L’odéon antique romain de Lugdunum est un des principaux monuments romains visibles à Lyon. Implanté à côté du Théâtre antique de Fourvière et comme lui adossé à la colline de Fourvière, près de son sommet, il forme un couple archéologique remarquable, rare dans le monde romain. En Gaule, seule Vienne possède également un théâtre accompagné d’un odéon.
Construit à l'extrême fin du ou au début du , il peut accueillir jusqu’à spectateurs, pour des spectacles musicaux ou des lectures publiques, ou servir de salle de réunion. Abandonné à la fin de la période romaine, il est exploité au Moyen Âge comme carrière de matériaux de construction, puis est presque complètement enseveli sous les déblais. Des dessins tracés au montrent que seules émergent au milieu des vignes d’imposantes ruines, vestiges du puissant mur qui ceinturait l’édifice. Les érudits sont partagés sur l’interprétation de ces ruines : leur disposition en arc de cercle suggère qu’il s’agit d’un théâtre, tandis que les religieux le voient comme l’amphithéâtre des martyrs de Lyon. La controverse dure plusieurs siècles, jusqu’à ce qu’un chantier archéologique d’une ampleur sans précédent à Lyon dégage à partir de 1933 un grand théâtre puis l’odéon de 1941 à 1958. La construction à proximité d’un musée crée en 1975 un parc archéologique exceptionnel, dont l’odéon antique est un des principaux éléments.
Chronologie Époque romaine vignette|Carte simplifiée de Lugdunum, implantation du théâtre et de l'odéon. Lugdunum est une colonie romaine prospère, implantée sur la colline de Fourvière, et dotée dès ses débuts d’un théâtre. Ce théâtre est doublé d’un second édifice public, un petit théâtre ou odéon, construit probablement lors de l'extension du théâtre, pour laquelle les archéologues ne disposent pas d’éléments de datation décisifs en l’absence de témoignages écrits ou épigraphiques. Les sondages archéologiques de 1994 autour de l'odéon laissent proposer l'extrême fin du ou le début du . La datation de sa construction sous Hadrien (117-138) ou Antonin le Pieux (138-161) sont des hypothèses possibles mais manquant d'indices suffisamment probants.
Construit au sud du grand théâtre sur le même épaulement de la colline dit , il profite aussi de la pente pour soutenir ses gradins, avec un axe légèrement décalé de sept degrés par rapport à celui du grand théâtre.. L'orchestre s'implante par-dessus un îlot d'habitat, devant une esplanade qui est remblayée. Une rue de boutiques avec une fontaine et un égout domine l'odéon et dessert ses entrées supérieures. Une rue plus importante descendant la colline et une petite place séparent les deux édifices. Au fond de cette place, un mur de soutènement précédé d'un sol au revêtement de tuileau traversé par une rigole est interprété par l’archéologue Pierre Wuilleumier comme l'emplacement de latrines publiques.
L’odéon offre pour un diamètre extérieur de une capacité estimée à environ par Wuilleumier et Audin, ou plus récemment à ., ce qui dans l’esprit des archéologues le destine à un public plus restreint que celui du théâtre, pour des spectacles plus élitistes, musique et chants, déclamations et lectures publiques. Il a également pu servir de salle de réunion pour les notables de la ville, comme les décurions de la colonie..
Abandon L'archéologie récente constate à la fin du et au cours du l'abandon progressif de la colline de Fourvière, et donc de ses monuments, théâtre et odéon, au profit de la ville basse sur les rives de la Saône..
Les ruines du théâtre et de l’odéon sont exploitées comme carrière de pierres de taille pour les grandes constructions du , cathédrale, ponts de la Saône et du Rhône. Une charte de 1192 réserve pour la cathédrale tous les marbres et tous les choins calcaires provenant des fouilles et des excavations réalisées sur Fourvière.. Les décorations, les statues, les revêtements sont arrachés et débités pour finir dans un four à chaux installé près de l’escalier intérieur reliant l'odéon à l'esplanade en contrebasAdrien Bruhl, Amable Audin, « Inscription du Lyonnais Tiberius Aquius Apollinaris », Gallia, tome 23, fascicule 2, 1965. ..
vignette |Les vestiges de l'odéon dans le plan scénographique de Lyon, vers 1550. Après cette période de pillage, les éboulis provenant de la pente instable de la colline qui surplombe le théâtre et l'odéon recouvrent et protègent les parties basses de ces édifices sous plusieurs mètres de galets, de gravier et de boueGeorges Mazenot, « Étude sur la nature et la provenance des matériaux de construction du théâtre romain de Fourvière à Lyon », Les Études rhodaniennes, , , 1940, .. À la fin du Moyen Âge, la colline de Fourvière est une campagne couverte de vignes en coteaux, et de cultures en terrasses. Seules les parties hautes des restes de l’odéon demeurent visibles, que les actes médiévaux nomment Caverna ou grossa massa sarracenorum (« Grottes des Sarrasins »)..
Un plan scénographique de Lyon établi au milieu du montre les vestiges du puissant mur de soutien de la qui émergent en terrain découvert, dans une vigne appartenant à l'Ordre des Minimes.
Redécouverte et controverses vignette|Dessin des ruines de Gabriel Syméoni - vers 1559. L’intérêt pour la culture antique revient à la Renaissance. Les humanistes lyonnais se passionnent pour les témoignages de l’ancienneté de leur cité qui demeurent visibles sur la colline. L’antique traité d’architecture de Vitruve qui est édité à Lyon en 1523 leur donne la clé pour reconnaître un théâtre romain, ses gradins hémicirculaires. Ainsi, l’humaniste florentin Syméoni qui fait en 1559 un dessin de ces ruines les identifie comme un théâtre., mais son ouvrage sur les antiquités de Lyon reste un manuscrit non diffuséGabriel Simeoni, L’origine e le antichità di Lione, 1560, manuscrit conservé à Turin Ms J a X 16.. Il faut attendre 1836 pour que l’abbé Costanzo Gazzera, secrétaire de l’académie de Turin, en fasse une copie.
De leur côté, les historiens religieux cherchent à identifier les lieux rattachés aux martyrs de Lyon de 177 retracés par l'Histoire ecclésiastique. Ils présupposent que ces événements se sont déroulés dans le périmètre réduit de la colline de Fourvière. Le chanoine Guillaume Paradin rapporte en 1573 les hésitations pour qualifier les murs monumentaux de l'odéon, qui sont pour les uns l'amphithéâtre des martyrs, et pour les autres le palais du gouverneur romain où ils comparurentGuillaume Paradin, Mémoire de l’histoire de Lyon, 1573, .. vignette|Dessin des ruines par Jacob Spon - 1673. Au siècle suivant, l'interprétation penche pour un amphithéâtre : en 1673, l’érudit lyonnais Jacob Spon publie un catalogue des antiquités de la ville. Ce livre contient un dessin précis et commenté des ruines, où Spon reconnaît que la forme du bâti est celle d’un théâtre et non d’un amphithéâtre, mais dont il présente à tort les arcades comme les prisons pour les bêtes et le centre comme l’arène où l’on combattaitJacob Spon, Recherche des antiquités et curiosités de la Ville de Lyon, ancienne colonie des Romains et capitale de la Gaule celtique, imprimé à Lyon, 1673, , réédité en 1858 par L. Renier et J-B Monfalcon.. En 1696, le jésuite Claude-François Ménestrier mentionne à son tour « quelques restes d’un ancien amphithéâtre » dans la vigne des MinimesClaude-François Ménestrier, Histoire civile ou consulaire de la ville de Lyon, justifiée par chartres, titres, chroniques, manuscrits, autheurs anciens & modernes, & autres preuves, avec la carte de la ville, comme elle étoit il y a environ deux siécles, Lyon, Jean-Baptiste & Nicolas de Ville, 1696 Texte en ligne, ., et en 1738, le père Dominique de Colonia reproduit le dessin de Jacob Spon avec les mêmes commentaires dans son Antiquités de la ville de Lyon, ou explications de ses plus anciens monumentsMichel Rambaud, « Un document du sur les antiquités de Lyon », Gallia, tome 22, fascicule 2, 1964, , Texte en ligne..
vignette|Plan du Lyon antique par Antoine-Marie Chenavard (1834). Tracé selon les théories de François Artaud, il est largement réfuté par les découvertes ultérieures. Au , la vigne des Minimes est cédée à la congrégation des Dames de la Compassion. L’identification des ruines du clos de la Compassion comme étant celles d’un théâtre s’impose, relançant les débats sur la localisation de l’amphithéâtre des martyrs. Préparant une synthèse sur l’archéologie de Lyon, François Artaud fait dresser selon ses interprétations plus ou moins certaines un plan de la ville antique par l’architecte Antoine-Marie Chenavard (1834). Celui-ci dessine les ruines comme un théâtre, et situe l’amphithéâtre à Ainay, un quartier entre Rhône et Saône, conformément à une lecture littéraliste du résumé des martyrs de Lyon faite par Grégoire de ToursGrégoire de Tours, De gloria martyrum, I, 49, , « le lieu où ils ont souffert est appelé Athanacum/Ainay ».. L’ouvrage d’Artaud est publié à titre posthume en 1846., tandis que le plan de Chenavard illustre à nouveau l’Histoire de Rome de Victor Duruy, sortie en 1883. À cette époque, seul l’archéologue Élysée Pélagaud soutient encore l’identification des ruines du clos de la Compassion comme celles de l’amphithéâtreÉlysée Pélagaud, « Le plateau des Minimes, Lyon Revue, , 1880., avis que ne suit pas Ernest Renan dans sa Topographie chrétienne de Lyon, publiée en 1881..
En 1887, une découverte fortuite dans la propriété voisine du clos de la Compassion apporte un nouvel élément : le professeur Lafon, intrigué par la forme incurvée du jardin qu’il a acquis l'année précédente dégage le haut de trois murs concentriques coupés par d’autres murs rayonnants soutenant des restes de voûtes, ainsi que de nombreux débris antiques. À partir de quelques relevés, il affirme que ces murs ont une forme elliptique, ce qui est l’indice qu’ils sont les vestiges d’un amphithéâtre.. Rejetant les nouvelles mesures de l'historien André Steyert et de l’architecte Rogatien Le Nail qui constatent la forme circulaire des mursAndré Steyert, Histoire de Lyon, tome 1, 1895, Lyon, ., l’archéologue Philippe Fabia conclut les débats d'une façon qu'il juge définitive : sur la colline de Fourvière sont juxtaposés un petit théâtre dans le clos de la Compassion et un amphithéâtre dans le clos Lafon. Il suggère l’acquisition de ces terrains par la ville pour que l’on puisse pousser plus largement les investigations archéologiques..
Dégagement archéologique Les vestiges visibles du clos de la Compassion et du clos Lafon sont classés au titre des monuments historiques en 1905. En 1933, les terrains périphériques sont à leur tour classés, préliminaire de fouilles sur cette extension.. Le chantier archéologique commence en 1933 avec le soutien actif de la mairie de Lyon, qui crée un service dédié, l'atelier municipal des fouilles, y affecte un ingénieur de la voirie. et prend en charge une partie de l'évacuation d'une masse considérable de déblais.. Dès le début des excavations, on découvre un grand théâtre et un second plus petit, l'odéon, ce qui réfute les théories de Fabia.
Les fouilles de l'odéon sont dirigées par Pierre Wuilleumier de 1941 à 1946, après le dégagement du théâtre voisin. L'odéon est complètement dégagé, en démolissant en 1945 une maison et la chapelle du clos de la Compassion construites sur la partie nord de l'édifice.. Des maçons affectés à l'équipe de fouilles consolident et restaurent les gradins et la scène au fur et à mesure, mesure de sauvegarde qui crée toutefois un obstacle pour l'investigation ultérieure des parties sous-jacentes.