Lumières de bohème (en ) est une pièce de théâtre écrite par Ramón María del Valle-Inclán en 1920.

Elle est publiée pour la première fois en plusieurs parties dans l'hebdomadaire ; une version révisée et rééditée avec trois scènes supplémentaires voit le jour en 1923. Elle ne sera jouée pour la première fois en Espagne qu'en 1970 (sept ans après sa première représentation à Paris en 1963).

est considérée comme l'une des œuvres les plus importantes de Valle-Inclán ; celui-ci inaugure en effet avec elle un nouveau genre théâtral appelé « ». Moyen qu'il utilise pour décrire une Espagne dégradée, manquant de considération pour le bas peuple et pleine de corruption.

Sujet La pièce raconte les dernières heures de la vie de Max Estrella, un déjà vieux, misérable et aveugle, qui jouit à un certain moment de quelque reconnaissance. Il est accompagné dans son pèlerinage dans une Madrid obscure, trouble, marginale et sordide, de Don Latino de Híspalis, et se voit donner la réplique par d'autres personnages de la bohème madrilène de l'époque.

A travers leurs dialogues, s'expriment de façon magistrale des critiques sur la culture officielle et la situation sociale et politique d'une Espagne condamnée à ne pas reconnaître ses grands esprits.

Après de multiples vicissitudes, l'œuvre se clôt sur la mort de Max Estrella et sa veillée funèbre. Un soûlard crie : , une expression répétée tout au long de l'histoire et qui résume l'approche « esperpentique » de la pièce.

L'anecdote de l'échec et de la mort d'un écrivain suranné est transcendée à travers la figure de Max Estrella. L'œuvre devient une parabole tragique et grotesque de l'impossibilité de vivre dans un pays sans justice ni liberté, comme l'est l'Espagne de la Restauration.

Structure Temps Le temps de l'œuvre s'écoule sur : les 12 premières scènes traitent des douze premières heures de l'œuvre, depuis la sortie en soirée jusqu'à la mort de Max Estrella à l'aube ; les scènes 13 à 15 traitent de la veillée funèbre et de l'enterrement, qui sont les 12 heures suivantes.

Valle-Inclán commet plusieurs contradictions : il évoque parfois la chute des feuilles, ou le printemps, bien que cela ait probablement été volontaire, afin de faire ressortir l’« ».

Lieu L'action a lieu dans une Madrid décadente, des années 1920, dans une lecture « esperpentisée » du .

Il joue là aussi avec les contradictions, en faisant se rencontrer des personnages qui n'auraient jamais pu coexister, étant d'époques différentes.

Le parcours effectué par Max Estrella se fait de façon séquencée selon les pas suivants : Maison de Max Extrella — Calle de San Cosme Grotte de Zaratrustra — Pretil de los Consejos Taverne de Pica Lagartos — Calle de la Montera Boutique de beignets Buñolería Modernista — Churrería de San Ginés (Pasadizo de San Ginés, 5) — Puerta del Sol Café Colón — Calle Colón Paseo con jardines — Paseo de Recoletos Calle del Madrid austriaco — Calle de Felipe IV Costanilla — Costanilla de los Desamparados

Personnages thumb|Valle-Inclán décrit Max Estrella ainsi : .

Max Estrella. Le protagoniste. Ecrivain bohème, il est devenu aveugle et miséreux. La pièce raconte sa dernière nuit, lors de laquelle il parcourt tout le centre de Madrid avec son ami et représentant Don Latino de Híspalis. C'est un personnage complexe et splendide : en lui s'incarnent l'humour, la plainte, la dignité et la disgrâce. Il a une amère conscience de sa médiocrité. Il parle tantôt de façon acerbe, tantôt de façon très profonde, et exprime sa grande colère contre la société. Par ailleurs, comme l'auteur, il développe une grande empathie pour les opprimés (comme la prostituée), entre autres traits de personnalité autobiographiques. Don Latino de Híspalis est un ancien asthmatique qui vend de la mauvaise littérature et qui, en tant que bohème voyou, reste collé au bohème héroïque (Max). Une véritable canaille cynique. Il est à interpréter comme le côté obscur du personnage dont est inspiré Max Estrella : . Madame Collet. L'épouse de Max Estrella. Elle est française, de même que l'épouse d'Alejandro Sawa. Claudinita. Fille de Max Estrella et Madame Collet. Rubén Darío. Fictionnalisation de Rubén Darío lui-même. Marquis de Bradomín. Ce personnage est le protagoniste des (d’Otoño, estío, primavera e invierno — « Automne, été, printemps et hiver ») de Valle-Inclán, dans lesquelles est racontée la biographie fictive de ce personnage. Il s'agit de l'alter ego de l'auteur. Pica Lagartos. Propriétaire d'une taverne à Madrid. La Pisa Bien. Enriqueta « » est une jeune femme de basse classe sociale et très peu cultivée qui reflète la société marginale propre à Madrid des années 1920. Le ministre. C'est un personnage auquel Max Estrella a recours dans l'intention d'obtenir , après les préjudices commis sur sa personne par les forces de police, et relever des pratiques de corruption. Pourtant, c'est finalement Max lui-même qui se prête au jeu de la corruption en acceptant un salaire de la part du ministre, aussi longtemps que ce dernier sera en poste. Ce personnage pourrait être inspiré par Raúl Méndez-Villamil, ministre à l'époque où l'œuvre a été écrite. Zaratustra. C'est un vendeur de livres, arnaqueur et de petite morale. Il n'a aucun scrupule à arnaquer un vieil aveugle. C'est l'un des personnages les plus animalisés ; déformé par le regard « esperpentique » de l'auteur, ses interventions sont à la hauteur de ceux des animaux de son propre magasin. Valle-Inclán s'est inspiré d'un véritable libraire de son époque, Gregorio Pueyo. Celui-ci, éditeur du modernisme espagnol, a aidé à publier de nombreux jeunes écrivains, dont Valle-Inclán (bien qu'on n'ait pas d'indices sur la cordialité de leurs relations dans la vraie vie). Don Gay Peregrino. Un Son véritable nom est Don Peregrino Gay, un écrivain qui a écrit une chronique de sa vie. Dorio de Gadex, Rafael de los Vélez, Lucio Vero, Mínguez, Gálvez, Clarinito et Pérez. Écrivains, membres des « Épigones du Parnasse Moderniste ».

La pièce est agrémentée de nombreux autres personnages de moindre importance, allant de la fille de la concierge au roi du Portugal en passant par un soûlard, la voix d'un voisin, un prisonnier, des gendarmes, etc., et même des chiens, des chats et un perroquet.

Composition des scènes Scène I Présentation de la maison et des personnages : Claudinita, Max Estrella et sa femme. Max est licencié. Don Latino apparaît. Max a des hallucinations et se rappelle la vie de bohème passée. Scène II Cette scène a lieu dans la librairie. Dispute entre Max et Zaratustra concernant l'argent mal payé pour les livres du premier. Il se produit une déformation au travers de l'animalisation. Apparaît ensuite Gay Peregrino qui encense l'Angleterre et critique l'Espagne. Il critique le fanatisme de la religion. C'est la première scène politique. Scène III Cette scène a lieu dans la taverne de Pica Lagartos. Apparaît Picalagartos, la Pisa Bien et le roi du Portugal. Max donne sa cape à un enfant pour qu'il la vende et ainsi obtienne de quoi acheter un bon de loterie. Dans la rue a lieu la guerre du prolétariat. Scène IV Cette scène a lieu dans la rue. Max achète le bon de loterie à la Pisa Bien et rencontre Dorio de Gadex. Nous voyons là les conséquences des troubles ayant eu lieu dans la rue. Une dispute avec les modernistes a lieu. La police détient Max, qui se moque d'eux et les emmène au ministère. Scène V Ils arrivent au ministère et Max est mis au cachot. C'est alors que Max et Don Latino se séparent pour la première fois. Par la suite, deux scènes parallèles ont lieu. Scène VI Max discute avec un anarchiste catalan sur la mauvaise situation de l'ouvrier, du capitalisme. Ils en concluent que la solution est la révolution. Scène politique. Scène VII Don Latino va à la rédaction du journal pour protester contre ce qui est arrivé à Max. Critique aux fonctionnaires. Scène VIII Max va voir le ministre. Souvenirs de la vie de bohème. Dans cette scène est reflétée la malversation des fonds publics en plus du manque de professionnalisme du ministre. Se produit l'animalisation de Don Latino. Scène IX Cette scène a lieu au Café Colón. Ambiance bourgeoise. Max rencontre Rubén Darío. Ils se souviennent ensemble de la vie de bohème parisienne ; Max a des hallucinations sur Paris. Contraste Café Colón - Taverne de Pica Lagartos. Scène X Cette scène a lieu dans les jardins, où les personnages se baladent dans une ambiance nocturne. Apparaissent des prostituées avec lesquelles entre en contact Max et Don Latino. Scène XI Scène politique où sont reflétées les conséquences des grèves du prolétariat ainsi que la douleur d'une mère qui a perdu son fils. L'anarchiste est fusillé. On peut apprécier différents points de vue concernant la répression policière. Scène XII Max est sur le chemin de retour vers chez lui, mais n'y arrive pas parce qu'il est malade (il est affalé devant le portail de sa maison). Dans cette scène, Max définit la théorie de l’esperpento peu avant de mourir. Il y a une longue critique de l'Espagne. Don Latino l'abandonne, mais lui vole son portefeuille avant de partir. La concierge trouve Max Estrella devant le portail. Scène XIII Veillée funèbre de Max chez lui. Il y a une grosse dispute entre Claudinita et Don Latino. Apparaît Basilio Soulinake, pédant qui crée la confusion quand il dit que Max n'est pas mort. Scène XIV Cette scène a lieu dans le cimetière, où a lieu l'enterrement de Max. Apparaissent Rubén Darío et le marquis de Bradomín, qui évoquent la morT. Scène XV Cette scène a lieu dans la taverne de Picalagartos. Don Latino boit beaucoup parce qu'il a gagné à la loterie grâce au bon qu'il a volé à Max. Dans ce chapitre a lieu les suicides de l'épouse et de la fille de Max.

Analyse Lumières de bohème inaugure dans l'œuvre de Ramón María del Valle-Inclán la période de l'esperpento. C'est le résultat d'un changement progressif de sa littérature, dont les débuts modernistes dérivent vers cette déformation et distorsion exagérée avec la volonté de critiquer la société et la Madrid de son temps.

Relation avec la figure de Sawa Il existe plusieurs parallélismes notables entre l'histoire de Max Estrella et de l'écrivain bohème , ami de l'auteur. Alonso Zamora Vicente considère que la mort de Sawa onze ans avant la publication de la pièce a pu influencer le dramaturge. Valle-Inclán raconte lui-même les conditions de sa mort dans une lettre à Rubén Darío :

En plus de l'évident parallélisme entre la lettre que mentionne Valle-Inclán et celle que reçoit Max du Buey Apis et sa réaction en se voyant dans la misère, Sawa est mort aveugle. La situation familiale du personnage est elle aussi similaire au vrai poète, étant tous les deux mariés à une épouse française et ayant une fille. Le roman mentionné est Iluminaciones en la sombra (« Illuminations dans l'ombre »), qui serait publié un an après la mort de Sawa avec un prologue de Rubén Darío.

Bien que Rubén Darío n'ait pas assisté à l'enterrement de Sawa, il est présent à celui de Max Estrella, accompagné du Marquis de Bradomín, personnage présent dans des œuvres antérieures de l'auteur, dans ce qui représente son plus célébré alter ego.

Dans des publications ultérieures sur le sujet, plusieurs critiques identifient directement l'histoire de Lumières de bohème comme une chronique fictive des derniers jours d'Alejandro Sawa.

Glossaire Ce glossaire faisant la liaison entre les noms fictifs et les noms réels a été réalisé par le petit-fils de l'auteur, Joaquín del Valle-Inclán.