Marie Élisabeth Sergent (Paris, - Paris, Paris, État civil reconstitué, vue 47/51.Date de décès indiquée par Jean Ziegler (op. cit.) d’après les registres des convois et des inhumations du cimetière Montmartre. Céleste Mogador fournit la date erronée du 8 décembre 1846, dans ses Souvenirs. Élise / Lise est parfois dénommée Élisa, Rosita ou Élise-Rosita en référence à son premier surnom., généralement appelée Lise ou Élise Sergent, est une danseuse et courtisane célèbre des dernières années de la monarchie de Juillet. Elle est surtout connue sous le sobriquet de reine Pomaré, emprunté à la reine de Tahiti Pōmare IV qui défrayait alors l’actualité politique par ses démêlés avec la France (guerre franco-tahitienne sur fond de rivalité avec le Royaume-Uni).
Biographie Enfance et adolescence Ainée d’une famille de cinq enfants, Élise est la fille de Marie Élisabeth et François Sergent.. Par ses parents, elle est liée au monde de la musique et du spectacle : son père est depuis les années 1810 un proche collaborateur de la famille Franconi, tout d’abord chef d’orchestre puis compositeur attitré du Cirque-Olympique. Il dirige et compose pour les Franconi la musique de nombreux mimodrames, tels que L'éléphant du roi de Siam en 1829. Coadministrateur du cirque avec Adolphe Franconi et Ferdinand Laloue à partir de 1830, il quitte ce poste à la suite de la faillite de la société gérante en 1836. La mère d’Élise, écuyère du Cirque-Olympique, est la fille d’Henri Franconi qui est également le parrain de la future « reine Pomaré ».
Élise est placée très tôt dans un pensionnat où elle bénéficie d’une éducation soignée, apprenant le piano, le chant et l’équitation. À l’âge de 15 ans, elle revient habiter chez ses parents, rue du Faubourg-du-Temple. Deux ans plus tard, mise enceinte par un ami de la famille, elle s’enfuit du domicile par peur de la réaction de son père, rendu irascible par ses difficultés financières et pour qui l’honneur familial est plus que sacré.
Elle passe l’hiver 1842-1843 dans des conditions difficiles, logée dans une petite chambre d’hôtel qu’elle occupe gratuitement en échange de travaux domestiques. Affaiblie par le froid et la malnutrition, elle contracte sans doute à ce moment la tuberculose qui l’emportera quelques années plus tard. Son enfant décède quelques mois après sa naissance, au terme d’une « lutte horrible » contre la mort. Très instruite et issue d’un milieu relativement aisé, Élise répugne à travailler . Elle est donc entraînée dans une vie précaire de lorette, qu’elle partage un moment avec Elvire Bonzé, future partenaire de danse (et rivale) connue sous le nom de Rose PomponNée Elvire Caroline Hamelin en 1824, morte modeste rentière à Versailles en 1895 après une vie rocambolesque..
La prostitution, dans laquelle elle construit déjà son futur personnage de reine altière, est pourtant très mal vécue : elle projette à plusieurs reprises de se retirer dans un couvent, et, selon Céleste Mogador, nourrit des idées de suicide malgré une profonde hantise de la mort. Elle commence à fréquenter les bals publics en 1843 et se crée une petite réputation de danseuse à la Grande-Chaumière sous le nom de Rosita.
La « reine » du bal Mabille
En , Élise fait sensation au bal Mabille tout juste rénové lors d’une soirée qui la consacre « reine de la polka », la nouvelle danse en vogue dans la capitale. Une exclamation poussée dans le public et reprise par la foule des admirateurs consacre son nouveau surnom de « reine Pomaré » — . Céleste Mogador, qui avait assisté à cette même soirée, en donne un récit très proche dans ses Mémoires.. Son allure pleine de fierté, son teint bistre et son épaisse chevelure noire évoquent l’apparence exotique que l’on prête à la reine thaïtienne. , note Théophile Gautier..
Ce succès ne se dément pas lors de ses apparitions suivantes et les journaux s’en font l’écho, y compris - et surtout - la presse réputée « sérieuse ». Le journaliste Charles de Boignes ouvre le ban dans le Constitutionnel le , suivi notamment le par Théophile Gautier qui encense dans la Presse . Parallèlement, les nombreuses brochures sur les bals publics parisiens publiées en 1844 et 1845 font la part belle au nouveau jardin Mabille et à sa « reine », à la fois reflets d’un succès mérité et des efforts publicitaires intenses fournis par Victor Mabille pour promouvoir son jardin enchanté. , écrit le Charivari. Par moquerie, le Tintamarre crée le néologisme Pomareska. Gustave Bourdin lui consacre une brochure illustrée de 63 pages, le Voyage autour de Pomaré, dont Théodore de Banville demande à Nadar d’assurer la promotion.
Au « bal d’été » de Mabille et au « bal d’hiver » du Ranelagh, Élise côtoie Brididi, danseur, mime et équilibriste, Pritchard, pseudonyme emprunté à George Pritchard, le conseiller de la vraie reine Pomaré, ainsi que les polkeuses et, comme elle, demi-mondaines, Rose Pompon, Clara Fontaine et Céleste Mogador.
Une rivalité s’installe entre celle-ci et Pomaré, culminant fin , juste avant la clôture saisonnière du bal, lors d’une soirée où la garde doit séparer les partisans des deux danseuses. Céleste en fait le récit dans ses Mémoires : . Les deux jeunes femmes finissent par partager le titre de « reine » et lier une amitié qui ne s’interrompra qu’avec la mort de Pomaré. Chez Mabille, elles dansent souvent le quadrille en vis-à-vis.
Assez grande et mince, accentuant son aspect exotique par des costumes fantasques, Élise est davantage louée pour sa danse que pour sa beauté. , note diplomatiquement Céleste Mogador, elle présente un corps atypique chez les demi-mondaines alors en vogue et un visage fier et ombrageux que beaucoup jugent ingrat - à l’exception notamment de Heinrich Heine. Pour le baudelairiste Jean Ziegler, . Des textes contemporains de la danseuse confirment ce jugement — ..
Son aura attire les écrivains, les journalistes et les dandys dont beaucoup fréquentent assidument le jardin Mabille. Ceux-ci apprécient l’énergie pétulante de la jeune fille, qui la font comparer à . Ce sont notamment Théophile Gautier, Alphonse Karr, Eugène Sue, Auguste Vitu, Théodore de Banville, Alexandre Privat d'Anglemont et Auguste Romieu. Ces trois derniers lui consacrent des poèmes. Elle croise également, durant l’été 1845, Charles Baudelaire dans son appartement de l’hôtel Pimodan qu’il s’apprête à libérer, et noue probablement une brève liaison avec le poète. Outre par son entrain, c’est par son caractère excentrique et juvénilement provocateur qu’Élise séduit : jonglant avec les calembours et les traits d’esprit parfois salaces, elle n’hésite pas à entonner en public des chansons paillardes pour choquer les « bourgeoises ». Banville la décrit comme . Un soir, les passants des boulevards la voient « vêtue de satin et de dentelles, dramatiquement décolletée, les bras nus », conduisant à grand train une calèche à quatre chevaux louée pour elle par Alfred d'Orsay, alors que le cocher se prélasse dans la voiture..
Fin de vie
Début , Élise s’essaie au théâtre mais essuie un échec cuisant dans un spectacle donné au Palais-Royal, La reine Tintamarre, où elle danse la polka. Selon Céleste Mogador, elle aurait été victime d’une cabale. L’échec est sans grande conséquence sur sa popularité, de même qu’une affaire de détournement de plis postaux impliquant son amant, dans laquelle elle est suspectée de complicité, arrêtée à la sortie du bal Mabille le , incarcérée pendant 48 heures et finalement mise hors de cause.
Dès ses débuts de danseuse, elle souffre de la tuberculose. Céleste Mogador la montre prise de toux violentes lors de ses pauses au bal Mabille. Souffrance aggravée par la danse, de manière inévitable car celle-ci représente pour elle une nécessité vitale : celle de la courtisane obligée de briller en permanence pour s’attirer les faveurs d’amants fortunés avant que le succès s’estompe, quitte à y consumer toutes ses forces. , résume cruellement Auguste Vitu.. Pour Susan Griffin, la maladie et le pressentiment d’une mort prochaine ont pu contribuer à l’envoûtement suscité par sa danse, alternance de fougue et de lascivité, qui aurait uni, , la hantise des privations et le désir ardent de dévorer la moindre parcelle de vie entre deux rechutes, désir désespéré de survie .. Un curieux recueil anonyme de poèmes datant de 1844 et intitulé Les polkeuses témoigne de cette dualité qui imprègne sa danse jusqu’à la morbidité :
Élise effectue un séjour de santé à Nice (peut-être précédé par l’Italie) durant l’hiver 1846-1847, au terme d’une année où sa fréquentation des bals s’est nettement raréfiée. Elle fait encore une apparition en février au bal des Variétés, où Théophile Gautier la voit danser « en convalescente, avec des pas langoureux et une nuageuse mélancolie ». Ses derniers jours ne sont connus que par le récit qu’en donne Céleste Mogador. Au cours d’un repas au restaurant des Trois Frères Provençaux, elle s’effondre en voulant participer à une valse, la bouche en sang. Elle est ramenée dans son appartement de la rue d’Amsterdam, qu’elle ne quittera plus. Son protecteur, pourtant fortuné, lui retire tout soutien financier. Comme elle est endettée et n’a aucune ressource propre, son mobilier est saisi. Décédée le à l’âge tout juste atteint de 22 ans, elle est inhumée le lendemain au cimetière de Montmartre.
Postérité
Élise Sergent aurait pu tomber dans un oubli presque total depuis le siècle dernier sans le témoignage de Céleste Mogador sur celle qu’elle présente comme sa meilleure amie. Céleste rapporte dans ses Mémoires quelques éléments de la vie d’Élise et relate, de son propre point de vue, la rivalité entre les deux « stars » du bal Mabille. Indirectement, Élise est encore un personnage assez connu par ce biais, l’intérêt historique et littéraire suscité par Mogador ne s’étant jamais interrompu (biographies, romans, articles).
La danseuse
Le nom de Pomaré est étroitement associé à la polka, danse originaire de Bohême connue à Paris depuis 1840, mais qui ne commence à faire fureur, tout d’abord dans les salons puis dans les bals publics, qu’à partir de février-. Si elle n’en est pas l’initiatrice, elle en est incontestablement la première « star » et la première danseuse de bals publics, non professionnelle, qui ait accédé à une véritable célébrité, sanctionnée par la presse. D’autres noms la rejoignent après son triomphe au bal Mabille, notamment ceux de Céleste Mogador et de Clara Fontaine.
Plus simple que la valse et particulièrement animée, la polka se caractérise par sa facilité d’apprentissage, ainsi Mogador rapporte l’avoir apprise en cinq heures sur les instructions du danseur Brididi. Les polkeuses et polkeurs de cette époque ont apporté à la danse de bal une « ivresse transgressive » et une « fureur libératrice des corps »Alain Montandon, Danser, c’est sauter par-dessus son ombre, in , infléchies chez Pomaré par une chorégraphie très personnelle et « habitée », d’essence romantique :
Poèmes et chansons
Banville, Baudelaire, Nadaud
De nombreux poèmes lui ont été consacrés de son vivant, dont trois signés de Banville, Privat d'Anglemont et Romieu. Gustave Bourdin les reproduit dans sa brochure sur la reine Pomaré, ainsi que plusieurs articles de presse. Élise laisse également quelques empreintes dans l’œuvre de Baudelaire, notamment le poème connu sous le titre Combien dureront nos amours ?Charles Baudelaire, Poèmes divers et des traits prêtés à la Fanfarlo, dans la nouvelle du même nom écrite en 1847.
Durant la deuxième moitié du , le surnom de la danseuse était encore très connu en tant qu’emblème d’un « âge d’or » des bals publics et de la polka, celui des années 1840, que la révolution de 1848 avait brusquement balayé. Pomaré, Maria la Polkeuse, Clara Fontaine et Mogador étaient célébrées par une ritournelle très populaire de Gustave Nadaud, Les reines de Mabille, écrite vers 1860 dans un registre assez leste regretté d’ailleurs plus tard par le chansonnier :
Heinrich Heine