De 1642 à 1959, le Tibet a connu une forme de régime théocratique, dite théocratie tibétaine, où l'autorité religieuse et politique ultime était détenue par un seul et même dignitaire ecclésiastique, le dalaï-lama. Ce régime a pris fin en 1959 avec le départ en exil, du 17 au , du dalaï-lama et la dissolution, par le décret du , du gouvernement tibétain Ernst Steinkelner, A Tale of Leaves. On Sanskrit Manuscripts in Tibet, their Past and their Future, Royal Netherlands Academy of Arts and Sciences, Amsterdam, 2004 : . Melvyn Goldstein, The Snow Lion and the Dragon: China, Tibet and the Dalai Lama, University of California Press, 1997, , 152 p., en part. : .. Parmi les dalaï-lamas, seuls les 5 et 13 ont exercé un pouvoir absolu, avant le qui exerça le pouvoir à la suite de l'invasion chinoise en 1950 puis en Inde, où il fonda le gouvernement tibétain en exil en 1959 avant de démissionner de ses fonctions politiques en faveur d'un gouvernement démocratique en 2011.
Antérieurement, le Tibet central avait connu, de 1260 à 1354, une première période théocratique où l'école sakya du bouddhisme tibétain, avec l'aide d'adeptes mongols, avait pris le pouvoir.
Témoignages et avis Nombre d'orientalistes, de voyageurs et de tibétologues signalent la nature théocratique du régime tibétain. Léon Feer évoque l'« étrange théocratie » du TibetLéon Feer, Le pontificat tibétain, 1865, : . Laurence Waddell voit dans Lhassa , et dont « le prêtre-roi » « s'est arrogé le statut de la divinité » L. Austine Waddell, Lhasa and its mysteries: with a record of the British Tibetan expedition of 1903-1904, Dover Publications, Inc., New York, 1988, 530 p., p. 21 (édition originale : 1905) : .. Jacques Bacot emploie l'expression « théocratie tibétaine »Jacques Bacot, Introduction à l'histoire du Tibet, 1962.. Amaury de Riencourt parle de « la théocratie du Tibet »Amaury de Riencourt, Le toit du monde : Tibet et l'Asie, Éditions France-Empire, 1955, 316 p., : . Abdul Wahid Radhu évoque les bonnes relations qu'entretenaient les musulmans avec les autorités de « la théocratie bouddhiste que le Tibet constituait »Abdul Wahid Radhu, Caravane tibétaine, adapté en français par Roger du Pasquier d'après les mémoires inédits de l'auteur, préface de Marco Pallis, Peuples du Monde, 1991, 299 p., : . Samten G. Karmay qualifie le gouvernement du Tibet (Ganden Potrang ou Gaden Phodrang) de « gouvernement théocratique » Samten G. Karmay, Religion and Politics: commentary, septembre 2008 : . Stéphane Guillaume voit dans le dalaï-lama « le chef théocratique du gouvernement tibétain »Stéphane Guillaume, La question du Tibet en droit international, coll. « Recherches asiatiques », Éditions L'Harmattan, 2009, 308 p., .. Fabienne Jagou évoque la nation tibétaine en ces termes : Fabienne Jagou Le contrôle des marches sino-tibétaines de la Chine républicaine : . Cependant, pour le professeur Subramanya Nagarajarao, expert du droit des réfugiés, la société tibétaine et sa gouvernance avant 1959, bien que non conformes aux concepts de démocratie, en comportaient des éléments Subramanya Nagarajarao, Human Rights and Refugees, APH Publishing, 2004, , pp. 97-98 : . De même, pour Charles Bell qui, dans les années 1900, administra la vallée de Chumbi occupée par les Britanniques, le Tibet à cette époque était à bien des égards un pays démocratique dans la mesure où l'administration locale était laissée aux chefs de village Charles Bell, Tibet Past and Present, Motilal Banarsidass Publ., 1992 , p. 73 : ..
Première période théocratique En 1260, l'école sakya du bouddhisme tibétain, avec l'aide d'adeptes mongols, prend le pouvoir dans une bonne partie du Tibet central, instaurant la première période théocratique tibétaine Rebecca Redwood French, The golden yoke: the legal cosmology of Buddhist Tibet, Cornell University Press, 1995, 404 p., p. 42 : : ..
Cette théocratie sakya est renversée en 1354 par Changchub Gyaltsen (1302-1364), fondateur et régent de la lignée PhagmodrupaRebecca Redwood French, , p. 42 : .
Deuxième période théocratique En 1642, l'abbé du monastère gelugpa de Drépung, Lobsang Gyatso, le dalaï-lama, est installé à la tête du Tibet par le Mongol Gushi Khan, chef de la tribu mongole des Qoshot, qui a envahi le Tibet et détrôné le roi Tsang. C'est le début de la période théocratique du Tibet, laquelle devait durer trois sièclesRebecca Redwood French, , pp. 45-46 : Wings of the White Crane : Poems of Tshangs dbyangs rgya mtsho (1683-1706), Translated by G. W. Houston et Gary Wayne, Motilal Banarsidais Publisher, 1982, 53 p. : . Selon Samten G. Karmay, cette théocratie est marquée par la suprématie absolue du clergé bouddhiste et la subordination des laïcs à ce dernierSamten G. Karmay, Religion and Politics: commentary, Tibet writes, 7 septembre 2008 : .
Le dalaï-lama est le premier des dalaï-lamas à exercer un pouvoir temporelDalaï-Lama, Mon pays et mon peuple. Mémoires, 1999, Olizane, , p. 60.. Il forme le gouvernement tibétain dont la structure s'est perpétuée jusqu’en 1959, sous le dalaï-lama, Tenzin Gyatso. Dans cette structure, le rôle du régent est confirmé en tant qu’institution. En 1645, le dalaï-lama décide d’installer à Lhassa son gouvernement dans un bâtiment, le Potala, qu’il fait construire sur une colline où se trouvait un pavillon fondé par le roi Songtsen Gampo. Il édifie la partie blanche centrale du Potala, et la partie rouge est ajoutée par Sangyé Gyatso en 1690. Le Potala devient le centre gouvernemental du Tibet et, selon Claude B. Levenson, « one of the most imposing symbols of the Tibetan theocracy » Claude B. Levenson, The Dalai Lama : a Biography, Unwim Hyman, 1988, 291 p., p. 19 : .
Sous le règne du dalaï-lama, des efforts politiques consciencieux sont produits pour moderniser ce qui était une forme de théocratie médiévale N. Subramanya, Human Rights and Refugees, APH Publishing, 2004, 509 p., p. 30 : ..
Parmi les dalaï-lamas, seuls les 5 et 13 ont exercé un pouvoir absolu Yudru Tsomu, The Rise of Gönpo Namgyel in Kham: The Blind Warrior of Nyarong, p. 54 : .
Gouvernement Le dalaï-lama, « souverain du Thibet » selon l’expression d’Alexandra David-NéelAlexandra David-Néel, A. d'Arsonval, Mystiques et Magiciens du Thibet, 1929, p. 4 : , ou, selon Hugues-Jean de Dianous le régent (gyaltsab), lorsque le dalaï-lama était trop jeune, dirigeait tant les affaires religieuses que civiles, à l'aide de deux organes principaux du gouvernement : le Conseil religieux (yik-tsang), composé de quatre membres de la communauté monastique, et le Conseil des ministres (kashag), composé de quatre ministres (shapé), dont trois laïcs et un religieux. Le premier ministre religieux (chikyap chempo), et le premier ministre civil (lönchen), faisaient la liaison entre les Conseils et le dalaï-lama. L’ensemble des ministres du Conseil civil contrôlait les affaires politiques, judiciaires, et fiscales du Tibet. Un ministre des Affaires étrangères sous la direction du chigye lönchen (premier ministre d’État) avait été créé dans la première moitié du . Son rôle était consultatif. La politique extérieure a toujours été dirigée par le dalaï-lama ou le régent. Il existait une Assemblée nationale (tsongdu), se réunissant dans des circonstances graves, constituée d’une cinquantaine de personnalités de Lhassa, dont les abbés des grands monastères. Son rôle était consultatif. Dans les régions, le gouvernement était représenté au milieu du par cinq commissaires (chikyap), pour l’U-Tsang (Lhassa et Shigatse), Gartok (Tibet occidental), Kham (Chamdo, Tibet oriental), Chang (Nagchuka, Tibet du Nord) et Lhoka (Lho-dzong, Tibet du Sud). Des chikyap dépendaient les dzong-pön (commandants de forteresses), responsables du maintien de l’ordre et de l’impôt. Ils avaient une grande indépendanceFosco Maraini, Tibet secret (Segreto Tibet), préface de Bernard Berenson, traduction de Juliette Bertrand (ouvrage orné de 68 héliogravures d’après les photographies de l’auteur), Arthaud, Grenoble, 1954. (ouvrage paru en 1951).Hugues-Jean de Dianous, Le Tibet et ses relations avec la Chine, in Politique étrangère, vol. 27, année 1962, No 1, pp. 38-72, p. 44..
Perspectives au En 1930, l'homme d'État chinois Sun Yat-sen envisage la perspective du renversement de cette théocratie par le peuple, voyant Yat-sen Sun, Le triple démisme de Suen Wen : traduit, annoté et apprécié par Pascal M. d'Elia, Bureau sinologique de Zi-ka-we, 1930, 682 p., p. 180 : . En 1950, le Tibet est encore une théocratie bouddhiste, qualifiée par l'écrivain tibétain Dawa Norbu d'« isolée, fonctionnelle, peut-être unique en son genre parmi les divers régimes politiques du monde moderne » Dawa Norbu, The 1959 Tibetan Rebellion: An Interpretation, in The China Quarterly, No. 77, Mar., 1979 : . Le journaliste américain Edgar Snow voit dans cette théocratie une anomalie qui n'a pu perdurer qu'en raison de l'inaccessibilité du pays , cité par Ved Mehta, in Portrait of India, Yale University Press, 1970, 544 p., p. 275..
Maintien de la théocratie de 1951 à 1959 Selon Melvyn Goldstein, après l'arrivée de l'armée populaire de libération chinoise au Tibet en 1951, la structure théocratique du gouvernement, l'organisation monastique et les formes traditionnelles de propriété foncière restent presque inchangées Gerard Postiglone, Ben Jiao, Melvyn C. Goldstein, , in Janet Ryan, ed. Changing Education in China (Tentative Title) Routledge (in press) : Melvyn Goldstein, The Snow Lion and the Dragon: China, Tibet and the Dalai Lama, University of California Press, 1997, , 152 p., en part. : . Le texte de l'accord en 17 points sur la libération pacifique du Tibet, signé le à Pékin par des représentants du dalaï-lama et ceux de la république populaire de Chine, prévoit le maintien du système politique et du statut du dalaï-lama (point 4), la liberté religieuse et le maintien des revenus du clergé bouddhiste (point 7) Melvyn C. Goldstein, A history of modern Tibet, vol. 2 : the Calm Before the Storm, 1951-1955, Berkeley, University of California Press, 2007 , p. 105 : .Hugues-Jean de Dianous, Le Tibet et ses relations avec la Chine, in Politique étrangère, vol. 27, année 1962, No 1, pp. 38-72, p. 49 : ..
Toutefois, selon le dalaï-lama, l'accord en 17 points n'a pas été respecté par la partie chinoise et il l'a rejeté en 1959 pour cette raisonDalaï-lama, Ma terre et mon peuple, p. 225 .
Abolition du gouvernement et fin de la théocratie Après le départ en exil, du 17 au , du dalaï-lama, qui, depuis , était président du comité préparatoire à l'établissement de la région autonome du Tibet, le premier ministre chinois, Zhou Enlai, prend le un arrêté proclamant la dissolution du gouvernement tibétain – et son remplacement par le comité préparatoire. L'abbé du monastère de Tashilhunpo, le panchen-lama, jusque-là vice-président du Comité préparatoire, assume dès lors les fonctions de président Arrêté du premier ministre Zhou Enlai dissolvant le gouvernement local du Tibet tel que publié dans le New York Times du 29 mars 1959 : . Source : Robert V. Daniels (ed.), A documentary history of communism, vol. 2, Communism and the World, I. B. Tauris & Co. Ltd, London, 1985, 448 p., , p. 78., jusqu'en où il est démis de ses fonctions Elmar Gruber, From the Heart of Tibet: The Biography of Drikung Chetsang Rinpoche, the Holder of the Drikung Kagyu Lineage, Éditeur Shambhala, 2010 , pp. 112-113...
Démocratisation au Tibet
L'échec du soulèvement de a créé des conditions favorables à la « démocratisation du Tibet », déclarait en le Premier ministre de la république populaire de Chine Zhou Enlai. Celle-ci est poursuivie en 1959 et 1960 par les autorités dirigeant le Tibet, notamment le représentant central du gouvernement central, le général Tchang Tching Ou, et les membres du Comité préparatoire à l'établissement de la région autonome du Tibet présidé par le panchen-lama.
Démocratie tibétaine en exil