vignette|redresse|Portrait de Jeremy Bentham, par Henry William Pickersgill.|alt=Portrait de Jeremy Bentham peint par Henry William Pickersgill. vignette|redresse|Portrait de John Stuart Mill, par George Frederic Watts.|alt=Portrait de John Stuart Mill peint par George Frederic Watts.

L’utilitarisme est un principe éthique qui prescrit d'agir de manière à maximiser le bien-être collectif, entendu comme la somme (ou la moyenne) du bien-être de l'ensemble des êtres affectés.

On résume souvent l'utilitarisme par une maxime généralement attribuée à son premier théoricien, Jeremy Bentham : « le plus grand bonheur du plus grand nombre ». Cette formule met en évidence le fait que l'utilitarisme n'est ni l'égoïsme (le plus grand bonheur pour un seul individu, fût-ce aux dépens des autres), ni l'égalitarisme (même bonheur pour tous, dût-il être globalement faible) ; elle fait cependant apparaître deux objectifs distincts (nombre d'individus affectés ; niveau de bonheur de chacun d'entre eux) et qui ne sont généralement pas pleinement conciliables, tandis que l'utilitarisme n'a qu'un seul objectif : la quantité globale de bonheur.

L'égalité (ou justice) n'est pas un objectif en soi (elle peut cependant l'être en tant que facteur d'amélioration du bien-être global). Ainsi, une amélioration globale donnée du bien-être d'une population est préférée à toute amélioration globale moindre, même mieux répartie. On évitera ainsi tout gaspillage de bien-être, c'est-à-dire tout choix dont résulte un bien-être global inférieur au maximum possible.

L'utilitarisme est conséquentialiste, car il évalue une action (ou une règle) uniquement en fonction des conséquences escomptées. Elle appartient au spectre des doctrines eudémonistes, mais à l'opposé de l'égoïsme, puisque visant le bien-être de tous et non d'un seul. Plaçant la raison à la source de ses jugements moraux, elle se distingue de toute morale idéaliste ainsi que de toute morale déontologique telle que celle de Kant. L'utilitarisme se conçoit comme une éthique devant être appliquée tant aux décisions individuelles qu'aux décisions politiques, économiques, sociales ou judiciaires.

À cette doctrine, ou à certaines de ses invocations dans les champs politiques et économiques, s'opposent les anti-utilitaristes (par exemple le MAUSS) qui perçoivent dans l'utilitarisme une hégémonie du modèle économique dominant et une approche purement instrumentale de l'action politique et des rapports sociaux.

Histoire Bien qu'on puisse en voir des prémices dans l'Antiquité, l'utilitarisme n'est réellement mis en place qu'à la fin du à la suite d'un héritage des Lumières et d'une profonde influence de l'empirisme anglais.. Le père de cette philosophie est Jeremy Bentham (1748-1832), qui s'inspira notamment de Hume et Helvétius. La philosophie utilitariste hédoniste telle qu'elle fut formulée par Bentham fut le point de départ des nombreuses versions de l'utilitarisme qui se sont développées aux . Ce fut aussi une rupture historique et progressiste prônant l'abandon de toute idée de droit naturel et de toute métaphysique englobante (aucune autorité suprême ne peut décréter ce qui est juste ou bon).

C'est toutefois grâce à l'apport de John Stuart Mill (1806-1873) que l'utilitarisme devint une philosophie élaborée capable d'aborder dans les détails les questions de politique, de législation, de justice, d'économie, mais aussi de liberté sexuelle, d'émancipation des femmes À la suite de Stuart Mill, Henry Sidgwick (1833-1900) fut le principal auteur de la systématisation de la doctrine utilitariste. Par la suite, de nombreux philosophes, généralement anglo-saxons, ont développé et enrichi la pensée utilitariste. Richard Mervyn Hare, Peter Singer, Richard Layard font partie des plus célèbres.

Principes fondamentaux Le principe d'utilité Dans le premier chapitre de son ouvrage intitulé (1780), Jeremy Bentham expose le concept central d'utilité de la manière suivante :

Selon les versions de l'utilitarisme, le principe d'utilité peut s'articuler autour des termes du bonheur ( en anglais), mais aussi du bien-être () physique et matériel, moral ou intellectuel.

Il convient donc de ne pas réduire le concept d’« utilité » à son sens courant de « moyen en vue d'une fin immédiate donnée ». Le terme « utile » au sens utilitariste du terme désigne ce qui contribue à maximiser le bien-être d'une population. C'est en ce sens particulier qu'on peut parler du calcul de l'utilité d'un acte, ou qu'on peut comparer les utilités de différentes actions ou règles. Pour ce faire, les utilitaristes pèsent le pour et le contre d'une décision en estimant l'utilité associée.

Le conséquentialisme

Les conséquences d'une action sont la seule base permettant de juger de la moralité de l'action. L'intention ou les qualités morales de l'actant (personnages qui fait ou s'abstient de faire l'action) n'interviennent pas directement dans le calcul de la moralité d'une action. Il est donc indifférent que l'actant soit généreux, intéressé, ou machiavélique, ce sont les conséquences de leur action ou de leur acte, qui doivent être morales. Il y a ainsi une dissociation de la cause ou de l'origine de l'action, c'est-à-dire l'actant, et des conséquences de l'action. L'utilitarisme ne s'intéresse pas non plus au type d'action : économique, judiciaire, ou intellectuel, voire artistique ou culturel. Certains utilitaristes ne considèrent cela dit que les conséquences prévisibles.

Le principe d'agrégation Ce qui est pris en compte dans le calcul est le solde net de bien-être de tous les individus affectés par l'action, indépendamment de la distribution de ce solde. Ce qui compte c'est la quantité globale de bien-être produit, quelle que soit la répartition de cette quantité. Suivant ce principe, il est tout à fait rationnel de voir le bien-être d'une minorité, se réduire afin d'augmenter le bien-être général. Cette possibilité d'équilibre, ou selon un sens négatif de « sacrifice », d'une minorité au profit de toute la population, est justifiée par l'idée de compensation suivante : l'insuffisance en quantité de bonheur d'une minorité est compensée par l'affluence en quantité de bonheur de la majorité. Si cette insuffisance est surcompensée, l'action est jugée moralement bonne. Cependant, s'il subsiste un déséquilibré significatif, l'action est jugée mauvaise, et donc immorale. Dès lors, cette idée de compensation ou d'équilibre devient un facteur essentiel pour le bien-être général dans une société. L'aspect dit « sacrificiel » est l'un des plus critiqués par les adversaires de l'utilitarisme. Cependant, l'utilitarisme s'oppose fondamentalement à l'égoïsme, poursuivant ainsi l'idée d'un juste milieu, comme exprimé par Aristote dans l'Éthique à Nicomaque.

Principe de maximisation L'utilitarisme demande de maximiser le bien-être général. Maximiser le bien-être n'est pas facultatif, mais impératif. Il s'agit d'un devoir envers la société dans laquelle se déroule l'action, voire à l'égard de toute l'humanité.

L'impartialité et universalisme Les plaisirs et souffrances ont la même importance, quel que soit l'individu qu'ils affectent. Le bien-être de chacun a le même poids dans le calcul du bien-être général. Ce principe qui est compatible avec la possibilité de sacrifice, affirme seulement que tous les individus valent autant dans le calcul. Il n'y a ni privilégié ni lésé : le bonheur d'un roi ou d'un simple citoyen sont pris en compte de la même manière. L'aspect universaliste consiste en ce que l'évaluation du bien-être vaut indépendamment des cultures et des particularismes régionaux. Comme l'universalisme de Kant, l'utilitarisme a pour but de définir une morale valide universellement.

Le calcul utilitariste L'un des traits importants de l'utilitarisme est son pragmatisme. La moralité d'un acte est « calculée » en fonction de ses effets, non des motifs qui le sous-tendent. Ce calcul prend en compte les conséquences de l'acte sur le bien-être du plus grand nombre. S'il suppose la possibilité pour l'actant de calculer les conséquences de ses actes et d'évaluer son impact sur le bien-être des autres d'un point de vue rationnel, il ne s'agit pas pour autant d'un calcul de la raison au sens kantien. En effet, chez Kant, c'est « l'autonomie de la volonté » qui fonde la morale et qui permet d'agir de façon désintéressée et donc hors de toute contingence pratique ou mesurableEmmanuel Kant, Critique de la raison pratique, première partie, , , §8, .. Ainsi, l'impératif catégorique kantien qui fonde toute morale s'oppose à l'utilitarisme dans le sens où il ne peut être déterminé par les effets de l'action mais uniquement par la raison c'est-à-dire l'« idée de la volonté de tout être raisonnable conçue comme volonté instituant une législation universelle. »Fondation de la métaphysique des mœurs in Métaphysique des mœurs, , Fondation, Introduction, trad. Alain Renaut, . Dans la Critique de la raison pratique, Kant pense aussi l'action dans son caractère pragmatique et utile, mais non selon ses effets dans le réel mais leur conformité avec l'impératif de la raison.

L'utilitarisme peut inclure dans son calcul non seulement les agents moraux, mais aussi les patients moraux : tous les êtres capables d'éprouver du plaisir et de la peine, c’est-à-dire doués de sensibilité. Les animaux pourraient donc être inclus dans le calcul de la moralité. Le philosophe utilitariste Peter Singer se servira de cet aspect dans son opposition au spécisme.

Différentes versions de l'utilitarisme Diverses variantes de l'utilitarisme de Jeremy Bentham ont émergé. L'utilitarisme de la règle met l'accent sur l'adoption de règles dont le respect par tous maximiserait l'utilité globale, même si dans certains cas particuliers, violer la règle produirait un meilleur résultat. Cette approche peut être vue comme complémentaire à l'utilitarisme de l'acte, qui juge chaque action selon ses conséquences, en fournissant des principes directeurs lorsque l'analyse au cas par cas est complexe. L'utilitarisme moyen s'intéresse au bonheur moyen plutôt que total, là où l'utilitarisme des préférences se détourne de la maximisation du bonheur pour maximiser des préférences des individus s'ils étaient plus rationnels et informés.

Utilitarisme hédoniste de Bentham C'est Jeremy Bentham qui introduisit le vocable en 1781 et qui tira de ce principe les implications théoriques et pratiques les plus abouties. Le principe éthique à partir duquel il jugeait les comportements individuels ou publics était l'utilité sociale.

Le postulat de sa théorie utilitariste est que le bien éthique constitue une réalité constatable et démontrable. On peut le définir à partir des seules motivations élémentaires de la nature humaine : son penchant « naturel » à rechercher le bonheur, c'est-à-dire un maximum de plaisir et un minimum de souffrance. Ce principe est formulé ainsi par Bentham « La nature a placé l'humanité sous l'empire de deux maîtres, la peine et le plaisir. C'est à eux seuls qu'il appartient de nous indiquer ce que nous devons faire comme de déterminer ce que nous ferons. D'un côté, le critère du bien et du mal, de l'autre, la chaîne des causes et des effets sont attachés à leur trône. »Bentham 1780..

L'utilitarisme benthamien, comme nombre de ses suivants, prétendait régler des problèmes sociaux très anciens : quels principes guident les comportements des individus ; quelles sont les tâches du gouvernement ; comment les intérêts individuels peuvent être conciliés entre eux ; comment les intérêts individuels s'accordent avec ceux de la communauté.