Anarchisme en Algérie concerne l'histoire du mouvement anarchiste pendant et après la colonisation française en Algérie.

La période coloniale

Selon l'historien français Gilbert Meynier : « Les antécédents anticolonialistes de l'anarchisme français ne permettent pas vraiment de le distinguer, sur le chapitre des colonies, du reste du mouvement ouvrier. Il serait erroné de penser que la tradition anarchiste fut tout uniment anticolonialiste. Si des militants se réclamant à un titre ou à un autre du courant libertaire/anarchiste purent avoir des positions anticolonialistes, ce fut principalement par le biais de l'antimilitarisme ou de la défense, générale et globale, des opprimés. »Gilbert Meynier, Les anarchistes français et la guerre d'Algérie, Université Nancy 2, 2010, texte intégral.

Dès la fin du , de nombreux groupements de militants politiques (émigrés ou exilés d'origine européenne) se réclament de l'anarchisme et éditent, pour la plupart, leur journal.

Malgré leur envie de développer l'anarchisme à l'ensemble du peuplement d'Algérie, le mouvement anarchiste est à dominante européenne. Les rédacteurs d'articles, les souscripteurs ainsi que les abonnés de la presse libertaire sont dans leur très grande majorité des Européens d'Algérie. Et il faut attendre les années 1920 pour que des militants d'origine algérienne rejoignent le mouvement mais leur nombre est insignifiant.

La presse libertaire Le premier journal se réclamant de l'anarchisme, L'Action révolutionnaire, est publié à Alger en 1887René Bianco, 100 ans de presse anarchiste : notice..

En 1887, Élisée Reclus participe à des réunions d’anarchistes établis en Algérie pour essayer de fonder un mouvement ouvrier local. À cette époque, plusieurs libertaires voient avec une certaine sympathie cette émigration vers l’Afrique, dans le but de « propagande révolutionnaire »Federico Ferretti, Esclaves libérés et vols d’histoire: la géographie d’Élisée Reclus et l’Afrique subsaharienne, Elisée - Revista de Geografia, Université de Genève, vol. 1, , 2012, page 8..

En 1890, est publié l'hebdomadaire Le Tocsin, « organe socialiste révolutionnaire », où sont reproduits notamment, des textes de Kropotkine, Paul Lafargue, Louise Michel, Octave Mirbeau, Eugène Pottier et Georges DarienRené Bianco, 100 ans de presse anarchiste : notice..

Le à Alger, Jean Faure publie Le Libertaire, « organe algérien communiste anarchiste ». Sept numéros sont publiés (le dernier, le ) et diffusés sur tout le littoral africain, d’Oran à SfaxLe Libertaire, (1892), La presse anarchiste, texte intégral.. Mise à part l'annonce de quelques réunions publiques, très peu d'articles traitent de l'Algérie ou du mouvement social local. Les textes concernent essentiellement l'antimilitarisme, les inégalités sociales, l'exploitation salariale, la Commune de ParisPhilippe Bouba, Le mouvement anarchiste en Algérie de 1887 à 1926 : presse de propagande et de combat, activités militantes et positions politiques face au fait colonial, Université d'Oran Es-Sénia, CRASC, Université de Perpignan, CRHiSM, 2011, texte intégral..

D'autres publications éphémères voient le jour. Le , a lieu l'unique parution de La Marmite sociale, « organe anarchiste paraissant à dates irrégulières » avec un extrait de Paroles d'un révolté de KropotkineRené Bianco, 100 ans de presse anarchiste : notice. ainsi que deux parutions du Réveil de l’esclave, « journal libertaire syndicaliste », en 1904.

Plus importante est, en 1906 puis en 1909 et 1910, la publication de La Révolte, dont l'épigraphe est : « Notre ennemi c'est notre Maître », animée par Maurice Gilles, avec la collaboration notamment d'Eugène Bizeau et une douzaine de numéros.

Un unique numéro du Bulletin du groupe anarchiste d'Alger paraît en 1922René Bianco, 100 ans de presse anarchiste : notice..

Entre 1923 et 1926, Le Flambeau, « organe anarchiste de l’Afrique du Nord », publie trente-neuf numéros, malgré une interruption de neuf mois en 1925 à la suite des arrestations de plusieurs anarchistes à Alger dues à la Guerre du Rif. À noter les nombreuses contributions d'Eugène Bizeau, de Henri ZislyRené Bianco, 100 ans de presse anarchiste : notice. et la participation une dizaine de rédacteurs algériens dont Mohamed Saïl. Le journal ouvre une tribune : « Questions coloniales » dans la plupart des numéros, où sont dénoncés le colonialisme, le code de l’indigénat, le rôle néfaste de la religion, etc.

Mohamed Saïl En , dans un article titré « La colonisation » et publié dans Le Flambeau, Mohamed Saïl lance un appel à rejoindre le mouvement révolutionnaire : « Nous faisons appel aux indigènes d'Algérie ; nous les supplions d'ouvrir les yeux et de regarder devant eux. Nous leur disons de rejoindre les groupes d'idées avancées. Qu'ils enseignent à leurs enfants le droit à la révolte contre les tyrans coloniaux ! Pour cela, qu'ils s'instruisent. Qu'ils n'oublient pas que la résignation est le pire des maux, et que le seul moyen de sortir de leur esclavage, c'est l'union contre l'oppresseur colonial »Dictionnaire des anarchistes, « Le Maitron » : notice biographique..

Les indigènes ne prendront la parole qu'à partir de 1924, grâce au journal Le Trait d’union franco-indigène, « organe de défense et de revendication des indigènes algériens », publié jusqu'en 1927René Bianco, 100 ans de presse anarchiste : notice..

Mohamed Saïl, membre de la section française de l'AIT (CGT-SR), part se battre en en Espagne contre le fascisme. Agé de 42 ans, il est un des tout premiers volontaires étrangers à rejoindre la Colonne Durruti. Il sera même nommé quelque temps plus tard responsable du Groupe Internationaliste de la milice anarchiste, ce qui était politiquement significatif alors que se menait par ailleurs dans le camp républicain une vigoureuse campagne contre "l'invasion des maures".

Les groupes anarchistes En 1890, trois groupes anarchistes sont attestés par un rapport de la police d'Alger. Début juin, création d'un Cercle d'études sociales intitulé « Réveil abstentionniste » à Bab El Oued qui a pour vocation d'organiser des réunions publiques. La même année, apparition d'un groupe nommé « Le Tocsin » consacré à la diffusion du journal éponyme, mais aussi à la tenue d'une bibliothèque militante. Enfin, un rapport des Renseignements généraux indique l'existence d'un groupe anarchiste de Boufarik en 1890.

En 1892, la lecture du Libertaire révèle la présence de plusieurs groupes à Alger. Ils organisent une commémoration de la Commune de Paris (1871). En 1901, existence de groupes anarchistes (dont un groupe de jeunes) à Alger et à Mustapha. Ces groupes refusent d'envoyer des mandatés au Congrès Socialiste Algérien de 1901. Un tract d' indique leurs positions : pour la création d'un Comité révolutionnaire et un seul objectif, « la Révolution sociale ». En 1904, un « Groupe de propagande libertaire » est présent à Alger en relation avec le syndicalisme révolutionnaire algérois de l'Université Populaire. En 1905-1907, activité du groupe « Les Précurseurs » (dont Maurice Gilles) à Alger qui se réunit à la Maison du Peuple d'Alger.

Le Flambeau En 1923 apparaît le « journal des Groupes libertaires d'Afrique du Nord », Le Flambeau, où les anarchistes algériens affirment vouloir coordonner les libertaires du Maghreb dans un seul et même regroupement politique : « Le Flambeau a l'ambition d'unir tous les camarades anarchistes de notre région, disséminés de tous côtés au sein de la jeune et vivante fédération anarchiste de l'Afrique française du Nord et d'intensifier plus que jamais la propagande anarchiste ». Afin de permettre la diffusion du journal, une association est créée : Les Amis du Flambeau, d'une quinzaine de membres. En , c'est le congrès de la Fédération Anarchiste Algérienne. Une proposition est faite pour aller vers les travailleurs d'Algérie avec des « causeries, conférences, constitution de groupes de quartiers et brochures (...) pour revitaliser le groupe d'Alger ». En , Le Flambeau publie dans son , un article sur « Le mouvement anarchiste en Algérie » : « Il n'y a malheureusement pas encore en Algérie, un mouvement anarchiste profond touchant les masses laborieuses à l'égal de la propagande communiste, socialiste ou simplement syndicaliste ». En 1926, apparition de la Fédération Libertaire d'Afrique du Nord avec deux groupes : le Groupe libertaire d'Alger et le Cercle Libertaire « Concordia » d'Oran. Après trois années d'existence, le mouvement ne réussit pas à se développer sur le sol algérien et encore moins au Maroc ou en Tunisie. Le Flambeau cesse brutalement de paraître.

Le mouvement libertaire et la lutte de libération nationale algérienne

En France, le mouvement libertaire va se diviser, voire s'opposer, sur les guerres de décolonisation et plus particulièrement sur la guerre d’Algérie.

On peut déceler deux positions : l’une, apparemment sans équivoque, renvoie dos à dos l’armée colonialiste et le peuple soulevé pour son indépendance, sous prétexte que les deux sont nationalistes et soumis à des chefs et des dirigeants. L’autre considère qu’une guerre coloniale, que plus généralement une lutte d’un peuple pour son indépendance, constitue un phénomène complexe où interfèrent des données nationalistes et des données de classes en lutte. Selon les tenants de cette seconde position, il faut tenir compte aussi du fait que le peuple qui se soulève a les mêmes adversaires que les exploités du pays colonisateur et que l’analyse de classe permet ainsi de fonder une solidarité anticolonialiste qui peut avoir une portée révolutionnaire aussi bien dans la métropole que dans le pays soulevé où l’unité derrière les chefs de l’insurrection n’est ni fatale, ni forcément durable.

La Fédération anarchiste Si la guerre d'Algérie suscite l'hostilité des anarchistes synthétistes de la Fédération anarchiste, c'est essentiellement par antimilitarisme : refus du service militaire et défense de l'objection de conscience. Comme ils l'ont fait au moment de l'entreprise coloniale italienne en Éhiopie, c'est par pacifisme libertaire qu'ils s'y opposent. Ainsi la Fédération anarchiste, tout en condamnant la guerre, renvoie dos à dos les nationalismes français et algérien. Le Monde libertaire appelle à une résistance commune des deux peuples à leurs exploiteurs communs : le Front de libération nationale (FLN) qui lutte pour l'indépendance du peuple algérien est mis sur le même pied que le pouvoir colonial.

S'il est hostile à la guerre d’Algérie, comme tous les anarchistes, Maurice Joyeux l’est aussi à la guerre d’indépendance, n’y voyant qu’une révolution bourgeoise : « Nous sommes contre le colonialisme car nous sommes pour les droits de chacun de disposer de lui-même. Nous sommes contre la guerre d’Algérie car nous pensons que les travailleurs n’ont rien à gagner à cette guerre. Mais cette prise de position contre la guerre d’Algérie ne peut être, en aucun cas, une approbation du FLN. En Algérie, les hommes ne luttent pas pour leur libération mais pour se donner de nouveaux maîtres. Et l’expérience nous a appris que, lorsqu’un peuple prend parti pour l’un ou l’autre des clans qui l’exploitent, la victoire finale de l’un d’eux le replonge, pendant des années, dans ses chaînes. »Cédric Guérin, Anarchisme français de 1950 à 1970, Mémoire de Maitrise en Histoire contemporaine sous la direction de Mr Vandenbussche, Villeneuve d’Ascq, Université Lille III, 2000, texte intégral..