L'Enseigne de Gersaint est une huile sur toile de grande dimension () peinte en quelques jours à partir de par Antoine Watteau, de retour d'Angleterre, et quelques mois avant sa mort.
Composition Le tableau représente une scène tout à fait ordinaire de la rue : un pas de porte et l'intérieur d'une boutique du marchand mercier Gersaint avec ses clients et ses vendeurs.
Les 12 personnages (sans compter deux chiens) se tiennent tous sous un arc de cercle. On compte 4 personnages en tenues d'employés et 8 en tenues de ville.
Il faut noter ici qu’il manque la devanture (une femme, en robe couleur rose, est en train d’entrer dans la boutique, sur la gauche) ; nous voyons, aussi, les pavés de la rue et à gauche, une gerbe de paille. Dans le fond, à droite, un marchand présente une scène mythologique. Au comptoir, deux hommes et une femme regardent un miroir, nous ne savons pas s’ils contemplent leur reflet ou s’ils admirent l’objet lui-même ; à côté de la femme se trouve une boîte ouverte sur un nécessaire de toilette.
À l'extrême gauche se tient un jeune homme souriant portant tricorne et tenant à la main un bâton, et au dos, un portefaix servant au transport des œuvres : il regarde en coin un portrait peint en train d'être emballé (ou déballé ?) dans une caisse, par deux employés. Cet homme est exactement à l'opposé du chien en train de se lécher.
Analyse vignette| Étude pour L'Enseigne portant sur les deux emballeurs, dessin de Watteau, musée Cognacq-Jay. vignette| François Bunel le Jeune : Confiscation du contenu d'une boutique de marchand mercier (vers 1590), La Haye, Mauritshuis Notice œuvre, catalogue numérisé du Mauritshuis.. En traitant d'un sujet de la vie quotidienne, l'œuvre est « contraire à toutes les normes artistiques de l'époqueFrédéric Gaussen, Paris vu par les peintres, « Paris », Université de tous les savoirs, éd. Odile Jacob, 2004.» et représente une œuvre complètement atypique : cependant, Watteau n'en est pas à sa première esquisse d'un paysage urbain, spécialité par ailleurs de son contemporain Nicolas Lancret.
« Cette œuvre de circonstance [...] réalise un double prodige : d'une part elle constitue un document inestimable sur la vie urbaine de l'époque ; d'autre part, par la modernité de sa facture, elle annonce les grands observateurs de la vie parisienne, que seront, plus d'un siècle plus tard, Daumier, Manet ou DegasFrédéric Gaussen, .. »
Même si le projet du tableau est longuement médité, on peut voir des repentirs – le peintre repense notamment la ligne de fuite du tableau ou la position de la femme au comptoir.
Il est peint à l'origine en un format en demi-cercle (dit « lunette »), de façon à ce qu'il puisse s'insérer dans le haut de la porte de la boutique de Gersaint qui s'appelait Au Grand Monarque.
Il a ensuite été complété en un format rectangulaire, puis séparé en deux morceaux pour s'accommoder des modes de l'époque – où il était de coutume d'avoir deux tableaux, en pendants, se correspondant latéralement autour de cheminées ou de portes.
Il faut savoir que l'enseigne ne représente pas les vraies œuvres vendues (même si on y peut reconnaître des esquisses d'œuvres de Watteau puisque Gersaint était son vendeur attitré), et que les clients figurés ici ne font pas nécessairement référence à des personnes réelles. D’ailleurs les visages sont très peu caractérisés, ce n'est pas ici un portrait de groupe obéissant aux codes du genre. Cette toile est donc une vision repensée, une vision idéale de la boutique de Gersaint. En ce qui concerne l’influence de Watteau, il s’agit sans nul doute des peintres italiens du , et surtout flamands du ; les tableaux accrochés aux murs sont « dans le goût de » ces peintres-là. Le tableau dans la caisse ressemble au portrait de Louis XIV peint par Hyacinthe Rigaud.
Le chien qui s'épuce, à droite, dans l’angle, est directement inspiré de ceux du Couronnement de Marie de Médicis par Rubens. Watteau rend peut-être comme un hommage à ce peintre..
Détails
Contextualisation et postérité Ce tableau est une commande qu'il convient de ne pas surinterpréter : il était destiné à servir de panneau publicitaire à l'ami de Watteau, le marchand d'art Edme-François Gersaint, dont la seconde boutique, après celle dite Au Grand Monarque, venait d'être inaugurée à Paris sur l'une des corbeilles du pont Notre-Dame : on aperçoit à gauche l'un des piliers de l'arcade cintrant le petit local. L'enseigne, de forme cintrée, fut accrochée quinze jours à l'extérieur et fit l'admiration de tout Paris, à l'époque en proie à la folie spéculative liée à la débâcle du Système de Law. Elle fut décrochée afin de la protéger des intempéries. Les ajouts situés au dessus des personnages sont exécutés par Jean-Baptiste Pater, l'assistant du peintre.
Dans son Abrégé de la vie d’Antoine Watteau (1744)Cité par Pierre Rosenberg, Vies anciennes de Watteau, Paris, 1984, ., Gersaint écrit : .
La question de savoir si Watteau peignit directement sur une toile de plus de trois mètres de long d'un seul tenant le motif ou en deux morceaux fait encore débat. Toujours est-il que la césure et le raccord sont visiblesHélène Adhémar, « L’Enseigne de Gersaint », in: Bulletin du Laboratoire du Musée du Louvre, Paris, 1964, ..
Gersaint vendit ensuite le tableau à un conseiller au parlement de Paris, Claude Glucq qui demanda à Pater d'en exécuter une copie avant de le céder, plus tard, sans doute à cause d'embarras financiers, à son cousin germain Jean Jullienne. Ce dernier, directeur de la Teinturerie des Gobelins et mécène de Watteau, fit, du reste, beaucoup pour sa gloire dans la mesure où il fit graver toute l’œuvre de l’artiste. Il tenait, tout comme Glucq, par ses qualités de collectionneur d'art, à manifester la sûreté de son goût et la légitimité de son ascension sociale, lui, dont la famille devait sa fortune à la politique manufacturière de Colbert dans le domaine textile. Il céda néanmoins à son tour la toile vers le mois de au comte , l'agent en mission diplomatique à Paris, pour le roi Frédéric de Prusse. Une lettre du souverain datée adressée à Rothenburg confirme bien que l'achat est en train, et qu'il est destiné à décorer le salon de musique du château de Charlottenbourg et que la transaction se chiffre à livres, somme jugée exorbitante par l'impétrant ; c'est en tous cas dans ce salon qu'il se trouvait encore en 1760, sous la forme de deux pendants. De 1874 à 1900, il se trouvait dans la chambre d'Élisabeth de Prusse, le salon rouge, au château de Berlin. En 1899, les deux parties sont ré-entoilées pour ne former qu'un seul tenantPaul Alfassa, L'Enseigne de Gersaint, Paris, Société de l'histoire de l'art français / J. Schemit, 1910, — sur Gallica.. vignette|L’Enseigne, gravure de Pierre-Alexandre Aveline pour le Recueil Jullienne (1732). Frédéric possédait également du peintre Les Bergers et une réplique du Pèlerinage à l'île de Cythère.
Le tableau est exposé plusieurs fois à Paris, notamment en 1937 à l'occasion de l'Exposition universelle ou en 1951 lors de l'exposition Chefs-d'œuvre des musée de Berlin au Petit Palais..
Le tableau se trouve toujours à Berlin au château de Charlottenbourg. Par son sujet comme par ses pérégrinations, L'Enseigne de Gersaint illustre l'importance des circulations artistiques en Europe au siècle des Lumières.
Le tableau fait partie des « 105 œuvres décisives de la peinture occidentale » constituant le musée imaginaire de Michel Butor..
Traduction en gravure Dans le cadre du projet de recueil commandé par Jean Jullienne, le graveur Pierre-Alexandre Aveline a interprété ce tableau en 1732 sous la forme d'une estampe portant dans la lettre le titre L'Enseigne, ce qui permit à l'image de connaitre une grande diffusion..
Notes et références
Bibliographie
Liens externes
Catégorie:Tableau d'Antoine Watteau Catégorie:1720 en France Catégorie:Galerie ou musée dans la peinture Catégorie:Œuvre d'Antoine Watteau dans l'Union européenne Catégorie:Œuvre d'art à Berlin