Qatna (Qaṭna) est une cité antique située en Syrie à au nord de Damas, sur l'actuel site de Tell Mishrife. C'était la capitale d'un royaume qui fut l'un des plus importants de la région dans la première moitié du avant notre ère, et avait encore une certaine puissance dans la seconde moitié de ce même millénaire.
Les vestiges actuellement visibles et qui ont fait l'objet de fouilles récentes constituent un tell d'une superficie d'environ . Le tell se situe au bord du plateau calcaire qui délimite le désert syrien et domine la plaine fertile de Homs.
La cité qui s'est développée depuis le début du était un point important de passage sur les routes de commerce de la région. Plusieurs dynasties de rois s'y sont succédé pendant presque mille ans, développant une culture raffinée, un artisanat, et utilisant l'écriture cunéiforme.
Fouilles
C'est à partir de 1924, pendant le protectorat français, que cette ville totalement oubliée revient au jour. Le site est fouillé une première fois par une équipe française dirigée par Robert du Mesnil du Buisson, entre 1924 et 1929. Ces premières campagnes sont peu fructueuses : elle se concentrent sur la zone du palais, où sont mis au jour quelques objets dont un sphinx d'origine égyptienne ainsi qu'un lot de tablettes d'inventaire du temple de la déesse Nin-égal (la « Dame du Palais »). Il fouille également des portes de la ville basse, au nord et au sud. Dans les années qui suivent, le site est recouvert par le village de Mishrifé.
En 1994, les fouilles reprennent sur le tell Mishrife, conduites par des équipes syriennes dirigées par Michel al-Maqdissi de la Direction syrienne des Antiquités. Elles sont menées dans plusieurs endroits, notamment le sommet du tell. En 1999 la fouille devient multinationale, avec l'arrivée d'une équipe italienne dirigée par Daniele Morandi Bonacossi, et une allemande dirigée par Peter Pfälzner.
Histoire
Le site de Qatna est occupé depuis le Bronze ancien, dans la première moitié du (voir plus bas). Mais c'est au début du que la ville devient importante.
Le royaume amorrite de Qatna
Le développement de Qatna à la période amorrite (v. 2000-1600 av. J.-C.) est établi par l'archéologie, qui connaît cette période comme le Bronze moyen, puisque c'est du début de cette époque que date une réorganisation du site se traduisant par l'érection d'impressionnantes murailles formant une enceinte quadrangulaire qui protège la cité. L'extension de l'habitat et les constructions monumentales semblent surtout se faire après 1800, ce qui correspond à la période des archives de Mari documentant la présence d'un royaume puissant à Qatna. Le Palais oriental est érigé dans la seconde partie de la période. La date de construction du grand Palais royal est en revanche débattue : l'équipe allemande la situe aux , tandis que les équipes syrienne et italienne la placent plus tard, aux .
Quelques tablettes du ont été mises au jour lors des fouilles récentes, mais elles n'apportent pas d'informations sur l'histoire politique du site. Pour cela il faut se tourner vers les archives de Mari qui nous renseignent de manière indirecte sur l'histoire du royaume de Qatna, sur la période 1810-1760, quand il est dirigé par Ishkhi-Addu (Išḫi-Addu) puis par son fils Amud-pi-El (qui lui succède vers 1772). Qatna est alors l'un des plus puissants de Syrie et de tout le Proche-Orient. Elle occupe une position importante dans les réseaux d'échanges de la période, servant de lien entre la Haute Mésopotamie et les ports du Liban. La seconde ville du royaume, Nashala (aujourd'hui al-Qaryatayn), est située à 75 kilomètres au sud-est de Qatna, sur une route menant vers l'Euphrate, et son gouvernement est confié à Amud-pi-El quand il n'est encore que prince héritier. Elle contrôle peut-être aussi Tadmor (Palmyre), qui joue déjà un rôle important sur les routes caravanières (à une époque où les ânes sont les principaux animaux de bât). Les convois sont cependant menacés par des groupes nomades, les Sutéens, qui servent d'autre fois de guides à travers les routes de la steppe.
Sur le plan politique et militaire, le plus grand rival de Qatna est son voisin du nord, le Yamhad, dont la capitale se trouve à Alep. Samsî-Addu, roi de Haute-Mésopotamie, faisant lui aussi face à Alep depuis qu'il a conquis Mari, choisit de s'allier au roi Ishkhi-Addu de Qatna. Dans ce but, la fille de ce dernier, Dam-hurasi, épouse Yasmah-Addu, le fils de Samsi-Addu, qui règne alors à Mari. La conclusion de ce mariage et son déroulement sont bien connus par les archives mariotes. L'alliance entre les deux fait que c'est pour cette période, antérieure à 1775, que la documentation de Mari fournit le plus d'informations sur Qatna. Ce royaume est alors entraînée dans plusieurs conflits, directs ou indirects, avec Sumu-epuh d'Alep, qui soutient des révoltes contre Ishkhi-Addu dans le nord du Liban. À une occasion, Samsi-Addu et Yahdun-Lim envoient des troupes de soutien à Qatna. Des liens de nature économique sont également tissés, qui se traduisent par la possibilité offerte à Mari de faire paître ses troupeaux sur le territoire de Qatna, et surtout la venue de caravanes depuis cette dernière.
En 1775 av. J.-C., Samsi-Addu décède, et son royaume s'effondre. Soutenu par Hammurabi, le nouveau roi du Yamhad, Zimri-Lim monte sur le trône de Mari en chassant Yasmah-Addu. Quand il occupe le palais de Mari, il conserve le harem du vaincu, et il fait donc de Dam-hurasi son épouse principale. Cela lui permet de rester en bons termes avec Amut-pi-El, tout en étant allié du roi d'Alep, dont il épouse aussi une fille. Il y a peu d'attestations de relations avec Qatna sous son règne, principalement des liens commerciaux et l'envoi de troupes de Qatna dans le royaume de Mari pour aider Zimri-Lim à mater la révolte des tribus benjaminites au début de son règne. Il a été proposé que Mari et Eshnunna ait conduit une campagne contre Qatna vers 1770, mais cela repose sur une interprétation d'une tablette dont le sens n'est pas clair. Les relations avec Mari semblent en tout cas se distendre puisque le roi de Qatna se range du côté des Élamites quand ils partent en guerre contre une coalition de rois amorrites dirigées par Zimri-Lim et Hammurabi de Babylone, sans toutefois leur apporter un soutien effectif car le théâtre des opérations est trop éloigné de son royaume. Par la suite les relations se normalisent, et le roi de Qatna semble avoir envoyé des troupes à celui de Babylone, conjointement à celles de Mari, pour l'aider à prendre le royaume de Larsa.
La prise de Mari en 1761 av. J.-C. par Hammurabi de Babylone, marquant la fin des archives dans cette ville, réduit notre connaissance de Qatna et de la situation politique de la Syrie en général pour les décennies suivantes. D'après ce que semblent indiquer les archives d'Alalakh (fin - début ), Qatna subit une défaite face au Yamhad, mais cela ne remet pas forcément en cause son statut de grande puissance en Syrie.
thumb|Sphinx inscrit au nom d'Ita, fille du pharaon Amenemhat , mis au jour dans le temple de Nin-egal de Qatna. Musée du Louvre.
Parmi les découvertes effectuées dans le secteur officiel de Qatna se trouvent plusieurs objets provenant d’Égypte. Lors des fouilles françaises, le temple de Nin-égal a livré un sphinx en pierre venu d'Égypte, inscrit au nom d'Ita, fille du pharaon Amenemhat (1928-1895 av. J.-C.), qui établit les contacts entre Qatna et le pays des Deux Terres. Reste à savoir quand il est arrivé dans la région : probablement plusieurs siècles après sa réalisation, en tant que présent diplomatique de l'époque des Hyksos (v. 1650-1550) ou peu après. Les fouilles récentes ont livré un vase au nom de Sésostris (v. 1956-1910) qui pourrait en revanche avoir été envoyé à Qatna dès le règne de ce roi. Cela indique en tout cas que Qatna entretient des liens avec l’Égypte dès cette époque, sans doute par l'intermédiaire de Byblos qui est sa principale porte d'entrée au Levant. Des sceaux imprimés sur des bulles d'argile contemporains de l'époque des archives de Mari attestent aussi de liens diplomatiques avec le pays de Canaan, plus au sud. Des tablettes de Sippar, au nord de la Babylonie, indiquent que des marchands de cette ville commercent à Qatna.
Le Bronze récent
Qatna est toujours la capitale d'un royaume aux et Il ne s'agit plus d'un royaume de premier rang, mais plutôt d'un royaume secondaire, devenu vassal du Mittani, puis de l'Égypte. La transition entre les deux périodes semble marquée par un programme de constructions ambitieux, qui pourrait voir l'érection du Palais royal et du Palais de la ville basse. L'histoire politique de sa dernière phase est reconstituée dans les grandes lignes grâce aux sources provenant du site et de l'extérieur, mais des informations primordiales manquent encore. Les noms des rois connus par les tablettes locales donnent pour cette période la possible séquence Naplimma, Sinad(d)u puis Adad-narari (ou Addu-narari) et Idadda, avant Akizzi documenté dans le corpus des Lettres d'Amarna.
Les sources provenant du site de Qatna même pour cette époque se sont étoffées avec les découvertes de plusieurs tablettes cunéiformes sur l'acropole et dans le palais royal. À l'époque des fouilles françaises, les principaux textes trouvés étaient les « inventaires de Qatna », une dizaine de tablettes de listes enregistrant de plus de objets (surtout des vases et des bijoux) voués à la déesse de la ville, Nin-égal (la « Dame du Palais »), aussi surnommée la « Dame de Qatna », et aux « Dieux du roi ». Un texte indique qu'elle disposait d'une statue de culte en or fauve. Les tablettes donnent des listes de rois, dont on ne savait pas dater les règnes. D'autres tablettes et fragments mis au jour lors des fouilles françaises sont de nature juridique, économique et astrologique. Les tablettes retrouvées en 2002 par les fouilleurs allemands dans le couloir menant aux tombes royales ont donné le nom d'un roi commun à celui des inventaires, Idadda/Idanda, et ont permis d'éclaircir un peu la séquence de rois. Cette archive de 71 tablettes comprend surtout des documents administratifs, dont des inventaires sur l'agriculture et l'élevage (notamment des chevaux) qui indiquent la présence de grands domaines, mais aussi quelques lettres et documents juridiques. Elles sont rédigées en akkadien fortement mâtiné de hourrite et de langues ouest-sémitiques locales Thomas Richter et Sarah Lange, Das Archiv des Idadda: Die Keilschrifttexte aus den deutsch-syrischen Ausgrabungen 2001-2003 im Königspalast von Qatna, Wiesbaden, Harrassowitz, 2012.