux étudiants polonais: Lucyna Kulińska: Związek Akademicki "Młodzież Wszechpolska" i "Młodzież Wielkiej Polski" w latach 1922-47; éditeur : Abrys; Cracovie ; 2000 ; pages : 38–39 ; . En , à la suite de vagues ininterrompues de violences antijuives, les autorités décident de fermer temporairement les institutions universitaires de Varsovie. La presse de Démocratie nationale en rend responsable les Juifs qui refusent de respecter les places que leur imposent les étudiants polonais.
Introduction des bancs ghetto 200px|thumb|right|Carte d'identification d'un étudiant juif de l'université de Varsovie en 1930. En plus du tampon rond officiel de l'université, le tampon rectangulaire au-dessus de la photo, mentionne qu'il doit s'asseoir sur les bancs ghetto
Alors que dans un premier temps le gouvernement polonais s'oppose à la politique de ségrégation, les universités jouissant d'une certaine autonomie, sont capables d'imposer leurs propres lois. Les bancs ghetto sont officiellement instaurés en , tout d'abord à l'Université nationale polytechnique de Lviv (Lwów Polytechnic): Robert Blobaum: Antisemitism and Its Opponents in Modern Poland; éditeur : Cornell University ; 2005 ; : « Les premiers à accepter les demandes ségrégationnistes des étudiants nationalistes, sont les membres du conseil de faculté du Département d'ingénierie et de mécanique de l'Institut polytechnique de Lwow qui adoptent le 8 décembre 1935 les résolutions nécessaires. Ils sont rapidement imités ailleurs ». À la suite de violentes attaques contre les étudiants juifs, l'administration de l'université impose que ceux-ci devront dorénavant s'asseoir à certains emplacements, sous menace d'expulsion. Des sanctions sont appliquées à ceux qui s'absentent pour protester contre la ségrégation. La démarche de légalisation des bancs ghetto est contestée par la communauté juive, qui y voit un dangereux précédent. Les bancs ghetto sont critiqués par les députés juifs au Sejm (Diète de Pologne). En janvier 1936, une délégation de la communauté juive de Lwów (actuellement Lviv) rencontre le ministre de l'éducation de Pologne, qui promet de discuter le problème avec les dirigeants de l'université, et en , le conseil scientifique de l'Université polytechnique de Lwów annule les bancs ghetto.
Le recul de la cause ségrégationniste à Lwów, n'arrête pas l'établissement de bancs ghetto dans d'autres universités polonaises. Les organisations de jeunesse nationaliste, dont l'Obóz Zjednoczenia Narodowego (Camp d'unité nationale), le Związek Młodej Polski: Melzer; page : 74 (Union de la jeune Pologne), le Młodzież Wszechpolska (Jeunesse polonaise) et la Narodowa Demokracja (Démocratie nationale), réaffirment leur demande pour des bancs ghetto. Le ministre de l'éducation à Varsovie est opposé aux bancs ghetto, déclarant que le numerus clausus est en violation de la constitution et affirme que « les ghettos d'étudiants ne seront pas introduits dans les universités polonaises. ». À la suite de sérieuses émeutes à l'université, le ministre condamne ce patriotisme zoologique, mais est obligé d'abandonner son opposition, espérant que l'introduction des bancs ghetto mettra fin aux émeutes.