Les Tupamaros (officiellement Mouvement de libération nationale-Tupamaros, MLN-T) sont un mouvement politique uruguayen, d'extrême gauche, qui prôna l'action directe et la guérilla urbaine dans les années 1960 et 1970. Il est aujourd'hui légaliste et intégré au Front large, et se rapproche plus d'une gauche classique que de l'extrême gauche, devenant peu à peu un parti de gouvernement, qui revendique toutefois toujours poursuivre un objectif révolutionnaire, mais désormais par des moyens légaux et progressifs.
Leurs premières actions consistent surtout à braquer des banques, parfois pour redistribuer leur butin dans les quartiers pauvres de la capitale, ce qui leur a valu le titre de guérilla « Robin des bois » et la sympathie d’une partie de la population, d’autant que leurs actions ne font pratiquement pas de victimes. Raúl Sendic (1925-1989) en devint l'une des figures les plus connues, allant jusqu'à être qualifié abusivement de dirigeant des Tupamaros, malgré l'existence d'une direction collégiale véritable. C'est l'un des rares mouvements de guérilla à s'être transformé en mouvement politique légaliste, en s'intégrant en 1989 à la coalition de gauche du Front large et créant du même coup le Mouvement de participation populaire, qui participa directement aux élections, pour la première fois en 1994, au cours desquelles furent élus des dirigeants Tupamaros tels que José Mujica et Eleuterio Fernández Huidobro. Mujica a été choisi en en tant que candidat présidentiel du Front large puis élu président de la République le .
Le nom
Le nom de Tupamaros provient de Túpac Amaru, le chef indien qui conduisit l'une des révoltes les plus importantes contre les Espagnols, en 1572, dans la vice-royauté du Pérou. Après son écartèlement à Cuzco, en 1572, le nom de Tupamaros devint une appellation péjorative pour les rebelles de l'empire colonial espagnol. Il fut aussi utilisé en Uruguay pour désigner les gauchos ayant suivi le Libertador José Artigas dans la lutte pour la réforme agraire, la justice sociale et l'indépendance.
Dans l'Uruguay du , le terme apparaît pour la première fois en 1962 sur un tract étudiants soutenant les luttes paysannes, signé TNT (los Tupamaros no transan : « les Tupamaros ne transigent pas »). Le terme est ensuite repris par le « Coordinateur », une structure créée en 1963 et liant une cinquantaine de jeunes Lástima pero adiós, El País, 10 février 2007 , appartenant à différents groupes révolutionnaires et ancêtre du MLN (Mouvement de libération nationale) (on n'apprendra l'existence de celle-ci qu'en 1987, avec le livre de Fernández Huidobro Eleuterio Fernández Huidobro, Historia de los Tupamaros, t.II, Montevideo, Tae, 1987, cité par . ). L'étoile rouge à cinq branches, avec le T à l'intérieur, fait alors son apparition.
Toutefois, le nom de Tupamaros ne sera utilisé officiellement, à côté du sigle MLN, qu'en , sur une circulaire confidentielle destinée aux partis de gauche et expliquant la décision d'entrer dans la clandestinité à la suite de la découverte par la police de la plupart des locaux du MLN à Montevideo et à la mort du premier Tupamaro, l'étudiant Carlos Flores, le , suivi de celle de Mario Robaina, le , lors de fusillades avec la police.
Le contexte
Le mouvement émergea dans la première moitié des années 1960 sous la double influence de la révolution cubaine et de l'échec politique de la gauche aux , au cours desquelles le Front de gauche de libération (FIDEL, alliance entre le Parti communiste, le Mouvement révolutionnaire oriental (MRO) d'Ariel Collazo et des dissidents du Parti colorado) n'obtint que 3,49 % des voix, tandis que l'Union populaire du Parti socialiste et du dissident blanco Enrique Erro) n'obtint que 2,3 % des suffrages. Cela entraîna des scissions (MUSP), mais surtout poussa plusieurs militants à se tourner vers la lutte armée, pensée comme seul moyen de sortir d'une situation politique bloquée par le partage du pouvoir entre les deux partis traditionnels, le Parti national (blanco) et le Parti colorado, tous deux rassemblements hétéroclites de différents courants, difficiles à ranger selon l'opposition gauche-droite.
Cependant, on débat toujours pour savoir si le mouvement armé avait été pensé dès l'origine comme projet révolutionnaire visant à la prise du pouvoir, ou, à plus court terme, comme moyen d'auto-défense contre les groupes antisémites d'extrême-droite qui attaquaient locaux universitaires et permanences des partis (mort du professeur Arbelio Ramírez le , victime d'une balle destinée à Che Guevara Falleció esposa de Arbelio Ramírez, asesinado por una bala para el Che, La Republica, 22 juillet 2008 ; enlèvement de la réfugiée paraguayenne Soledad Barret en 1962 - son corps est retrouvé marqué de croix gammées (sa mémoire est honorée dans un poème de Mario Benedetti). Par ailleurs, le mouvement a pu aussi être influencé par certaines rumeurs de coups d'État, au centre desquelles se trouvaient, en 1964 et 1966, le colonel pro-nazi Mario Aguerrondo, en relation avec la CIA, rumeurs rendues davantage crédibles encore avec le coup d'État de mars 1964 au Brésil et celui du général René Barrientos en Bolivie. En 1964, le Parti communiste décide ainsi de créer une structure clandestine armée pour se préparer à un éventuel putsch. Bien que José Mujica, Fernández Huidobro, Mauricio Rosencof et d'autres cadres Tupamaros mettent en avant, aujourd'hui, la dimension défensive du projet à ses origines, cette motivation aurait cependant très vite été remplacée par l'idéal révolutionnaire.
Les membres fondateurs
Les membres du « Coordinateur », dont la structure est dissoute en , puis ceux du MLN, dont la création fut officialisée lors d'une réunion de à Parque del Plata, provenaient d'origines diverses.
Ainsi, Raúl Sendic, alors membre du Parti socialiste, avait aidé, en tant que « conseiller juridique », des ouvriers agricoles du nord du pays vivant dans des conditions très précaires, les cañeros, à créer des syndicats, dont l'UTAA (Unión de Trabajadores Azucareros de Artigas) en 1961: ce qui fut l'une des matrices du MLN. Les cañeros organisèrent cinq « longues » marches d'Artigas à Montevideo (1962, 1964, 1965, 1968 et 1971). Des militants et dirigeants de l'UTAA (Julio Vique, Nelson Santana, Ataliva Castillo, Walter Gonzalez, Colacho Estévez, etc.) participèrent ensuite au noyau fondateur des Tupamaros.
Le groupe de Sendic se lia ainsi avec d'autres militants radicaux du PS (Julio Marenales, Jorge Manera, Andrés Cultelli, Héctor Amodio Pérez, etc.) et des militants de la Jeunesse du Mouvement révolutionnaire oriental (MRO), dont Eduardo Pinela et Eleuterio Fernández Huidobro, qui créèrent le Mouvement d'appui paysan (MAC), soutenant les luttes de l'UTAA.
Des groupes organisés, tels le MIR maoïste, et la Fédération anarchiste uruguayenne (FAU), participèrent aussi à la fondation des Tupamaros, ainsi que des indépendants, tels José Mujica, un blanco qui était passé par le MIR, ou Violeta Settelich, la compagne de Sendic, issue du Parti communiste. Ces militants s'unirent sur la base de l'action directe, en accord avec leur slogan « les paroles divisent et l'action unit », évitant ainsi les débats théoriques qui auraient pu les diviser.
Beaucoup de prêtres et de catholiques progressistes participèrent aussi au MLN, formant en 1969 une colonne entière composées de curés (Juan Carlos Zaffaroni) et laïques catholiques, dirigée par Efraín Martínez Platero. Quatre séminaristes furent ainsi condamnés en 1969 pour leur appartenance aux Tupamaros; le prêtre Indalecio Olivera fut tué lors d'échanges de tirs avec la police, en , le séminariste Óscar Fernández Mendieta fut tué sous la torture.
Environ 25 % des membres des Tupamaros étaient des femmes.
L'idéologie des Tupamaros : entre pragmatisme et socialisme
Plusieurs personnes, ex-Tupamaros ou observateurs, ont ainsi souligné le « pragmatisme » voire l'« éclectisme » (Adolfo Garcé Adolfo Garcé, Donde hubo fuego. El proceso de adaptación del MLN-Tupamaros a la legalidad y a la competencia electoral (1985-2004), Montevideo, Fin de Siglo, 2006, 29, cité par ) des Tupamaros. Parmi les militants historiques, seuls Jorge Torres et Andrés Cultelli avaient reçu une formation marxiste, mais ils n'écriront que tardivement des essais théoriques Andrés Cultelli (1983), La Revolución necesaria. Contribución a la autocritica del MLN, Buenos Aires, Colihue; Jorge Torres (2002), Tupamaros. La derrota en la mira, Montevideo, Fin de Siglo, 2002. Les Tupamaros prônaient globalement une « révolution socialiste », sans préciser la forme des institutions à venir, mais critiquant, dans ses documents officiels, l'URSS et la « dictature du prolétariat », soutenant davantage une démocratie populaire pluripartite et une forme d'autogestion ouvrière. Le Programme de gouvernement de du MLN revendique l'expropriation des domaines latifundiaires et des grandes industries, la planification, et d'autres thèmes communs de la gauche révolutionnaire. Les Tupamaros sont aussi fortement influencés par le nationalisme uruguayen et le panaméricanisme, se situant dans la continuité du Libertador José Artigas et d'Aparicio Sarivia, le dernier caudillo blanco à avoir pris les armes, en 1904, contre le régime.
Enfin, ils furent fortement influencés par le « tercérisme » uruguayen, un mouvement intellectuel des années 1950, lié aux théoriciens de la dépendance (André Gunder Frank, , Aníbal Quijano, Luis Vitales, et, en Uruguay, le socialiste , qui influença fortement Sendic, et le directeur de la revue , ). Le tercérisme commença par critiquer le double impérialisme des superpuissances (États-Unis et URSS), avant de prendre position, sous l'influence de la révolution cubaine, et contrairement à la gauche péroniste argentine, en faveur de l'alignement sur le bloc de l'Est; ce dernier était conçu comme nécessité stratégique, n'excluant pas la critique du « socialisme réel » de l'URSS et d'Europe de l'Est.
Les premières actions
Au début, les actions du MLN-T consistaient à s'approvisionner en armes et en argent dans l'idée d'une lutte à une grande échelle. En aout 1965, le mouvement fait sa première apparition publique, avec une attaque contre une usine fabricant du napalm destiné à être lâché sur le Vietnam. Étant sur le point d'être anéanti par la police en 1966, le MLN-T parvint à renaître et commença une série d'actions qui combinait la recherche de fonds et de matériel, l'assassinat de quelques fonctionnaires de police accusés de tortures sur des détenus politiques et la propagande politique. Jusqu’en 1971, il organise cinq grandes marches de plusieurs centaines de kilomètres chacune en compagnie des caneros, coupeurs de canne particulièrement pauvres qui revendiquaient la semaine de quarante heures et une réforme agraire.