vignette|218px|Les quatre chefs d’État successifs de la Décennie infâme. En haut : Uriburu et Justo ; en bas : Ortiz et Castillo.
Il est d’usage en Argentine de désigner par Décennie infâme (en esp. Década InfameTraduit parfois en français par Décade infâme.) la période de l’histoire politique de ce pays s'étendant du , date du coup d’État civico-militaire qui renversa le président Hipólito Yrigoyen, jusqu’au , date du coup d’État militaire qui destitua le président en exercice Ramón Castillo. Le terme Décennie infâme, qui fut forgé et appliqué à cette période par l’historien autodidacte péroniste ultra-nationaliste José Luis TorresJosé Luis Torres en effet écrivit en 1945 un livre intitulé La Década Infame, dans lequel il analyse la période en termes critiques. Cette appellation s’est ensuite généralisée., s’explique par la pratique systématique de la fraude électorale, appelée fraude patriotique, par la persécution des opposants politiques (principalement des membres de l’UCR) et par de nombreux cas de corruption qui scandalisèrent l’opinion publique argentine.
C’est dans cette conjoncture que l’Argentine négocia avec le Royaume-Uni le pacte Roca-Runciman, qui garantissait les exportations de viande argentine en échange d’importantes concessions économiques accordées à l’Angleterre, parmi lesquelles se signale en particulier celle de l’ensemble des moyens de transport public de la ville de Buenos Aires à une entreprise mixte dénommée Corporación de Transportes de la Ciudad de Buenos Aires. À l’inverse, le protectionnisme commercial adopté finalement par les grandes puissances en réponse à la Grande Dépression accéléra le développement industriel du pays par la mise en œuvre d’une politique de substitution aux importations. Aussi la politique économique du pouvoir tendit-elle parallèlement à se faire plus dirigiste : furent ainsi créés la Banque centrale de la République argentine, en même temps qu’un grand nombre d’organismes publics de régulation (Comité national des Grains, Comité national des viandes) et d’entreprises d’État (industrie militaire, sidérurgie).
Consécutivement à l’essor rapide du secteur industriel , la Décennie infâme est marquée également par des migrations massives de population de la campagne vers la ville et des provinces du nord vers la métropole Buenos Aires.
Les piètres résultats économiques et le mécontentement populaire amenèrent en à un nouveau coup d’État, dit Révolution de 1943, exécuté par le Grupo de Oficiales Unidos (GOU), faction nationaliste des Forces armées, qui mit fin à la Décennie infâme en portant au pouvoir le général Arturo Rawson.
Antécédents
L’Argentine, née en 1810, fut en proie dans ses 70 premières années d’existence à de continuelles guerres intestines. Ces conflits contribueront cependant à jeter les bases de l’Argentine moderne, à savoir : son organisation politique fédérale ; un système économique fondé sur l’exportation de matières premières — de la laine d’abord, de la viande et des céréales ensuite — et sur l’importation de produits manufacturés ; un système de services publics et de commerce financé par des capitaux européens, principalement britanniques ; et un modèle culturel faisant coexister une Église catholique influente et une laïcité de modèle européen, plus spécifiquement français. Le système politique se cristallisa à partir de 1880 en un régime républicain conservateur, qui, s’il permit une vigoureuse croissance économique, se signalait aussi par son déficit sur le plan des libertés politiques.
vignette|200px|Hipólito Yrigoyen est transféré après son arrestation à l’île Martín García.
Au début du , le système conservateur traversa une série de crises successives qui aboutirent à l’adoption d’une réforme électorale instaurant le suffrage universel (masculin) secret. Au rebours de ce que ses promoteurs escomptaient, la réforme porta au pouvoir le parti Union civique radicale (UCR), en la personne du président Hipólito Yrigoyen ; celui-ci mit en œuvre quelques réformes économiques et sociales, lesquelles du reste n’étaient pas de nature à compromettre le modèle agro-exportateur. La fraction conservatrice et quelques groupes au sein de l’UCR elle-même s’opposèrent à ces réformes, en faisant obstacle à beaucoup d’entre elles au congrès national, où le radicalisme n’eut jamais la majorité.
Le successeur d’Yrigoyen, Marcelo T. de Alvear, arrivé au pouvoir en 1922, s’éloigna de la politique yrigoyéniste et prit appui sur la fraction antipersonnaliste de l’UCR ; son gouvernement, favorisé par l’embellie de l’économie mondiale, engagea différents chantiers de travaux publics. En 1928, Yrigoyen, réélu président, s’entoura de collaborateurs jeunes et réformistes, qui aspiraient à mettre en œuvre une politique beaucoup plus audacieuse sur les plans économique et social. La Grande Dépression et la farouche opposition tant des conservateurs que des antipersonnalistes firent avorter ces ambitions.
Dans ce contexte, la croissance d’un mouvement nationaliste, principalement dans l’armée de terre, mais soutenue aussi par des intellectuels de renom comme Leopoldo Lugones ou Ernesto Palacio, acquit une importance cruciale. À la fin de la décennie 1920 paraissaient plusieurs périodiques d’inspiration fasciste, quoique davantage liés idéologiquement à la dictature de Primo de Rivera en Espagne qu’à l’Italie fasciste. À la même époque sévissaient des troupes de choc organisées par le patronat, telles que la Ligue patriotique, utilisée principalement contre les syndicats. Plusieurs officiers supérieurs mirent sur pied des loges militaires, au début afin de se soustraire à la politisation à laquelle les soumettait le radicalisme, puis plus tard pour servir leurs propres desseins politiques.
Début 1930, la crise économique opéra une convergence entre l’opposition politique, une grande partie de l’armée et les groupes d’extrême droite, unis dans une même intention de renverser Yrigoyen. Le président, visiblement vieilli, prétendait contrôler chaque détail de l’administration, mais en fait n’avait aucun pouvoir de décision, ni même celui de définir les décisions politiques les plus générales. La presse, en particulier les quotidiens La Prensa et Crítica, apportait complaisamment son appui à toute initiative dirigée contre le gouvernement, et se faisait l’écho des rumeurs les plus absurdes pour le discréditer ; d’autre part, les nationalistes jouissaient dans la presse d’une tribune de plus en plus grande, grâce à des journaux tels que La Fronda et La Nueva República.
En , l’opinion publique pressentait qu’un coup d’État était en gestation ; Yrigoyen cependant nia cette possibilité, alors que même les noms des meneurs de la conspiration apparaissaient au grand jour, à savoir : les généraux José Félix Uriburu, inspecteur général de l’armée, qui venait d’être mis à la retraite par le président, et Agustín Pedro Justo, ancien ministre de la Guerre sous Alvear. Outre ces deux meneurs, la conspiration pouvait compter sur la promesse d’appui d’officiers de rang inférieur et de quelques rares colonels. Voyant le désordre qui régnait chez les officiers putschistes, Justo préféra se borner à un soutien critique. Dans les premières journées de septembre, pour éviter le coup d’État, étudiants et dirigeants socialistes occupèrent la voie publique en réclamant la démission d’Yrigoyen ; le gouvernement cependant continua de garantir la liberté de la presse et de réunion, facilitant ainsi les plans de ses ennemis. Le président dut temporairement quitter ses fonctions, et son suppléant, le vice-président Enrique Martínez, qui conspirait contre lui, s’abstint de prendre aucune décision ; le seul décret qu’il arriva à signer fut une mesure trop tardive de censure à l’encontre de la presse d’opposition.
Coup d’État du 6 septembre 1930
Contexte
La crise économique mondiale de 1929, appelée Grande Dépression, eut une profonde répercussion sur la situation de l’Argentine. Elle affecta le pays en premier lieu du point de vue économique, attendu que 80 % des recettes fiscales dérivaient de son commerce extérieur. La crise créa une forte tension sociale, provoquée par la baisse des salaires et la hausse du chômage, c’est-à-dire par une situation de contraction de l’économie — ce qui à son tour déterminait, sur le plan politique, un contexte propice à la survenue du coup d’État de 1930. Plus particulièrement, la situation de tension et de malaise produite par la crise de 1929 se traduisit aussi par une préoccupation et des incertitudes dans les milieux économiques dominants, ce qui contribua à susciter un climat favorable à un putsch. Du reste, il y avait alors de façon générale une crise des systèmes démocratiques dans toute l’Amérique latine..
D’autre part, les enseignements de l’Église catholique sur la question sociale s’appuyaient à cette époque sur l’encyclique Rerum Novarum de 1891, laquelle, traitant des conditions des classes laborieuses, marquait son soutien au droit pour les travailleurs de « constituer des unions ou syndicats », mais réaffirmait son appui au droit à la propriété privée et, abordant les relations entre gouvernement, entreprises, travailleurs et Église, proposait une organisation socio-économique que l’on désignera plus tard par le terme de corporatisme. Ce n’est qu’à partir de 1931 que le pape Pie XI condamnera le fascisme et proposera de mettre en pratique les principes de la « droite raison » et de la philosophie social-chrétienne.
Les positions nationalistes inspirées de l’Italie mussolinienne et favorables à l’instauration d’un régime corporatiste entraînèrent la scission du Parti populaire et sa dissolution. Les nationalistes catholiques prêtèrent ensuite main-forte à l’hebdomadaire d’opposition La Nueva República, très critique vis-à-vis du gouvernement d’Hipólito Yrigoyen, lequel, en pleine Grande Dépression mondiale de 1929, était violemment fustigé pour une série d’interventions fédérales (mise sous tutelle directe, par voie de décret, d’une province par le pouvoir central) et pour plusieurs assassinats d’opposants, dont le sénateur LencinasCarlos Lencinas se heurtait frontalement à Yrigoyen, qui avait décidé l’intervention fédérale (c’est-à-dire une mise sous tutelle directe par l’État central) contre la province de Mendoza, et venait d’être exclu du Sénat par la majorité yrigoyéniste. Cf. Laura Rodríguez, El día que mataron a Carlos Washington Lencinas, article paru dans le journal Los Andes (Mendoza) du 15 novembre 2003., autant de dérives qui eurent pour effet d’écorner la démocratie et de fournir le terreau du coup d’État militaire de 1930 dirigé par le général José Félix Uriburu.
Le coup d’État et le gouvernement militaire
vignette|200px|Le général José Félix Uriburu donna en 1930 le coup d’envoi de la longue série de coups d’État et de dictatures militaires en Argentine, série qui s’égrènera jusqu’en 1983.