Le coup d'État du 11 septembre 1973 au Chili est un événement marquant de l'histoire de ce pays latino-américain. Le mardi , le gouvernement socialiste du président démocratiquement élu Salvador Allende est renversé par un coup d'État militaire.

Le coup d'État est planifié par les commandants en chef des trois armées et le chef de la police, et dirigé par le général d'armée Augusto Pinochet. Il a lieu dans un contexte de crise et de forte polarisation politique, sociale et économique, avec une opposition entre le pouvoir exécutif et les pouvoirs législatif et judiciaire. Il intervient notamment deux mois après le Tanquetazo, une première tentative de coup d'État (juin 1973). Événement paroxystique de la guerre froide, ce putsch est activement soutenu par les États-Unis. Le gouvernement américain craint l'instauration d’une tête de pont soviétique dans sa zone d'influence sud-américaine (voir coup d'État de 1954 au Guatemala, de 1954 au Paraguay, de 1964 au Brésil…), et l'exportation de la révolution cubaineVoir dictature de la Révolution argentine, dictature militaire de l'Uruguay. en Amérique du Sud, l'accession démocratique au socialisme étant perçue comme une menace pour son leadership régional..

Salvador Allende se suicide lors du siège du palais de la Moneda. À la suite du coup d'État, la junte militaire prononce la dissolution du Congrès national, des conseils municipaux, des syndicats et des partis politiques. La liberté de la presse est abolie, le couvre-feu instauré. Toute forme de littérature rattachée au socialisme est interdite et les opposants au régime arrêtés, exilés, torturés ou exécutés. La dictature militaire dirige le pays jusqu'en 1990.

Chili avant le coup d'État

Victoire électoral de l'Unité populaire Candidat Votes % Salvador Allende 1 075 616 36,63 Jorge Alessan 1 036 278 35,29 Radomiro Tomić 824 849 28,08 Total 2 936 743 100

Après être arrivé en tête lors des élections du 4 septembre 1970 avec 36,63 % des votes, Allende a été élu président par le Congrès National du Chili le 24 octobre. Le projet d’Allende et de l’Unité Populaire était de transformer le Chili en un pays socialiste, suivant un chemin différent des autres pays d'Amérique du Sud à cette époque, cela s'était appelé « la voie chilienne au socialisme, avec des empanadas et du vin rouge ». Cette voie vers le socialisme, pacifique et démocratique, a été vue favorablement par une partie de la Démocratie Chrétienne, qui non seulement aide à l'élection d'Allende au Congrès National du Chili en 1970, mais également parce que, lors de son précédent mandat, il avait déjà jeté les bases de processus de changement historiques comme la réforme agraire ou la nationalisation du cuivre. Le soutien initial à ce modèle s'atténue à cause de la situation économique, due à la pression des États-Unis et au choix d'imprimer plus de billets sans régulation ce qui entraîne une circulation excessive de monnaie et favorise l'inflation.

Circonstances Scrutin présidentiel de 1970 Lors de l'élection présidentielle de 1970, l'Unité populaire présente le socialiste Salvador Allende comme candidat unique et prône d'importantes réformes, « une révolution par voies légales », telles que l'expropriation des grands propriétaires terriens et des nationalisations d'entreprises. Se présentent également Radomiro Tomić pour la démocratie-chrétienne et l'ancien président de la république de 1958 à 1964, Jorge Alessandri, soutenu par le parti national (conservateur).

Les résultats sont serrés : 36,3 % pour Allende, 34,9 % pour Alessandri et 27,9 % pour Tomic. Puisqu'il n'y a pas de majorité absolue, et comme le veut la constitution, c'est au Congrès qu'il revient de choisir celui qui sera élu à la présidence, l'usage étant de nommer le vainqueur des élections. Sous l'impulsion des démocrates-chrétiens, le parlement adopte alors plusieurs amendements constitutionnels visant à limiter les pouvoirs du futur gouvernement. La gauche et le centre font élire Allende président de la République par contre à Alessandri.

Le nouveau président est investi dans ses fonctions le et commence rapidement à mettre en place le programme de l'Unité populaire.

Crise économique Des difficultés d'approvisionnement, l'inflation galopante (323 % en 1973. contre 35 % en 1970), l'effondrement de l'escudo chilien, et les grèves placent le Chili dans une situation difficile. La présidence de Salvador Allende apporta son lot de problèmes économiques. En effet, dès sa prise de pouvoir, Allende prit deux résolutions : le plafonnement du prix des biens de consommation et l'augmentation de 40 % à 60 % des salaires minimum, ce qui le rendit très populaire. Ces résolutions impliquaient une forte augmentation de la production du secteur industriel, qui n’aura pas lieu, et une forte augmentation de la consommation. En 1972, le taux d’inflation atteignit 180 % (alors qu'en 1971, la hausse du coût de la vie n'avait été que de 20 %, soit la moitié de l'augmentation des années précédentes), la production alimentaire souffrait d’une forte diminution (de 13 millions de quintaux de blé en 1970 à 7 millions en 1972) et la balance commerciale (qui était excédentaire avant Allende) marqua un déficit commercial de 400 millions de dollars alors que la dette chilienne atteignait déjà 4 milliards de dollarsMichel Mourre, Le Petit Mourre : dictionnaire encyclopédique d’histoire, .. Selon Raymond Aron : Raymond Aron, in Mémoires, .. Le , la loi de nationalisation des mines de cuivre (qui représente 80 % des exportations du pays) est adoptée à l'unanimité par le parlement.

En , manifestent dans les rues de la capitale chilienne pour protester contre l'inflation, et le , la confédération chilienne des transports paralyse le pays pour protester contre la nationalisation annoncée par le gouvernement de ce secteur d'activité. La CIA double le salaire des camionneurs qui y participent..

La crise économique conduit aussi à une polarisation hommes/femmes. À Santiago, les femmes défilent contre le gouvernement en tapant sur des casseroles vides. Les statistiques ont montré qu'elles lui sont bien plus hostiles que les hommes. Des commerçants, des camionneurs, des chauffeurs de transports en commun ont aussi manifesté leur mécontentement.

Opposition institutionnelle à Allende Entre novembre 1970 et septembre 1973, le président Allende forme six gouvernements, notamment à cause de la démission de ministres ou à la suite de leur destitution par le parlement. Le , les élus du Parti démocrate-chrétien (centre) et ceux du Parti national (droite) de la chambre des députés estiment qu'ils ne disposent pas en l'état des moyens constitutionnels pour destituer le président Allende et votent par 81 voix contre 47 une résolution demandant aux institutions civiles (dont le président Allende) et militaires de mettre fin à ce qu'ils appellent des violations de la Constitution et de restaurer le droit et l'ordre constitutionnelsTexte complet de la résolution de la Chambre des Députés du 22 août 1973, sur Wikisource.. Auparavant, le , la Cour suprême avait déclaré inconstitutionnelles et illégales de nombreuses dispositions prises par le gouvernement. Le , le contrôleur général des comptes dresse le même constat. Selon l'historienne Verónica Valdivia Ortiz de Zárate, « l'opposition cherche à miner l'autorité présidentielle, à engendrer un contexte de chaos économique »Verónica Valdivia Ortiz de Zárate, « Construction du pouvoir et régime militaire sous Augusto Pinochet », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, , janvier-mars 2010, ..

Prémices du putsch Lors des législatives de 1973, l'Unité populaire fait campagne sur un programme de transformation révolutionnaire de l'économie et de la société chilienne alors que l'opposition, rassemblée dans la CODE, a pour seul programme la destitution du président Salvador Allende et l'organisation d'une nouvelle élection présidentielle. L'Unité populaire obtient 44,09 % des suffragesSoit 43,85 % pour l'UP et 0,24 % pour l'Unión Socialista Popular., ce qui la dote de 8 députés supplémentaires, contre 54,78 % à l'opposition. Celle-ci rate son objectif de faire destituer légalement le président Allende en n'atteignant pas les 60 % des voix qui lui auraient permis constitutionnellement de renverser le président chilien. Les partisans d'Allende voient une approbation de la politique gouvernementale dans la progression de la gauche lors de ces élections (c'est la première fois dans l'histoire chilienne que les résultats électoraux des partis au pouvoir progressent lors d'une élection à mi-mandat « The Chicago Boys in Chile: Economic Freedom's Awfull Toll », article de Orlando Letelier, The Nation, 28 août 1976.).

Après avoir sauvé le gouvernement d'un premier putsch, le Tanquetazo, en (un régiment de chars s'en était pris au palais présidentiel, la Moneda), le général Carlos Prats doit démissionner à la suite de nouvelles grèves dans les professions libérales et chez les camionneurs. Il est remplacé par Augusto Pinochet. Lors du Tanquetazo, les ouvriers ont montré peu de soutien au régime et se sont abstenus de se rassembler et de manifester comme Allende les invitait à le faire, ce qui révéla la faiblesse du régime.

Le , Allende cherche à ménager l'armée en la faisant entrer davantage au gouvernement : il nomme le général César Ruitz aux Travaux publics (le ministère concerné par les transporteurs privés), et l’amiral Raoul Montero aux Finances. Ils démissionneront dans les jours qui suivent.

Le , les parlementaires chiliens approuvent par 81 voix contre 47 une demande officielle aux autorités, mais surtout aux forces armées et de police de mettre fin immédiatement aux violations constitutionnelles et légales du gouvernement d’Allende ..

Pour débloquer la situation, le président Allende envisageait pour le un discours aux Chiliens annonçant la tenue d’un référendum sur une nouvelle organisation économique du pays.

Aspects internationaux Hostilité systématique des États-Unis L'élection d'Allende en 1970 prend le gouvernement des États-Unis par surprise, les services diplomatiques prévoyaient en effet la victoire d'Alessandri, conformément aux analyses de nombreux spécialistes. En conséquence, les États-Unis n'avaient engagé des fonds que dans une mesure beaucoup plus faible qu'en 1964. Les États-Unis s'étaient refusés à soutenir Alessandri, se contentant de quelques campagnes contre Allende et non en faveur du candidat conservateur. Quand le gouvernement prend la mesure du problème, il est trop tard. Le président Richard Nixon est « hors de lui » et décidé à agir. . D’après une note interne de la CIA : De plus, Jorge Magasich, « Ce plan Z qui a épouvanté le Chili : « Salvador Allende préparait un auto-coup d’État sanglant » » [Disque Compact], Le Monde diplomatique : archive 1970-2009, Paris, 2009 [s.n.], [s.p.]..