Les États multiples de l'être est un livre de René Guénon paru en 1932. Dans cet ouvrage l'auteur explique comment peut être conçu l'« être total ». Être total pour lequel l'« état humain » n'est qu'un état parmi une infinité d'autres qu'il aura à connaître avant de parvenir à la « liberté totale ». La « théorie des états multiples de l'être » est une donnée fondamentale de l'exposé de René Guénon, la plupart de ses autres ouvrages y font référence.
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Guénon écrivit au début de L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, que ce livre constituait le commencement d'une série d'études prenant comme « point de vue central les doctrines hindoues ». Cette série correspond aux trois livres les plus importants de Guénon sur la métaphysique : L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, Le Symbolisme de la Croix et Les États multiples de l'être. L'essentiel de ces trois livres a été rédigé bien avant leur publication (entre 1910 et 1915).
Alors que L'Homme et son devenir selon le Vêdânta se présentait comme un commentaire de texte d'Adi Shankara, Le Symbolisme de la Croix introduisait « en conjonction avec les données [de] l'Hindouisme » de nombreuses références aux « traditions sémitiques ». Les États multiples de l'être comportent très peu de citations et références : comme l'écrivit Paul Chacornac, cet ouvrage est un pur discours « guénonien » sur la métaphysique. Guénon utilise des termes modernes, en particulier de la philosophie scolastiqueFrançois Chenique, À propos des États multiples de l'être et des degrés du savoir, . Certains termes comme le « Non-Être » (inspiré du taoïsme) avaient été forgés lors de ses correspondances avec les néo-thomistes Noëlle Maurice-Denis, la fille du peintre Maurice Denis, et Jacques Maritain pendant la période 1916-1921.
Guénon commença de façon inhabituellement solennelle, présentant la théorie des états multiples de l'être « comme tout à fait fondamentaleAvant-propos, » soulignant ainsi l'aspect central de cet ouvrage dans son œuvre. Il introduisit ensuite la notion présentée comme la plus primordiale de toutes : l'« Infini »Chap. I, L'Infini et la Possibilité, . L'« Infini » est le « Principe » ultime, véritablement sans limitesDans L'homme et son devenir selon le Vêdânta, il était présenté comme le Brahma de l'hindouisme mais ici, Guénon n'utilise pas de terme hindou. Certains ont souligné que l'« Infini » avait été présenté comme la notion la plus parfaite de Dieu par certains théologiens du Moyen Âge comme Jean Duns Scot, . Il ne faut surtout pas se le représenter comme un ensemble fait de parties. Tout ce qui est désigné comme l'« infini mathématique » est sans commune mesure avec cet « Infini » : on devrait appeler l'infini mathématique, qui n'est qu'une extension quantitative ou spatiale du fini, l'indéfini. Bien que ce « Principe » ultime soit sans aspects, on peut dire, de notre point de vue, que l'« Infini » représente l'aspect actif de ce « Principe », l'aspect passif correspondant à la « Possibilité universelle » contenant tous les possibilités particulièresEn termes hindous, l'« Infini » est Brahma et la «Possibilité universelle » sa Shakti, dans le taoïsme, c'est la « perfection active » (Khien) et la « perfection passive » (Khouen), ..
Guénon reprend ensuite la distinction entre l'« Être », principe de la manifestation, c'est-à-dire de toutes les possibilités de manifestation en tant qu'elles se manifestent et du « Non-Être », contenant toutes les possibilités de manifestation en tant qu'elles ne se manifestent pas et toutes les possibilités de non-manifestationChap. III, L'Être et le Non-Être, . Le manifesté est le domaine du transitoire et du conditionné, le non-manifesté est, au contraire, absolument permanent et inconditionné. Le « Non-Être» n'a rien à voir avec le néant, il est même le plus important en métaphysique car il comprend l'inexprimable, c'est le « Zéro métaphysique » : Guénon donne comme exemple de possibilités de non-manifestation le silence ou le videLes commentateurs de Guénon vont retrouver ces exemples dans de nombreuses traditions spirituelles, .. Le manifesté tire toute sa réalité du non-manifesté. Tout ce qui existe, l'« Existence » (ou la manifestation) provient de l'« Être ». L'« Être » est l'« Unité », c'est l'« Un » de la métaphysique : c'est la première détermination du « Principe ultime » mais ne reçoit sa détermination que de lui-mêmeEnvisagé sous une forme personnalisée, l'« Être » est Ishvara dans l'hindouisme et le Dieu créateur dans les trois monothéismes, .. Il en découle qu'il y a unicité de l'existence (tout est lié dans le monde de la manifestation), mais l'existence comporte une multiplicité indéfinie de degrés sous une forme hiérarchiséecette hiérarchie se retrouve sur l'axe vertical du symbolisme de la croix : pour l'être humain, les degrés supra-humains sont sur la partie supérieure, et les degrés infra-humains sur la partie inférieure, . Le Non-Être bien qu'étant plus que l'Être et incluant ce dernier n'est pas le « Principe ultime » (l’« Infini ») qui est le « Principe » des deux avant toute détermination..
Tout cela peut être résumé de la façon suivante : il y a non-dualité du « Principe », unité de l'« Être » et unicité de l'« Existence ». De cela découle, d'après Guénon, la théorie des états multiples de l'être qui fonde la possibilité de la réalisation spirituelle : si l'on envisage un être dans sa totalité, il devra comporter, au moins virtuellement, des états de manifestation sur l'ensemble des degrés de l'« Existence » ainsi que des états de non-manifestationBien qu’il soit impropre de parler d’une multiplicité d’états dans le « Non-Être » qui est le domaine de l’inconditionné. d'où il tire sa réalité et sa permanence, son essence ultime étant le « Principe »Chap. IV, Fondement de la théorie des états multiples de l'être, . Si ce n'était pas le cas, ce ne serait pas un être mais simplement un fragment séparé artificiellement. Un état d'un être, par exemple l'individualité humaine, n'est qu'un état très spécifique, transitoire, d'un être qui possède, au moins virtuellement, des états de manifestation sur l'ensemble des degrés de l'« Existence », et des états de non-manifestation dans le « Non-Être ».
La multiplicité est ce qui caractérise le monde de la manifestation mais cette multiplicité n'existe que dans l'unitéChap. V, Rapports de l'Unité et de la multiplicité, : son existence indépendante est illusoire et sa réalité ne provient que de l'unité. Guénon donne, à ce sujet, l'exemple du rêve où tous les personnages ou objets du rêve ne sont en fait qu'un produit de l'individualité. Si le rêveur est conscient qu'il rêve, il ne s'identifie pas à l'un des personnages mais comprend que tous les personnages, objets et évènements n'ont que la réalité qu'il leur donne et il n'est plus affecté par l'apparence de séparation et de multiplicitéChap. VI, Considérations analogiques tirées de l'étude de l'état de rêve, . En ce qui concerne les états multiples de l’être et leur hiérarchie, Guénon donne l’exemple de deux facultés individuelles au sein du psychisme humain : le mental (dont le principal aspect est la raison), forme de conscience spécifique à l’espèce humaine, et l’élément sentimental ou affectif, forme de conscience mais liée plus fortement aux fonctions organiques du corpsChap. VII, Les possibilités de la conscience individuelle, .
D'après Guénon, la conscience est spécifique à certains états d'être individuels (comme les êtres humains ou les animaux) : la conscience est produite par l'intersection de « l'intelligence universelle » (Buddhi dans l'hindouisme) et du plan individuelChap. XVI, Connaissance et conscience, . Pour ces états, elle apparaît comme leur « raison d'être » car c'est par elle que ces états d'être participent à « l'intelligence universelle ». Mais cette conscience individuelle, qui est une conscience mentale chez l'être humain, n'est qu'un mode contingent de connaissance. La connaissance spirituelle va bien au-delà de la conscience individuelle. Guénon expose ensuite plusieurs principes très importants dans sa pensée : il n'y a de métaphysique véritable que pour ceux qui comprennent que l'être ne se réalise que par la connaissanceChap. XV, La réalisation de l'être par la connaissance, J.-M. Vivenza : La Métaphysique, . Il « s'assimile » tous les états d'être par la connaissance véritable qui implique une identification du sujet et de l'objet. D'autre part, Guénon affirme que connaître et être ne sont que les deux faces inséparables de la même réalité et que la connaissance ultime est véritablement illimitée et s'identifie au « Principe », c'est-à-dire la « Possibilité universelle »J.-M. Vivenza : La Métaphysique, . Il n'y a donc rien qui soit inconnaissable. Guénon affirme d'autre part (en accord avec Saint Thomas d'Aquin) qu'il y a identité du possible et du réel : « puisque tout possible est réalisé par la connaissance, cette identité, prise universellement, constitue la vérité en soi, car celle-ci peut être conçue comme l'adéquation de la connaissance à la « Possibilité totale » » (la Possibilité totale s'identifie donc au réel).
Guénon écrit, d'autre part, que la manifestation et donc tous les phénomènes (par exemple l'état humain) sont à la fois nécessaires et contingents sous des points de vue différentsChap. XVII, Nécessité et contingence, . Guénon explique que la manifestation dans sa totalité est de « mesure nulle », comme un point dans l'espace à trois dimensions, par rapport à l'« Infini ». Cela ne veut pas dire que cette manifestation n'est absolument rien (un néant). Le point existe par là même que l'espace existe, mais est il est rigoureusement un zéro d'étendue. La manifestation (ou l'« Existence »), qui est limitée, est de la même façon rien de plus par rapport au « Tout universel » qui est l'« Infini ». C'est cette « irréciprocité » qui explique le lien entre ce qui est manifesté et le« Principe » et qui exclut tout panthéisme puisque si le « Principe » est bien dans toutes choses, il dépasse infiniment toute chose. Tout ce qui existe en mode transitoire est contenu de façon permanente dans le non-manifesté (le « Non-Être ») : il s'agit d'une manifestation contingente d'une possibilité de manifestation permanente dans la « Possibilité universelle ». C'est cette « racine » permanente qui donne toute sa réalité à cette manifestation. Indépendamment de cette permanence, le manifesté ne possède aucune réalité, ce n'est qu'une illusion. Dans le langage théologique occidental, on dit que les possibles sont éternellement dans l'entendement divin (parfois assimilé par les théologiens au monde des Idées de Platon). Est contingent ce qui n'a pas en soi sa raison suffisante. Jean-Marc Vivenza explique que d'après Guénon : « dès lors, selon qu'on la regarde comme inscrite dans la « Possibilité » [qui contient tout le non-manifesté qui assure la permanence au manifesté], ou bien comme dépendante de ce « Principe », on peut définir la manifestation, comme effectivement nécessaire, ou réellement contingente ».