Eugen Herrigel (né le à Lichtenau et mort à Partenkirchen) est un philosophe allemand.

Il enseigna un temps la philosophie à l'université impériale de Tohoku à Sendai, au Japon, de à . Durant cette période, il crut possible d'approcher la pratique du Zen en s'initiant au tir à l'arc de cérémonie japonais (kyūdō), dans une variante de celui pratiqué dans les temples shintō appelée daishadōkyō. Il fit cet apprentissage auprès du fondateur de ce courant, maître Awa Kenzō.

Il a été membre du parti nazi à partir de 1937, après s'être rapproché du national-socialisme dans les années précédentes.

Eugen Herrigel reste surtout connu non pour ses travaux en tant que philosophe spécialiste de Kant et Eckhart, mais pour l'ouvrage qu'il tira de son expérience du tir à l'arc, qui rencontrera un grand succès international, Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc (1948).

Après sa mort, sa femme Gusty Herrigel rassembla et compila des textes sur le Zen rédigés par lui, mais jamais édités de la volonté même de Herrigel. L'ouvrage posthume qu'elle en tira fut publié en 1958 sous le titre Der Zen-Weg (La Voie du zen).

Vie personnelle Shoji Yamada fournit un certain nombre d'éléments personnels que l'auteur du Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc n'avait pas particulièrement mis en avant dans ses différents écrits Shōji Yamada, Shots in the Dark: Japan, Zen and the West, The University Of Chicago Press, mai 2009, 290 p. , ..

Eugen Herrigel nait le à Lichtenau, près de Heidelberg. Son père se prénommait Gottlob (1850-1926) et sa mère Johann (1850-1915). Au total, ceux-ci eurent sept enfants.

Son père Gotlob était un éducateur et un organiste. À la naissance d'Eugen, celui-ci était l'adjoint du principal de l'école de Lichtenau. Peu de temps après la naissance d'Eugen, la famille partit pour Heidelberg. Elle s'installa dans une agréable maison avec vue sur la vieille ville, non loin de la rivière Neckar.

Les talents d'organiste de Gotlob étaient particulièrement appréciés et reconnus, à tel point qu'on lui demandait régulièrement de se produire lors de la présence de visiteurs importants à l'église. À sa retraite à l'âge de , Gotlob pris l'habitude de loger dans la maison familiale des étudiants français, anglais et aussi japonais. Il assumait par la même occasion des fonctions de tuteur à leur égard.

Eugen, qui était le troisième fils de la famille, étudia à l'école élémentaire publique puis au Gymnasium, dont il sortit diplômé en 1903. Il entra à l'université de Heidelberg où il étudia la théologie protestante de 1907 à 1908, puis la philosophie néo-kantienne de 1908 à 1913. Il obtient son doctorat sous la direction de Wilhelm Windelband (1848-1915) en 1913. À cette période, il rentre en contact avec (1875-1915), qui devient rapidement son mentor et qui avait lui-même soutenu sa thèse d'habilitation, Rechtsphilosophie, auprès de Windelband en 1905 après avoir soutenu sa thèse doctorale (Dissertation) avec Heinrich Rickert (1863-1936) sur L'idéalisme de Fichte (1901-1902).

Appelé durant la Première Guerre mondiale, il sert en qualité de personnel médical de 1914 à 1916. De 1917 à 1918, il est affecté à la Trésorerie de l’État-major du front Ouest.

En 1923, il obtient son habilitation de professeur d'université sous la direction de Heinrich Rickert. À cette époque, il aide à la relecture de l'anthologie Zen: der lebendige Buddihismus in Japan (Le Zen, bouddhisme vivant du Japon), paru en 1925. L'ouvrage, rédigé par Ohazama Shuhei (1883-1946) est édité par le philosophe (1895-1945).

Herrigel se marie en premières noces avec la baronne Paula (1893-1924). Celle-ci l'accompagne au Japon lors de son affectation à l'université de Sendai en 1924. À son arrivée, elle est enceinte et, moins de trois mois après, elle donne naissance le à une fille mort-née. Le prénom d'Ulla lui est donné. Paula von Beulwitz décède à son tour le . Comme le note Shoji Yamada, sans doute extrêmement affecté, Eugen Herrigel n'évoquera jamais ce drame personnel dans aucun texte pouvant aborder sa vie personnelle, en particulier dans les éléments biographiques contenus de ses ouvrages. Pour autant, Niels Gülberg souligne que Herrigel fut terrassé par cet événement, à tel point que ses proches au Japon furent véritablement inquiets pour sa santé, et qu'il fut convalescent jusqu'à l'automne 1924Niels Gülberg, Eugen Herrigels Wirken als philosophischer Lehrer in Japan, in Waseda-Blätter No. 4(1997), et Waseda-Blätter No. 5(1998), , Bulletin de l'université Waseda..

Sans que l'on connaisse les circonstances de leur rencontre, un an et quatre mois après son arrivée au Japon, Eugen Herrigel épouse le en secondes noces Auguste L. Seefried, souvent identifiée par le prénom contracté de « Gusty », une Allemande rencontrée sur place. Un acte de mariage délivré par le maire de Sendai et déposé dans les archives d'Eugen Herrigel à Heidelberg en atteste, un document découvert lors de ses recherches par Shoji Yamada.

Carrière professorale Maître de conférences à l'université de Heidelberg (v. 1920-1924)

Une carrière à l'arrêt La carrière universitaire d'Eugen Herrigel connaît un violent coup d'arrêt lorsqu'il est mobilisé en 1914 pour toute la durée de la guerre et au-delà, ainsi que l'explique Niels Gülberg dans la première partie son article Eugen Herrigels Wirken als philosophischer Lehrer in Japan, citant les archives du philosophe japonais Kita Reikichi, venu suivre des cours à Heidelberg à cette époque, en particulier ceux de Heinrich Rickert. Dans un premier temps affecté comme personnel médical de 1914 à 1916, il passe ensuite à la Trésorerie de l'État-major du Front Ouest, au service de la paie des soldes des soldats durant deux ans de 1917 à 1918. Comme le précise Kita Reikichi dans ses mémoires, il restera encore deux années de plus sous le drapeau pour participer à la démobilisation des troupes : « Herrigel war mit Ausbruch des Weltkriegs als Schatzmeister des Generalstabs an die Westfront verlegt worden, Durch den langen Kriegsdienst war er lungenkrank geworden und hatte seine Gesundheit ruiniert, doch blieb er glücklicherweise unverletzt; auch nach Friedensschluß blieb er noch lange im Dienst, um an der Truppenauflösung mitzuwirken und war schließlich nahezu sechs Jahre lang von der Universität ferngeblieben. Seinen Doktortitel hatte er noch vor dem Krieg erworben, doch Privatdozent wurde er erst während meines Aufenthaltes. » Il quitte donc l'uniforme après six années, avec une santé précaire puisqu'il a contracté durant cette période une pneumonie qui l'affecte durablement. Enfin et surtout, , son mentor d'avant-guerre à l'université de Heidelberg, engagé volontaire en 1914 par conviction patriotique, a laissé sa vie sur les champs de bataille en . C'est donc un Eugen Herrigel visiblement isolé professionnellement et fragilisé matériellement qui reprend progressivement sa carrière mise entre parenthèses en 1914. S'il obtient son habilitation professorale en 1923, il n'occupe pour autant qu'un poste de lecteur depuis son retour à Heidelberg – soit sensiblement les fonctions d'un maître de conférences. Ce qui, dans le contexte de l'entre-deux-guerres et des difficultés financières rencontrées par les universités allemandes, lui permet sans doute de ne vivre que difficilement de son activité. Quand bien même il occupe également des fonctions d'assistant de Heinrich Rickert.

Première approche du zen et genèse du séjour au Japon Le Japon ayant fait alliance durant la Première Guerre mondiale avec la France et le Royaume-Uni, ce n'est qu'à partir de 1920 que les universités allemandes commencent à accueillir de nouveau des étudiants Japonais. Et, dans le cas de l'université de Heidelberg, au semestre universitaire d'été de 1921. Or, ce retour des universitaires japonais sur les campus allemands va s'avérer plus que fructueux pour Eugen Herrigel. En effet, ces visiteurs asiatiques profitent à cette époque d'un taux de change des plus avantageux pour eux, le yen étant alors une monnaie très forte face au mark de la république de Weimar qui ne cesse de se dévaluer dans un contexte d'inflation galopante. Ce qui permet à ces Japonais de s'assurer un train de vie sans commune mesure avec celui d'une bonne part de la population allemande, vaincue militairement mais aussi durablement éreintée par les dommages de guerre à acquitter aux pays vainqueurs du conflit mondial.

Dans ce contexte, et compte tenu de sa situation personnelle, c'est sans doute avec soulagement qu'Eugen Herrigel dût accueillir la proposition de Heinrich Rickert d'assurer des heures de tutorat au profit d'étudiants japonais. Ce qui lui permit d'établir de fructueux contacts académiques, voire personnels, avec certains d'entre eux, ainsi que le relève Shoji Yamada et de se former une image du Japon et des Japonais à travers eux.

L'un de ces étudiants à Heidelberg était Ôhazama Shuhei (1883-1946), qui allait écrire et publier en 1925 une anthologie du zen intitulée Zen: der lebendige Buddihismus in Japan (soit Zen : le bouddhisme vivant du Japon) avec , un professeur de philosophie de l'université de Heidelberg, proche de Rickert à l'instar de Herrigel. Herrigel participa d'ailleurs à la relecture et la correction de cet ouvrage. Le professeur Hermann Glockner, dans ses mémoires cités par Shoji Yamada, relève que « c'était comme si l'amitié de Herrigel avec Ôhazama était prédestinée » et qu'ils devinrent amis quasiment dès leur première rencontre. Et Glockner de livrer ces éléments à propos de Herrigel : « Non seulement Ôhazama, qui était plus riche que d'habitude, invita Herrigel à participer à un grand tour de l'Allemagne qu'il fit durant ses vacances, mais il s'arrangea pour que Herrigel devienne professeur à l'université impériale Tohoku en 1924. » Il convient cependant de tempérer cette dernière affirmation compte tenu du fait que le seul contact d'Ôhazama avec cette université était d'être passé par le Collège numéro 2, qui servait d'école préparatoire à l'université impériale Tohoku.

Kita Reikichi, autre personnage important parmi les étudiants japonais de Heidelberg à cette époque et grand ami d'Ohazama, fut également proche de Herrigel. Kita Reikichi raconte ainsi qu'une ou deux fois par semaine, forts de la bonne santé conjoncturelle de leurs finances, ils accueillaient des enseignants de l'université ainsi que leurs épouses. Eugen Herrigel était invariablement présent lors de ces rencontres. Kita Reikichi eut une influence conséquente sur la découverte du Zen par Herrigel puisqu'il fut le premier à le lui faire découvrir : Heinrich Rickert avait choisi Eugen Herrigel comme assistant pour son séminaire consacré à Maïtre Eckhart durant le semestre d'été 1922 et, au mois de juin de cette année, Kita Reikichi fit un exposé consacré au zen dans le cadre dudit séminaire en présence de Herrigel.

Toujours dans ses mémoires cités par Yamada, Kita Reikichi avance que, la carrière de Herrigel étant stagnante, et considérant « qu'il s'était fait beaucoup d'amis japonais et que le Japon était devenu pour lui le pays de ses rêves, il espérait véritablement pouvoir se rendre là-bas pour y formuler tranquillement son propre système et enseigner la philosophie allemande. Nous avons attirer l'attention du professeur Sawayanagi qui visitait l'Allemagne à cette époque, et dans un esprit que l'on pourrait appeler chevaleresque, il prit Herrigel sous son aile et opéra une médiation dans l'intérêt de Herrigel auprès de l'université impériale Tohoku ».

Autres personnes ayant pu intercéder en faveur de Herrigel pour qu'il obtienne son poste, Abe et Takahashi, qui faisaient partie du groupe d'étudiants japonais de Heidelberg et qui étaient en poste à la Faculté de droit et de lettres de l'université impériale Tohoku lorsque Herrigel y obtint son poste.