L'empire Kara-Khitan ou Khanat Qara Khitaï ( ou ), aussi connus sous le nom de Liao de l'Ouest (, Khar Khyatad, ), et dont le nom officiel est Grand Liao (), est un empire d'Asie centrale dirigé par le clan Yelü du peuple khitan. Héritier politique et institutionnel de la dynastie Liao, il s’établit en Asie centrale et domine, à son apogée à la fin du siècle, des parties de la Chine, du Kazakhstan, du Kirghizstan, de la Mongolie, du Tadjikistan et de l'Ouzbékistan actuels.
Fondé en 1124 par Yelü Dashi en exil à la suite de la chute de la dynastie Liao conquise par les Jurchens de la dynastie Jin, celui-ci est proclamé Gurkhan après avoir affirmé son autorité en Asie centrale. La politique de tolérance et d'intégration qu'applique l'empire lui permet d'étendre rapidement son influence et, après une victoire décisive contre l'empire seldjoukide lors de la bataille de Katwan en 1141, d'assujettir les Khwarezmchahs, les Karlouks, le royaume ouïghour de Qocho, les Kankalis et les Qarakhanides.
Malgré un apogée territorial à la fin du , l'autorité centrale et impériale décline au tournant du dans un contexte d'émergence de l'Empire khwarezmien, des Ghorides et enfin de l'Empire mongol. Le contexte de montée au pouvoir de Gengis Khan provoque le départ de groupes aristocratiques nomades vers le Kara Khitan. Leur intégration déstabilise l'équilibre et permet à Kütchlüg, un chef Naïman, de renverser en 1211 Yelü Zhilugu. Ce nouveau souverain adopte une politique répressive qui ne lui permet pas de résister à l'invasion mongole et l'annexion du Khanat en 1218.
Noms Même si l'État des Kara-Khitans est un khanat, il est fortement sinisé dans son fonctionnement et hérite du nom dynastique de « Grand Liao ». C'est pourquoi les historiens chinois, coréens, japonais et vietnamiens désignent généralement cet empire sous le nom de « Liao occidental » (西遼) et le considèrent comme une dynastie chinoise orthodoxe, à l'image de la dynastie Liao.
Le nom « Kara-Khitans » est couramment utilisé par les tribus d'Asie centrale pour désigner cette dynastie, et c'est ce terme qui est repris dans la plupart des travaux universitaires occidentaux. Ce terme est souvent traduit par « Khitans noirs » en mongol, mais la signification d'origine de cette traduction n'est pas claire aujourd'hui. En mongol moderne, « Kara-Khitans » se traduit par Хар Хятан (Khar Khyatan).
L'expression « Khitans noirs » (黑契丹) est également utilisée en chinois, mais pour cette langue, la signification de cette expression est claire. Elle est liée à la théorie des cinq éléments, ou wuxing, selon laquelle qara, qui signifie littéralement « noir », correspond à la couleur noire de la dynastie des Liao et à son élément dynastique, l'eau. Les Jürchens de la dynastie Jin appellent le khanat « Dashi » ou « Dashi Linya », du nom de son fondateur, afin de réduire les éventuelles prétentions des Kara-Khitans sur les anciens territoires de la dynastie Liao. Les historiens musulmans ont d'abord appelé cet État « Khitay » ou « Khitai ». Cette forme du nom « Khitan » leur vient peut-être des Ouïghours de Qocho dans la langue desquels le -n ou -ń final est devenu -y. Ce n'est qu'après la conquête mongole que le khanat Khitan a commencé à être désigné par « Kara-Khitai » ou « Qara-Khitai » dans le monde musulman.
Le nom « Khitan » est également à l'origine de « Cathay », nom longtemps utilisé en Europe pour désigner la Chine.
Histoire Contexte vignette|Scène de chasse représentant des Khitans vivant au , les ancêtres des Kara-Khitans.
Le début du est marqué en Asie centrale par la fin de la dynastie Tang chinoise en 906, qui coïncide avec l'absence de pouvoir fort dans les steppes depuis la fin du khaganat ouïgour quelques décennies auparavant. Ce contexte favorise l'émergence d'une nouvelle puissance chez les Khitans, en Mandchourie : la dynastie Liao. Après avoir soumis le Nord de la Chine et le plateau mongol, cette dynastie sur le modèle chinois conclut une paix durable avec la dynastie Song en 1005.
En 1114, les Jürchens, des vassaux des Liao, se rebellent et fondent la dynastie Jin. Enchainant les victoires, ils se lancent à la conquête des territoires des Khitans et finissent par faire tomber la dynastie Liao en 1125. En 1122, deux groupes de Khitans fuient vers l'ouest pour échapper à l'invasion des Jin. L'un de ces groupes est mené par Yelü Dashi (), le fondateur de l'empire Kara-Khitan.
À cette époque, l'Asie centrale se trouve dans un état très affaibli. L'empire turc des Qarakhanides, divisé entre deux khanats rivaux depuis 1041, est en butte à des conflits persistants avec les Seldjoukides à l'ouest, des vagues migratoires provenant des territoires mongols contrôlés par la dynastie Liao à l'est et de l'émergence de l'empire khwarezmien perso-turc au sud-ouest. La fondation de l'empire Kara-Khitan intervient dans ce contexte fragmenté.
Fondation du khanat (1124-1143)
Émergence d'un nouveau pouvoir, le Gurkhan Yelü Dashi
vignette|redresse|Fresque murale d'une tombe khitane à Chifeng, en Mongolie-Intérieure.
En 1122, le prince khitan Yelü Dashi rejoint l'empereur Liao Tianzuo dans les territoires occidentaux de la Mongolie, à la frontière des Xia occidentaux, afin de continuer la résistance face aux Jin. Il est vaincu et capturé par les Jin, qui le forcent à les conduire au camp de Tianzuo afin d'y capturer la famille impériale. Toutefois, l'empereur ne s'y trouve pas et prend la fuite. Il envisage en 1124 une contre-attaque avec de nouveaux alliés tatars, mais Yelü Dashi s'y oppose et finit par se révolter, s'auto-proclamer roi et partir vers l'ouest avec ses troupes et plusieurs membres de l'aristocratie Liao.
vignette|Peinture sur parchemin chinoise du représentant un camp khitan au .|gauche
Yelü Dashi s'installe dans le nord-ouest de la Mongolie et établit son quartier général dans la garnison militaire de Kedun (Zhenzhou), sur les rives de l'Orkhon. Il s'assure l'allégeance des de cette garnison. De 1124 à 1129, il tente en vain de fédérer les différentes préfectures et tribus de la région, ainsi que de forger une alliance avec les Xia, puis avec les Song. Ces échecs diplomatiques l'amènent à tenter une incursion durant laquelle il parvient à conquérir deux garnisons Jin. Cependant, les forces auxquelles il s'oppose sont trop importantes et, afin d'octroyer des terres en apanage à ses alliés tribaux, il renonce aux conquêtes orientales et déplace son campement davantage vers l'ouest à partir de 1130 ou 1131.
Après avoir installé un campement sur l'Emin, les troupes de Yelü Dashi traversent Gaochang, puis Kachgar, avant d'être repoussées par les Qarakhanides. Une armée Jin envoyée pour le traquer vient à sa rencontre. Bien que le déroulement et l'issue de la bataille qui les opposent soient indéterminés, elle permet à Yelü Dashi de s'affirmer politiquement au point d'être intronisé gurkhan en 1131 ou 1132. Il est alors rejoint par de nombreuses autres tribus. Ce moment constitue la fondation de l'empire Kara-Khitan.
Expansion territoriale et bataille de Katwan Le développement de l'influence des Kara-Khitan passe par une politique extérieure reposant principalement (mais pas uniquement) sur la diplomatie. En 1134, le dirigeant qarakhanide de Balasagun demande une assistance militaire à Yelü Dashi, qui y répond favorablement et en profite pour le soumettre. Il fait envoyer des émissaires dans les territoires qarakhanides où avaient préalablement migré des groupes khitans depuis le début du conflit avec les Jin afin de leur faire reconnaitre sa légitimité, ceux-ci le rejoignent et renforcent son armée de supplémentaires. Grâce à ces renforts, il conquiert ensuite Kachgar, Hotan et Beshbalik. En 1137, il bat les Qarakhanides de l'Ouest près de Khodjent et annexe Ferghana et Tachkent.
Pendant qu'il est en train de conquérir l'Asie centrale, Dashi envoie des troupes à l'est pour attaquer les Jin et reprendre le territoire des Liao, mais en vain : cette tentative se solde par une défaite désastreuse en 1134 Denis Twitchett, Herbert Franke, John K. Fairbank, in The Cambridge History of China: Volume 6, Alien Regimes and Border States (Cambridge: Cambridge University Press, 1994), p. 153.. Si Yelü Dashi espère au début de son règne reprendre le contrôle du nord de la Chine, cette défaite lui montre la faiblesse de son empire face à celui des Jürchens et il abandonne son projet.
vignette|Mouvements de troupes de la bataille de Katwan.
En 1141, les troupes de Yelü Dashi entrent en Transoxiane, probablement à la demande du Khwarezmchah Ala ad-Din Atsiz qui cherche leur soutien face au sultan Seldjoukide Ahmad Sanjar. En conséquence, des troupes seldjoukides s'installent dans la région de Samarcande, suscitant la colère des Karlouks, un peuple vassal des Qarakhanides. Ces derniers changent alors d'allégeance et demandent à leur tour assistance à Yelü Dashi qui accepte et mobilise son armée. La bataille de Katwan confronte les Kara-Khitans et les Karlouks aux Seldjoukides, qui se retrouvent rapidement dépassés. Selon les sources qui rapportent le déroulement de la bataille, l'armée khitane compte entre et , contre pour les Seldjoukides. La victoire khitane, qui met un terme provisoire à l'expansion de l'islam en Asie centrale, est probablement l'origine de la légende du prêtre Jean en OccidentJean-Paul Roux, Le premier empire des steppes qui devint musulman : les Karakhanides, avril 2003.. Elle permet à l'empire Kara-Khitan d'étendre son influence et son autorité sur toute la Transoxiane, Ferghana, Jetyssou, le bassin du Tarim et les territoires ouïghours, soit les actuels Xinjiang, Kirghizistan, Ouzbékistan et Tadjikistan, ainsi que le sud du Kazakhstan et l'ouest de la Mongolie.
Période de repli et de stabilisation (1144-1177) thumb|left|upright=1.5|Cavalier Khitan.
À la mort de Yelü Dashi en 1143, son épouse Xiao Tabuyan assure la régence tout en utilisant les titres d'impératrice Gantian, de gurkhan et de dashi. Les derniers territoires conquis saisissent l'opportunité de reprendre leur indépendance : les Oghuz envahissent Boukhara (mais sont probablement chassés avant 1152), Ahmad Sanjar occupe le Khorassan et rétablit la suzeraineté seldjoukide sur le Khwarezm, les Ouïghours font défection et s'allient au Jin qui continuent de harceler les territoires liao. Les Jin envoient un émissaire en 1146 en vue d'entamer un processus de paix, mais ils provoquent un conflit diplomatique. En effet, celui-ci se présente comme un émissaire du Fils du ciel et demande à l'impératrice de se soumettre : il est exécuté sur le champ.
Le fils de Yelü Dashi et Xiao Tabuyan, Yelü Yilie, prend le titre de gurkhan en 1151 dans un contexte d'importantes perturbations en Asie centrale. En effet, les Oghouzes et les Seldjoukides s'affrontent dans le Khorassan entre 1151 et 1153. Les sources ne mentionnent aucune intervention kara-khitane dans ce conflit, mais l'affaiblissement des Seldjoukides permet à Yelü Yilie de consolider sa mainmise sur la Transoxiane. En 1156, les Karlouks se soulèvent contre le souverain karakhanide occidental, et le tuent. Yelü Yilie un khan de Samarcande qui marche contre les Karlouks avec le soutien des karakhanides orientaux. Durant cette période, une armée Jin affronte des pillards Kara-Khitans à Kedun, dans la partie la plus orientale du khanat. Yelu Yilie tente sans succès d'établir une paix et les frictions frontalières restent vives dans la région.
vignette|Extension du Khanat sous le règne de Yēlǜ Pǔsùwán vers 1160.