thumb | Goebbels (au centre) visitant l'exposition Entartete Kunst à Berlin : à gauche, deux œuvres d'Emil Nolde, et à droite, une sculpture de Gerhard Marcks.|255x255pxArt dégénéré (en allemand : ) est l'expression officielle utilisée par le régime nazi à partir de 1937 pour qualifier toutes formes d'expression artistique non conformes à la vision nazie sur ce que devrait être l'art. Sont concernées en particulier les œuvres issues du mouvement de l'art moderne. L'expression est utilisée dans un but propagandiste, l'idée étant de justifier le bien fondé de la doctrine nazie sur les races.

L'expression fait aussi référence à l'exposition éponyme organisée par le régime en 1937 dont le contenu a été mis en ligne par l'université libre de Berlin en 2010.

L'ensemble des formes d'expression modernistes et toutes les avant-gardes, que ce soit dans les domaines des arts plastiques, de la musique, de la littérature, de la danse, du théâtre ou du cinéma furent interdites par la dictature nazie.

Le terme « dégénéré » provient de la médecine : à la fin du , le très controversé Max Nordau fut l'un des premiers penseurs à utiliser ce terme..

Fondements

Le mot germanique « entartet », du moyen haut allemand, signifie « démodé, en dehors des canons de l'Art » (aus der Art geschlagen) « entartet » , définition et proxémie in: Deutsches Nachrichten-Korpus, Université de Leipzig.. Le terme a été utilisé en Allemagne pour la première fois dans un contexte péjoratif au , lorsque le romantique Friedrich Schlegel emploie l'expression « entarteter Kunst » pour qualifier une partie de la poésie de l’Antiquité tardive. Le diplomate et écrivain français Arthur de Gobineau a utilisé pour la première fois le terme « dégénéré » dans un sens raciste et péjoratif dans son Essai sur l'inégalité des races humaines publié en 1853, mais sans connotation antisémite ou nationaliste affirmée. Karl Ludwig Schemann, qui traduisit l'œuvre de Gobineau en allemand et la publia entre 1898 et 1901, était membre de la Mitglied des Alldeutschen Verbandes, la principale organisation pangermaniste de l'Empire allemand.

En 1892-1893, le médecin et critique sociologiste austro-hongrois Max Nordau, qui fut aussi l'un des fondateurs du sionisme, publie un essai intitulé Entartung (Dégénérescence, traduit et publié en français chez Félix Alcan, 1894), dans lequel il tente de prouver que la dégénérescence de l'art pourrait être attribuée à la dégénérescence des artistes (sur les plans physiologiques, psychologiques et sociologiques). Nordau critique presque tous les mouvements littéraires de son temps, du symbolisme au naturalisme, qu'il associe à une forme de décadence, et qui seraient l'expression d'une maladie dégénérative. Ses attaques portent principalement sur les préraphaélites, Richard Wagner, Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé, Jean Moréas, Charles Baudelaire, Théophile Gautier, Oscar Wilde et Henrik IbsenHenri F. Ellenberger, À la découverte de l'inconscient, histoire de la psychiatrie dynamique, SIMEP, 1974, ..

Avant la Première Guerre mondiale, le terme est utilisé en Allemagne en relation avec les arts visuels, par exemple dans un discours du député Julius Vorster prononcé le à la Chambre des représentants de Prusse, lorsqu'il fait référence à une exposition du Sonderbund à propos de l'un des tableaux les plus célèbres de Franz Marc (La Vache jaune, musée Guggenheim de New York) et qu'il s'indigne dans ces termesPropos rapportés par Anton von Werner, in: Der Sturm, mai 1913 — en ligne sur ANNO – AustriaN Newspapers Online. :

Le nazisme face à l'art moderne

Les nationaux-socialistes entreprennent très tôt de diffamer toutes les formes d’art moderne. Ils développent un idéal artistique distinct de l’art allemand et condamnent ce qu'ils appellent « l’art du déclin » et l’art « étranger », qui ne correspondait pas aux idéaux nationaux-socialistes et se caractérisait, selon eux, par une forme de pessimisme et de pacifisme. Les artistes communistes ou juifs ont été interdits de travailler et de peindre, et leurs œuvres d'art ont été retirées des musées et des collections publiques et confisquées. Les représentants de « l’art dégénéré » ont été contraints d’émigrer ou ont été assassinés.

Ces actions commencent avant même l'arrivée de Hitler au pouvoir. En effet, le décret « Contre la culture noire pour le peuple allemand » (Wider die Negerkultur für deutsches Volkstum) du , dirigé contre l'art moderne, fut pris à l'initiative du ministre NSDAP de l'Éducation de Thuringe, Wilhelm Frick, et constitue le point de départ de l'attaque contre les influences dans l'art définies comme « anti-allemandes ». Dans la foulée, les peintures murales d'Oskar Schlemmer pour les bâtiments du Bauhaus à Weimar furent, en , recouvertes de peinture et donc effacées. Frick œuvra à la dissolution du Bauhaus de Weimar et au licenciement du personnel enseignant. Il nomme Paul Schultze-Naumburg, l'un des principaux représentants du parti conservateur de droite et d'une idéologie culturelle réactionnaire, au poste de directeur d'une nouvelle entité, les Écoles d'art unies de Weimar (Vereinigten Kunstlehranstalten Weimar). Sous sa direction, des œuvres d'Ernst Barlach, Charles Crodel, Otto Dix, Erich Heckel, Oskar Kokoschka, Franz Marc, Emil Nolde, Karl Schmidt-Rottluff, entre autres, ont été retirées du musée du château de Weimar. Le ministre Frick est démissionné par le parlement du Land de Thuringe le Günter Neliba, Wilhelm Frick: Der Legalist des Unrechtsstaates. Eine politische Biographie, Paderborn, Schöningh, 1992, ..

Cependant, les élections régionales du donnent au NSDAP la majorité absolue et ouvrent la voie à la prise de Berlin, puis aux élections de mars 1933. Durant l'été suivant, les installations thermales de Bad Lauchstädt, qui avaient été rénovées pour célébrer l'année Goethe en 1932, et qui comportaient des peintures murales de Charles Crodel, furent en partie incendiées.

À la suite de la promulgation de la loi du visant à réformer la fonction publique, les artistes juifs, communistes et autres artistes indésirables sont expulsés de force de leurs postes. L'autodafé de livres le à Berlin et dans 21 autres villes allemandes, fait suite au discours de Joseph Goebbels sur la place de l'Opéra de Berlin. En , il devient évident que, dès les premiers mois du régime, la diversité de la production artistique née sous la république de Weimar prenait définitivement fin.

Confiscations, ventes et destructions

Le début d'une nouvelle vague de persécution commence avec la fermeture du nouveau département consacré à l'art moderne de la Nationalgalerie de Berlin le .

Une deuxième action commence en 1937 sur la base d'un « ordre du Führer » publié par Joseph Goebbels le . Celui-ci donnait pour instruction de « confisquer les produits restants de la période d'expiration de tous les musées, galeries et collections appartenant au Reich, à l'État et aux autorités locales ». En conséquence, une grande partie des œuvres de 101 collections dans 74 villes ont été confisquées ou détruites.

Le destin de ces œuvres retirées des musées et confisquées pose un problème aux historiens de l'art : une petite partie va servir aux expositions propagandistes Entartete Kunst (voir ci-dessous) pour ensuite être soit vendues à l'étranger soit détruites ; une autre partie, non exposée, est vendue à l'étranger ; une troisième partie est directement détruite. Toutefois, dans les faits, de nombreuses œuvres ont été également stockées.

Par ailleurs, les peintres, écrivains et compositeurs incriminés par les lois raciales - à moins qu'ils n'aient émigré à l'étranger - n'avaient pas le droit de travailler et d'exposer. L'interdiction d'acheter des œuvres d'art non aryennes et modernes, en vigueur depuis 1933, fut renforcée. La privation progressive du droit de vote de la population juive signifiait que de nombreuses œuvres d'art appartenant à des particuliers tombaient entre les mains de l'État et, si elles étaient considérées comme « dégénérées », étaient détruites ou vendues à l'étranger.

Une liste des œuvres confisquées a été établie par le régime nazi. Adolf Ziegler a été chargé de diriger l'opération de confiscation et a constitué une commission correspondante. Une fois les confiscations terminées, l'avocat et historien de l'art Rolf Hetsch (1903-1946) fut chargé d'effectuer le catalogage systématique. Ce document a été retrouvé en 1996, et est conservé au Victoria and Albert Museum. Il appartenait à un libraire allemand, Harry Fischer, qui le possédait depuis les années 1960 ; c'est sa veuve qui l'a léguée au musée britannique Liste numérisée en ligne, Victoria and Albert Museum..

L'exposition « art dégénéré » de 1937 vignette | Photo de la Berliner Kunsthalle située à Berlin sur Königsplatz 4 (Platz der Republik), qui accueille l'« Exposition d'art dégénéré » (Entartete Kunst) du 26 février au 8 mai 1938.|gaucheDu au , les nazis organisent sous les arcades de la Hofgarten de Munich une vaste exposition intitulée Entartete Kunst, qu'ils présentent comme la production d'artistes bolcheviks et juifs. Le comité de sélection des œuvres d'art est composé par le peintre Adolf Ziegler, apprécié par Hitler, par l'historien de l'art Klaus von Baudissin, qui deviendra plus tard Oberführer dans la Waffen-SSErnst Klee, Das Kulturlexikon zum Dritten Reich. Wer war was vor und nach 1945?, S. Fischer, Frankfurt am Main, 2007., par le dessinateur Wolfgang Willrich, ainsi que par le graphiste Hans SchweitzerPeter-Klaus Schuster, Nationalsozialismus und “Entartete Kunst”. Die Kunststadt München 1937, Prestel-Verlag, Munich, 1987, .. Cette exposition, présentée dans un premier temps à Munich tourne ensuite dans plusieurs villes d’Allemagne. Elle est à Berlin du au . Puis à Vienne, du 4 au , et ensuite à Salzbourg, et à Hambourg, du au suivant. Elle perdure jusqu'en 1941, dans les villes suivantes : Leipzig, Düsseldorf, Francfort-sur-le-Main, Stettin et Halle.

Elle présente d'une centaine d'artistes« Les nazis et l'art dégénéré », in ., choisies parmi plus de saisies dans les musées allemands. Presque tous les grands artistes du , allemands tels que Nolde ou Kirchner, et étrangers, tels que Kokoschka, Picasso ou Chagall, y figurent. L'Université libre de Berlin a mené une recherche sur le contenu de l'exposition et a mis en ligne en 2010 la base de données y relative.

Les visiteurs étaient invités à confronter les productions de personnes en situation de souffrance psychique avec celles des artistes de l'avant-garde.. Le régime affirmait par là sa thèse raciste selon laquelle un sang dégénéré (concept eugéniste) produit que des résultats symptomatiques de cette dégénérescence : la représentation cubiste par exemple d'un visage tel ceux de Picasso seraient la preuve d'une aliénation mentale. L'art nazi était figuratif avant tout et devait exalter les valeurs du régime. Par ailleurs, les artistes devaient être des aryens de pure souche pour prétendre à l'exercice public de leur art.

L'intérêt du public pour ces œuvres est immense et l’exposition un succès avec plus de deux millions de visiteurs, malgré un local mal adapté et mal situé. La file des visiteurs s'étend jusque sur le trottoir et . L'agacement de Goebbels vient surtout du fait qu'au même moment, à Munich, à la Haus der Deutschen Kunst est organisée une exposition présentant l'art officiel du régime et c'est un énorme échec (moins de visiteurs et pas de demande d'acquisition en dehors de celles des membres du parti).