Luis Marichalar y Monreal (Madrid, 1873 – ibidem, 1945) est un homme politique, essayiste, journaliste et académicien conservateur espagnol, souvent désigné par son titre nobiliaire, vicomte d’Eza, ou par le raccourci Eza.

Juriste de formation, grand propriétaire terrien, fervent catholique, appartenant à une vieille famille aristocratique, Eza s’engagea de bonne heure dans la politique sous l’étiquette du Parti conservateur et se fit l’avocat infatigable des principes traditionnels, professant une idéologie traditionaliste, monarchiste parlementaire, élitiste et corporatiste. En particulier, il affirmait le caractère naturel et nécessaire des hiérarchies comme fondement de l’ordre social voulu par Dieu, ce en vertu d’une conception organique de la société, où l’ordre hiérarchique découle de l’inégalité naturelle inéluctable des hommes. En même temps toutefois, son discours se teintait de catholicisme social, en accord avec les préceptes de l’encyclique Rerum Novarum, qui le portaient à œuvrer pour l’adoption d’une politique sociale en Espagne (se traduisant par un plaidoyer pour une législation du travail et pour la création de caisses de prévoyance, par l’accent mis sur l’intérêt général), à prôner le consensus avec la gauche modérée, et à répudier l’usage de la force et la confrontation, afin d’établir « la concorde entre les classes » propice au statu quo social. Dans le secteur agricole, il plaidait pour le remembrement des exploitations, pour le crédit agraire, pour les coopératives agricoles, mais avec maintien de l’exploitation familiale et de la propriété privée, et avec un interventionnisme restreint.

Pour mettre en œuvre ses idées, Eza ne manqua pas de mettre à profit les différents mandats politiques qu’il lui fut donné d’exercer, à savoir : à la direction générale de l’Agriculture (1907) ; comme titulaire du portefeuille de l’Équipement (1917) et de la Guerre (1920-1921) ; comme député aux Cortes et membre de commissions parlementaires (où il contribua notamment à élaborer une législation sociale) ; et comme président de diverses institutions publiques et semi-publiques. Il officia d’autre part comme maire de Madrid pendant une courte période (1913-1914).

En 1923, à l’avènement de la dictature primorivériste, Eza s’éloigna définitivement de l’avant-scène politique pour se vouer dorénavant, et jusqu’à la fin de sa vie, à l’écriture d’essais et d’articles de presse, et à la tenue de conférences et de débats, réussissant par ces moyens à s’assurer un pouvoir d’influence notable. Son œuvre écrite, volumineuse, traitant de thèmes surtout politiques et économiques, présente dans une large mesure le caractère d’une compilation, avec un apport personnel limité.

Biographie Origines familiales et formation Luis Marichalar y Monreal vit le jour dans une famille aisée de grands propriétaires, d’académiciens et de juristes de renom, qui se targuaient de profondes racines aristocratiques et d’une longue tradition parlementaire. Bien que né à Madrid, ses ascendances étaient principalement navarraises. Il avait pour père Amalio Rufino Marichalar y San Clemente, marquis de Montesa (né à Madrid en 1817), avocat réputé, appartenant à l’un des douze lignages nobles de la ville de Soria, et de María Cecilia Monreal y Ortiz de Zárate (née en 1837). À partir de 1900, il arbora le titre de vicomte d’Eza (Vizconde de Eza), et allait être connu sous cette appellation par la suite. Son mariage avec Encarnación Bruguera, titulaire d’une grosse fortune comprenant des domaines agricoles, des immeubles urbains et des valeurs étrangères, conforta sa position élevée et devait lui garantir l’indépendance à l’heure d’agir politiquement..

Il entreprit des études de droit à l’université Centrale de Madrid, où il obtint sa licence avec la mention excellent, avant de passer son doctorat en 1895, à l’âge de . Propriétaire de domaines agricoles dans les provinces de Cordoue et de Soria, il introduisit en Espagne des cultures nouvelles, telles que le coton et le maïs.

Il s’engagea de bonne heure dans la politique active et milita dans le Parti conservateur, d’abord sous l’égide de l’homme politique madrilène Francisco Silvela (« mon premier maître », dira-t-il), puis du Galicien Eduardo Dato (« maître et ami intime »)...

Positionnement idéologique Catholicisme traditionaliste et monarchisme Catholique fervent et pratiquant, Marichalar y Monreal s’était fait membre de l’Action catholique espagnole et rallia les organisations du catholicisme social espagnol, au sein desquelles il allait œuvrer de façon ininterrompue. Il faisait partie notamment du Conseil national des corporations catholico-ouvrières et du Comité central des Congrès catholiques, où il se montra très actif dans les débats qui se tenaient dans les différents Congrès catholiques et lors des Semaines sociales, autour de sujets tels que le repos dominical, le salaire équitable, le modèle associatif ouvrier à préconiser, ou le rôle de l’État.

Représentant prototypique des notables, voire des caciques, qui professaient alors le libéralisme conservateur, Marichalar y Monreal réunissait en sa personne toutes les formes de capital économique, social et politique propres aux élites de la Restauration.. Il faisait partie du groupe des conservateurs catholiques, véritable élite intellectuelle très au fait des lois et institutions sociales déjà adoptées ailleurs en Europe, et intervenait activement dans les controverses doctrinales et dans les instances internationales favorables à la réforme sociale.. Il faisait d’autre part figure de porte-voix patenté de l’aristocratie terrienne, était lié aux grandes organisations agraires d’Espagne, et contribua à renforcer les tendances corporatistes qui marquaient depuis 1907 la vie économique espagnole.., se faisant l’écho des débats qui avaient lieu dans l’entre-deux-guerres en Europe à propos de ce que devait être la constitution « organique et collective des peuples »..

Marichalar y Monreal pourrait être catalogué comme monarchiste, zélateur catholique et conservateur notoire avec un vernis de libéralisme. Quand même il se qualifiait lui-même de « libéral-conservateur », il fut avant tout un défenseur irréductible des principes traditionnels, postulant le caractère naturel et nécessaire des hiérarchies comme fondements de l’ordre social voulu par Dieu. Dans son cas, le libéralisme était tout au plus un qualificatif fluctuant — un « nuancement », devait-il écrire plus tard, qui lui aurait été imposé par Cánovas...

En héraut du conservatisme catholique du premier tiers du , il s’efforça d’en diffuser, à tout moment et par tous les moyens à sa portée, les principes politiques et socio-économiques, et s’évertua, chaque fois qu’il en eut la possibilité, de mettre en œuvre lesdits principes à partir des différentes positions de pouvoir qu’il vint à occuper, y compris dans des domaines aussi spécifiques que la recherche scientifique. En effet, tout au long de son parcours public, Marichalar y Monreal déploya un intense travail de publiciste et de propagateur des principes du conservatisme catholique, par le biais de la presse quotidienne, des revues, de conférences, de rapports d’expertises, de brochures, d’ouvrages En particulier, il s’employa à propager l’idée corporatiste en économie, à travers la création de consortiums industriels, conception cadrant avec le courant alors en vogue du nationalisme économique.

Francisco Silvela avait missionné Eduardo Dato de mettre en pratique dans le domaine social les enseignements du pape Léon XIII tels qu’exposés dans l’encyclique Rerum Novarum, ce qui donna le coup d’envoi à la nouvelle législation espagnole dans ce domaine (dont une loi sur les accidents du travail), à l’élaboration de laquelle Eza s’attela promptement, sous la supervision de Dato, avec qui il communiait pleinement. Afin d’assurer la stabilité du régime, Dato prônait le consensus avec la gauche modérée, répudiant l’usage de la force et la confrontation préconisés par le maurisme. Il s’agirait d’opérer une « saine révolution » visant « non à détruire ceux d’en-haut, mais à hausser et ennoblir ceux d’en bas », par quoi pourrait s’instaurer « la concorde entre les classes » propice au statu quo social..

Il louait Cánovas d’avoir restauré la monarchie dynastique de type constitutionnel, en accord avec la tradition catholique rénovée et en consonance avec l’être profond de l’Espagne, sans pour autant admettre la thèse du libre contrat entre individus libres. Faisant sienne la position traditionaliste, Eza posait que Dieu était le socle de la création tout entière, que la liberté n’était pas un droit individuel mais un don naturel gratuit, et que la religion constituait le fondement ultime de l’éthique et de la justice. Il invoquait fréquemment les penseurs traditionalistes tant français (Chateaubriand, Lammenais, De Bonald, De Maistre) qu’espagnols (Balmes, Cortés, Menéndez Pelayo), ainsi que les philosophes néothomistes, en particulier Zeferino González. De ces auteurs, il avait emprunté la conception du monde comme dessein intentionnel de la divinité, ce qui impliquait à la fois une subordination de la raison à la foi, une vision organique de la société comme ordre hiérarchique appuyé sur l’inégalité naturelle et inéluctable des hommes, et enfin, l’identification, déjà postulée par Menéndez Pelayo, entre catholicisme et être espagnol, autrement dit, l’appartenance à une nation, communauté indissoluble résultant d’un long processus historique. En même temps, il concédait que le progrès était inévitable et inhérent à l’évolution de l’humanité, eu égard à quoi il s’autodéfinissait parfois comme « conservateur-démocrate », c’est-à-dire comme une personne appartenant à une minorité d’élite, conservatrice par ses idées et principes moraux (autorité, famille, propriété, religion, tradition), et démocrate, car ayant à cœur le bien-être du peuple.. Les lois terrestres doivent émaner des lois divines, afin de rendre « sain d’esprit l’homme et, par là, prospères les sociétés dans leurs destinées, qu’elles [dotent] d’un contenu et d’une finalité »..

En 1912, après que le Parti conservateur se fut scindé entre « mauristes », adeptes d’Antonio Maura, et « idóneos » (idoines), emmenés par Dato, Marichalar y Monreal se rangea aux côtés de ce dernier. Les « idóneos » n’aspiraient nullement à transformer le régime en place, mais se proposaient d’aborder la question sociale dans une optique de compromis et par la voie parlementaire.. Des vertus de Dato, Eza en mettait en exergue trois : sa volonté de fortifier l’individu face à l’État, conçu comme un « mal nécessaire » et auquel incombe seulement la fonction de « suppléer [aux faiblesses] des forces sociales démunies » ; son constant souci de « tout ce qui peut conduire à une ordonnance sociale véritable et légitime » ; et son affirmation de la nécessité de conférer à une « élite » les capacités lui permettant de guider et d’éduquer les masses, en leur faisant comprendre que face à l’« exagération erronée des principes de souveraineté populaire » se trouvait le devoir chrétien d’accepter la mission sociale assignée à chacun en particulier..

Pensée économique vignette|redresse|Eza photographié en 1919.