Alexandra Mikhaïlovna Kollontaï (en ; nom de naissance, Domontovitch, en ), née le à Saint-Pétersbourg et morte le à Moscou, est une femme politique socialiste, communiste et militante féministe marxiste soviétique.
Elle est connue pour sa pensée féministe marxiste révolutionnaire, et pour avoir été du côte de la fraction de gauche communiste « L'Opposition ouvrière » au sein du Parti bolchévique au début des années 1920 (souhaitant centrer la politique socialiste autour du contrôle ouvrier de la production, des comités d'usines, des syndicats et des conseils ouvriers). D'autre part, elle s'alignera disciplinément sur les partisans de Staline depuis 1927 après avoir publié dans la Pravda un article de critique radicale contre l'« L'Opposition et la base du Parti », Pravda, 30 octobre 1927, cité dans ..
Elle a été la première femme de l'histoire contemporaine à être nommée à la tête d'un ministèreSophie Cœuré, « Alexandra Kollontaï, l'émancipation des femmes expliquée à Lénine », dans : « Quelques jours après le coup d'État d'octobre, elle devient commissaire du peuple à l'Assistance publique, première femme ministre de l'histoire ». et à devenir ainsi membre à part entière du conseil du gouvernement (que l'on avait rebaptisé Conseil des commissaires du peuple dans la Russie révolutionnaire)La « comtesse rouge » Sophie Panine, membre du Parti constitutionnel démocratique, avait auparavant travaillé dans le gouvernement provisoire de Kerenski, mais seulement avec le rang de ministre adjointe, d'abord de l'Assistance publique sous , puis de l'Éducation sous Sergueï Oldenbourg ().. Elle a également été l'une des premières diplomates femmes du (probablement la première à avoir été officiellement élevée au rang d'ambassadrice)Voir ci-dessous : La carrière diplomatique : un exil de fait.
Biographie Enfance et études vignette|gauche|160px|Alexandra Kollontaï, jeune. Née en 1872, fille unique du général russe Mikhaïl Domontovitch, issue de l'aristocratie, Alexandra Domontovitch reçoit une éducation soignée et polyglotte. Ses origines partiellement caréliennes lui permettent d'acquérir une bonne connaissance de la culture et de la langue finnoises, ce qui oriente sa carrière à partir de 1939.
Après avoir refusé, à l'âge de , un mariage arrangé, elle épouse à l'âge de un jeune officier dont elle est éprise, Vladimir Kollontaï, avec lequel elle a un enfant et prend son nom en 1893. En 1896, lassée de la vie de couple, elle rompt avec son milieu d'origine et part étudier l'économie politique à l'université de Zurich, où elle devient progressivement marxiste. Appréciant les voyages, elle parcourt l'Europe, notamment la France, l'Allemagne et l'Italie. Elle se lie avec Lénine et Gueorgui Plekhanov, en exil en Suisse, ainsi qu'avec d'autres figures révolutionnaires, à l'instar de Rosa Luxemburg en Allemagne ou Paul Lafargue en France.
Premiers engagements politiques Alexandra Kollontaï adhère au marxisme et au POSDR en 1898. En 1903 se produit la scission entre bolcheviks et mencheviks : rejetant dans un premier temps l'organisation militarisée. des bolcheviks, elle rejoint les mencheviks. Elle revient un temps en Russie pour participer à la révolution de 1905.
En 1908, elle est obligée de s'exiler en Allemagne et se rend ensuite dans toute l'Europe occidentale, faisant connaissance avec les plus importantes figures du socialisme international, comme Karl Kautsky, Clara Zetkin, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. En 1911, elle entame une relation d'amour avec un compagnon d'exil, Alexandre Chliapnikov. Ils formaient un couple atypique : elle était une intellectuelle menchevique, d'origine noble, treize ans plus âgée que son amant ; lui était un métallurgiste autodidacte venu de la province russe et un leader bolchevique d'une certaine importance. La liaison se termine en 1916, mais deviendra bientôt une amitié profonde fondée sur une correspondance générale d'idéaux politiques, qui se poursuivra jusqu'au commencement des années 1930, désormais en plein stalinisme..
Commissaire du peuple et critiques du léninisme En 1914, elle s'oppose à la Première Guerre mondiale, et pour cette raison rejoint les bolcheviks, en 1915. Elle déclarait ainsi en 1912 :
Elle se réfugie quelque temps en Europe du Nord puis aux États-Unis. Elle participe à la révolution de 1917 et devient commissaire du peuple à l’Assistance publique (qui correspond aux actuels ministères de la santé) dans le gouvernement des soviets, de à , ce qui fait d'elle la première femme du monde moderne à avoir participé à un gouvernement. Pendant la période révolutionnaire, elle épouse en secondes noces le marin bolchevique Pavel Dybenko, dix-sept ans plus jeune qu'elle, tout en conservant le nom de famille du premier mariage .
En 1919, elle crée le Jenotdel (département du parti chargé des affaires féminines) avec Inès Armand, ainsi que la revue La Communiste qui en est l'organe.
Alexandra Kollontaï est rapidement en désaccord avec la politique du parti bolchevik, d'abord avec l'étatisation de la production au lieu de la collectivisation, puis avec la réduction des libertés politiques, les conditions du traité de Brest-Litovsk et la répression contre les autres révolutionnaires. En 1918, elle fait partie de la tendance « communiste de gauche », qui publie la revue Kommunist. Elle se rallie en janvier 1921 à une fraction du parti, « l'Opposition ouvrière » conduite par Alexandre Chliapnikov et par Sergheï Medvedev, qui réclame plus de démocratie, l'autonomie des syndicats et le contrôle ouvrier sur la production industrielle. Toutefois, au cours du Congrès du Parti communiste, qui a lieu en , le droit de fraction est supprimé et l'Opposition ouvrière est dissoute. Les principaux représentants du courant ne cessent pourtant pas leur activité politique. Au mois de juillet, Alexandra Kollontaï prend la parole, au nom des autres, devant le Congrès de l'Internationale Communiste (Komintern) et attaque durement la Nouvelle politique économique (NEP) soutenue par Lénine, accusée de démoraliser la classe ouvrière en galvanisant parallèlement les paysans et la petite bourgeoisie, et de conduire à la restauration du capitalisme. Trotski rétorque en la comparant même à « une Amazone », et Karl Radek corrige bruyamment : « Comme une Walkyrie ! ».
En février 1922, elle contresigne une lettre ouverte adressée à l'Internationale communiste par vingt-deux ex-représentants de la fraction, y compris Chliapnikov et Medvedev, et d'autres communistes d'extraction ouvrière, et cherche en vain à prendre la parole devant le Comité exécutif de l'Internationale pour en exposer la teneur. Au Congrès du parti russe, qui se déroule entre mars et avril de la même année, Kollontaï, Chliapnikov, Medvedev et deux autres signataires de l'appel sont accusés de fractionnisme et menacés d'expulsion. Toutefois, le congrès décide de permettre aux trois de rester, à condition que la conduite fractionniste ne se répète pas à l'avenir, alors que les deux autres, Flor Anissimovitch Mitine (1882-1937) et Nikolaï Vladimirovitch Kuznetsov (1884-1937), sont expulsés avec effet immédiatAllen (« Early dissent »), pp. 48-52.. Le discours que Kollontaï prononce devant le congrès pour se défendre sera probablement le dernier acte significatif de sa vie politique en tant qu'opposante.
La carrière diplomatique : un exil de fait thumb|350px|À la table de travail avec Marcel Body dans la légation soviétique à Oslo (1923). Alexandra Kollontaï devient chargée d'affaires et peu après ministre plénipotentiaire de l'Union soviétique en Norvège en 1924 ce qui revient à un exil de fait et lui interdit toute action dans la vie politique soviétique. Cela fait néanmoins d'elle l'une des premières femmes diplomates (les premières étant l'Arménienne Diana Abgar, la Hongroise Rosika SchwimmerPour être précis, ni l'une ni l'autre ne menèrent une carrière diplomatique, ayant toutes deux occupé un seul poste et pendant très peu de temps. et la Bulgare Nadejda StancioffFille de l'ancien Premier ministre bulgare Dimitar Stanchov, elle fut nommée en 1921 « première secrétaire » (et donc deuxième en rang) de la légation de son pays aux États-Unis, dans le cadre d'une véritable carrière diplomatique.). Elle n'est pas formellement inquiétée, mais les journaux de l'époque l'attaquent avec virulence en mettant l'accent sur sa vie sentimentale sulfureuse, n'hésitant pas à la surnommer : « la scandaleuse » ou « l'immorale ». Alors qu'elle effectue un voyage aux États-Unis en qualité de représentante du Parti, les journaux soviétiques titrent : . Cet éloignement lui permet cependant d'échapper aux purges staliniennes (et à la potence), qui frapperont notamment ses anciens camarades de l'Opposition ouvrière et son propre ex-mari, Pavel Dybenko, au cours des années 1930.
Elle marque son mandat en récupérant l'or que l'ancien chef du gouvernement provisoire de la Russie Aleksandr Kerenski avait transféré en Finlande.
Après des missions diplomatiques saluées au Mexique (1926-1927) et à nouveau en Norvège (1927-1930), Alexandra Kollontaï est envoyée en 1930 en Suède, où elle demeure après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, entre 1940 et en 1944. En 1936, elle rencontre à Stockholm Marcel Body, qu'elle avait connu à Paris avant 1914 et lui transmet l'annonce de contacts secrets entre Hitler et Staline, parce que ce dernier craint plus que tout une guerre avec le Reich, information qu'elle autorise Body à transmettre à Léon Blum, qui refusa d'y croire. En passant cette information, Alexandra Kollontaï prenait un risque énorme pour elle-même et sa famille. De retour à Moscou, elle est longuement interrogée par le chef du NKVD, Iejov, sur ses relations avec Body mais écarte ses soupçons.. Elle rencontre en le ministre de Belgique à Stockholm, le prince Réginald de Croÿ, et lui déclare : .. Elle mène les négociations pour les deux armistices entre l'URSS et la Finlande, en 1940, après la Guerre d'Hiver, et en 1944. En , elle est victime d'un AVC qui la rend paralysée du côté gauche et aphasique pendant plusieurs mois ; elle ne se déplacera plus qu'en chaise roulante.. En 1943, lorsque la légation soviétique à Stockholm est élevée au rang d'ambassade, elle aussi est enfin officiellement promue ambassadriceIring Fetscher, postface en Autobiografia, p. 92.. En 1944, elle négocie également, avec le diplomate roumain Neagu Djuvara, les termes de l'armistice avec la RoumanieDan Giju, Neagu Djuvara - Curierul de la Stockholm (« Neagu Djuvara, le courrier de Stockholm »), interview de Djuvara sur le site du ministère roumain de la Défense, vu le 13 juin 2007. L'armistice sera signé à Moscou le 12 septembre 1944.. En 1945, doyenne du corps diplomatique, personnalité en vue de la capitale suédoise, elle donne une réception de départ où se rend le Tout-Stockholm.
Cependant, elle ne manque pas de dureté lorsqu'elle expose et défend les positions du gouvernement stalinien de son pays, dont elle est l'interprète scrupuleuse. À propos des prisonniers de guerre russes de la Seconde Guerre mondiale, considérés par principe comme des déserteurs par le gouvernement soviétique ou, au mieux, comme « des couards et des paniqueurs » et ainsi devenus « victimes de deux dictatures »D'après Pavel Polian, Zhertvy dvukh diktatur (« Victimes de deux dictatures »), Moscou, Rosspen, 2002., Nicolas Werth rapporte. :
Les Grandes purges des années 1930 ayant particulièrement renouvelé l'appareil diplomatique soviétique (auxquelles elle échappe avec certains anciens bolcheviks comme l'ambassadeur à Londres Ivan Maïski), elle regrette, après la Seconde Guerre mondiale, l'équipe de Maxime Litvinov et sa pratique de la diplomatie : Sabine Dullin, « Une diplomatie plébéienne ? Profils et compétences des diplomates soviétiques 1936-1945 », Cahiers du monde russe, 2003/2, vol. 44, p. 437-464..