L’anthropocentrisme est une conception philosophique qui considère l’humain comme l'entité centrale la plus significative de l'Univers et qui appréhende la réalité à travers la seule perspective humaine.
Aristote fut le premier à en développer la théorie en même temps que celle du géocentrisme, conception scientifique qui, elle, a prévalu jusqu'au et selon laquelle la Terre était le centre de l'univers.
Quand Johannes Kepler et Tycho Brahe sont parvenus à faire admettre les idées de Nicolas Copernic et Galilée selon lesquelles la Terre n'est pas au centre de l'Univers (donc les Hommes non plus), l'approche géocentriste a été abandonnée.
L'anthropocentrisme, en revanche, se prolonge encore aujourd'hui sur le plan philosophique et moral avec l'humanisme, idéologie à laquelle il est étroitement lié (et avec laquelle on le confond souvent), qui assigne à l'Homme le rôle de mètre-étalon pour mesurer toute chose ou phénomène.
Les conceptions du monde qui lui sont directement opposées sont le théocentrisme (selon lequel Dieu occupe le rôle central de la vie, ayant « existé » avant sa création et pouvant demeurer après son extinction) et le biocentrisme (où le rôle central est attribué à la nature, Dieu en étant absent et l'Homme n'apparaissant que comme simple figurant, de passage et sans position hiérarchique par rapport aux autres espèces).
Anthropocentrisme religieux Philosophies antiques thumb|140px|left|Les Grecs et les Romains représentent leurs dieux sous des apparences humaines.Ici, une statue romaine représentant le dieu Apollon ( s av. J.-C.). Les mythologies antiques les plus anciennes sont fondées sur des représentations du monde fort différentes de l'anthropocentrisme. .
Chez des philosophes grecs comme Aristote, cette conception du monde va de pair avec l'idée que l'Homme occupe une place centrale dans le monde. La première amorce du concept d'une Scala naturæ avec l'Homme au sommet de la hiérarchie des êtres, remonte à Démocrite et à Platon.
Le judaïsme thumb|right|150px|Selon le christianisme, Dieu s'est « fait » homme. Nativité, peinture du . La religion juive émerge au avec le début de la rédaction du Livre de la Genèse (qui se poursuit jusqu'au ), qui est un récit des origines mythique commençant par celui de la création du monde par Dieu, et par un autre, qui relate la création du premier couple humain, Adam et Ève.
Ce récit confère à l'être humain un rôle explicitement supérieur par rapport aux autres espèces, principalement du fait des capacités de sa conscience et du degré de complexité de son langage.
Le christianisme .
Par la suite, les écrits polémiques opposant chrétiens et païens se font l'écho des controverses religieuses et philosophiques occasionnées précisément par l'affirmation de l'anthropocentrisme chrétien. Au , le philosophe Celse, dans son Discours vrai contre les Chrétiens, est l'un des premiers à refuser cette vision du monde.
Anthropocentrisme séculier Influence de l'humanisme thumb|160px|La citation du philosophe grec Protagoras, « L'homme est la mesure de toutes choses », et l'Homme de Vitruve, dessin de Léonard de Vinci (fin ), sont les symboles les plus connus de la pensée humaniste. À la fin du , en Italie, la bourgeoisie commerçante s'émancipe peu à peu de l'autorité de l'Église et soutient moralement et financièrement tout un ensemble d'artistes et d'intellectuels qui, eux aussi, en réhabilitant la culture gréco-romaine, contribuant à relativiser l'influence du christianisme.
Cette mutation entraîne des conséquences qui restent considérables aujourd'hui et a pour nom « humanisme ». L'anthropocentrisme cesse en effet d'être associé à des conceptions religieuses stricto sensu et s'inscrit en revanche dans le cadre d'une vision matérialiste. Le monde cesse peu à peu d'être perçu comme une pure création divine, un pur mystère ; on commence en revanche à se le représenter comme une donnée objective et connaissable, au moyen de la science. Une connaissance uniquement par l'Homme.
Les humains du monde contemporain doivent donc à l'idéologie humaniste la conviction qu'eux seuls sont capables non seulement de connaître toute chose et tout phénomène mais de transformer le monde, en fonction de leurs objectifs et par des moyens techniques.
Impact de la révolution copernicienne Les découvertes de Nicolas Copernic débouchent sur un fondamental changement de paradigme dans la représentation du monde. Pour reprendre l'expression du philosophe et historien des sciences Alexandre Koyré, en 1957, l'humanité passe peu à peu d'une conception d'un monde clos à celle d'un univers infini, sans limites connuesAlexandre Koyré, Du monde clos à l'univers infini, Paris, Gallimard, coll. "Tel", 2003 (première édition : 1957)..
En invalidant une vision du monde où la terre se trouverait au centre de l'univers, Copernic et ses adeptes opèrent une « révolution », la révolution copernicienne, au sens où ils mettent un terme au géocentrisme et lui substituent l'héliocentrisme. Mais ce faisant, ils ne mettent nullement fin à l'anthropocentrisme, bien au contraire, dans la mesure où les humains conservent la conviction qu'eux seuls peuvent non seulement connaître la structure du monde mais le transformer.
C'est ainsi qu'en 1637, dans son Discours de la méthode, Descartes affirme que l'Homme doit se « rendre comme maître et possesseur de la nature » : la philosophie naturelle s'émancipe alors radicalement et définitivement de l'Église, point d'aboutissement de l'idéal humaniste.
Conséquences de l'évolutionnisme
En 1859, le paléontologue anglais Charles Darwin publie De l'origine des espèces, ouvrage aujourd'hui considéré comme le texte fondateur de la théorie de l'évolution. Sur la base de recherches scientifiques, il avance l'idée que les espèces vivantes, végétales et animales, descendent d'autres espèces, les plus anciennes ayant disparu, et qu'il est possible d'établir une classification en vue de déterminer leurs « liens de parenté » (thèse de la sélection naturelle).
Le livre fait alors scandale car il contredit la théorie religieuse en vigueur à l'époque, à savoir que le monde est une création de Dieu ex nihilo, que les humains sont, depuis toujours, une espèce clairement séparée des espèces animales et que toutes sont immuables. Cependant, la découverte de l'évolution des espèces vivantes par Darwin et de ses adeptes aboutit finalement à ce que, de façon générale, les modèles fixistes (selon lesquels le monde a été créé tel qu'il est encore aujourd'hui) soient réfutés et qu'au contraire il soit admis que le monde est le produit de transformations multiples au fil du temps.
Par-delà leur intérêt scientifique, les thèses de Darwin donnent rapidement naissance à une thèse philosophique, le darwinisme, qui va dans le sens d'un renforcement de l'anthropocentrisme. Selon cette thèse, en effet, l'humanité constitue l'espèce vivante « la plus évoluée », « la plus intelligente », la plus à même non seulement de connaître l'univers et transformer le monde mais de s'identifier elle-même dans le contexte général de l'évolution.
Droits de l'Homme L'anthropocentrisme constitue le fondement de certains concepts naturalistes des droits de l'homme. Les défenseurs de l'anthropocentrisme soutiennent qu'il s'agit de l'hypothèse fondamentale nécessaire pour défendre les droits de l'homme universels, puisque ce qui importe moralement, c'est simplement d'être humain. Par exemple, le philosophe renommé Mortimer J. Adler a écrit : . Adler affirme ici qu'ignorer ce qui est maintenant appelé l'exceptionnalisme humain pourrait conduire à la tyrannie, écrivant que si les humains venaient à croire qu'ils ne possèdent pas un statut moral unique, les fondements intellectuels de leurs libertés s'effondreraient : "Pourquoi, alors, des groupes d'Hommes supérieurs ne pourraient-ils pas justifier leur asservissement, leur exploitation, voire leur génocide de groupes humains inférieurs sur des bases factuelles et morales semblables à celles sur lesquelles nous nous appuyons actuellement pour justifier notre traitement des animaux que nous utilisons comme bêtes de somme, que nous abattons pour la nourriture et l'habillement, ou que nous détruisons comme porteurs de maladies ou comme prédateurs dangereux ?".
Statut moral des animaux
L'anthropocentrisme est étroitement lié à la notion de spécisme, défini par Richard D. Ryder comme . L'un des premiers critiques de l'anthropocentrisme fut qui, dans The Universal Kinship (1906), affirma que De l'origine des espèces (1859) de Charles Darwin scellé la fin de l'anthropocentrisme.
Bien que la cognition humaine soit relativement avancée, de nombreux traits traditionnellement utilisés pour justifier l'exceptionnalisme humain (tels que la rationalité, la complexité émotionnelle et les liens sociaux) ne sont pas uniques aux humains. La recherche en éthologie a montré que des animaux non humains, tels que les primates, les éléphants et les cétacés, démontrent également des structures sociales complexes, une profondeur émotionnelle et des capacités de résolution de problèmes. Cela remet en question l'idée que les humains posséderaient des qualités qui sont absentes chez les autres animaux, ce qui justifierait de leur refuser toute considération morale.
Les partisans du bien-être animal attribuent une considération morale à tous les animaux sentients, proportionnelle à leur capacité à éprouver des expériences mentales positives ou négatives. Cela est notamment associé à la théorie éthique de l'utilitarisme, qui vise à maximiser le bien-être. Cette théorie est notamment défendue par Peter Singer. Selon David Pearce, « toutes choses étant égales par ailleurs, des intérêts également forts devraient être traités de manière égale ». Jeremy Bentham est également connu pour avoir soulevé tôt la question du bien-être animal, affirmant que . En théorie, les partisans du bien-être animal peuvent accepter l'exploitation animale si les avantages surpassent les torts. Cependant, en pratique, ils considèrent généralement que l'élevage intensif cause une énorme souffrance, qui dépasse de loin les bénéfices que les humains tirent de la consommation d'animaux.
Les défenseurs des droits des animaux soutiennent que tous les animaux possèdent des droits inhérents, similaires aux droits humains, et ne devraient pas être exploités à des fins humaines. Contrairement aux défenseurs du bien-être animal, qui se concentrent sur la minimisation de la souffrance, les partisans des droits des animaux appellent souvent à l'abolition totale des pratiques exploitant les animaux, telles que l'élevage intensif, l'expérimentation animale et la chasse. Des figures éminentes comme Tom Regan soutiennent que les animaux sont des « sujets d'une vie » ayant une valeur inhérente, méritant une considération morale, indépendamment des bénéfices potentiels que les humains pourraient tirer de leur utilisation.
Critiques
Philosophie environnementale et écologie
À partir du , en particulier après 1945, la philosophie de l'environnement développe de nouvelles réflexions sur les relations entre l'espèce humaine et l'univers, en lien avec le développement des sciences de l'environnement qui avaient donné naissance à l'écologie à partir de la fin du .