Depuis le , la question du commencement de l'histoire du capitalisme, de ses origines, de sa consistance et surtout de son évolution est la source de débats sociologiques, économiques et historiques majeurs. Les tenants du matérialisme historique y voient le système de production, symbole du triomphe de la bourgeoisie sur la noblesse. Système qui est à la fois une étape et un âge dans l'histoire de l'humanité, caractérisé par la lutte des classes, et la perspective à terme de son renversement inéluctable sous l'action du prolétariat. Des sociologues allemands du début du , tels Werner Sombart ou Max Weber, y voient la caractérisation d'un état institutionnel de la société globale et expliquent son émergence par des données culturelles et religieuses. Des historiens, tels Fernand Braudel, font remonter les racines du capitalisme au Moyen Âge et illustrent l'évolution de cette « civilisation » dans le temps long de l'histoire. Le capitalisme dériverait de la pratique du « commerce au long cours » où des négociants financiers inventent l'association financière pour monter des expéditions lointaines susceptibles de ramener des marchandises très recherchéesThèse discutée par son successeur à l'EHESS, Jacques Le Goff dans son ouvrage Le Moyen Âge et l'argent: c’est l’abondance des métaux précieux d’Amérique qui a permis au que commence à naître le capitalisme, un terme et une réalité que j’estime tout à fait impossible pour caractériser le Moyen Âge, me séparant ainsi d’un de mes grands maîtres, Fernand Braudel, qui voyait, lui, un précapitalisme au Moyen Âge in Entretien avec Jacques Le Goff à propos de son dernier ouvrage, le Moyen Âge et l’argent.. Des économistes, tels Joseph Schumpeter, soutiennent que les caractéristiques essentielles du capitalisme existent déjà dans le monde gréco-romain.
L'histoire et la représentation du capitalisme soulèvent de nombreuses discussions, sujets de confrontation entre les grands courants politiques, économiques et historiographiques : impérialisme, colonialisme, inégalités, crises économiques mais aussi démocratie, liberté, développement, richesse et abondance sont autant de termes et concepts maniés par les auteurs.
À la fin du , l'effondrement du bloc soviétique et de son système économique qui, depuis la Révolution russe de 1917, avait concerné une part importante de la population humaine, marque un nouvel âge du capitalisme ainsi qu'une réorientation de sa critique, en l'absence d'existence d'un système alternatif le menaçant. Des économistes comme Thomas Piketty soutiennent cette théorie. Selon ce dernier : . Les origines du capitalisme
Théories d'un capitalisme médiéval
300px|thumb|Le Grand Canal à Venise, par Turner (v. 1835) Pour Werner Sombart, la révolution industrielle commencerait au avec l'émergence de la « civilisation bourgeoise » et de « l'esprit d'entreprise » à Florence.
Pour Fernand Braudel, le capitalisme serait une « civilisation » aux racines anciennes, qui a déjà connu des heures prestigieuses attestées par le rayonnement des grandes cités-États marchandes : Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, etc. mais dont les activités restent minoritaires jusqu'au .
Le commerce médiéval
Selon Braudel, on trouve dès le Moyen Âge des premières manifestations du capitalisme « commercial » en Italie et aux Pays-Bas. Au moment où Venise établit sur l’Europe sa suprématie matérielle à la fin du XIVe siècle, Florence en devient le centre intellectuel : le commerce maritime, notamment avec l'Orient a enrichi les cités italiennes un siècle après les croisades, tandis que les Pays-Bas, à l'embouchure du Rhin, font le lien entre l'Italie et l'Europe du Nord dominée par la ligue hanséatique. La naissance supposée médiévale du capitalisme s'inscrit ainsi dans le commerce de la laine, achetée en Angleterre par des marchands flamands ou italiens, qui la revendent ensuite dans des ateliers des Pays-Bas, de Florence ou de Venise . . Dans les grandes cités, les marchands de draps et de soieries développent ainsi des méthodes de gestion capitalistes. Ils effectuent des ventes en gros, établissent des comptoirs et vendent leurs produits dans l'ensemble des grandes foires européennes. Ils se fournissent en matières premières aussi bien en Europe qu'au Levant. Dans cette époque troublée du Moyen Âge, ils règlent leurs paiements par lettres de change, moins dangereuses que le transport de métaux précieux. Se développent, en parallèle du capitalisme « commercial », les premières activités bancaires du capitalisme « financier » : dépôts, prêts sur gage, lettre de change, assurance pour les navires.
400px|left|thumb|Venise, centre d'une « économie-monde » à la fin du Moyen Âge
Ces capitalistes s'enrichissent si bien qu'ils étendent leur « emprise économique » sur l'ensemble de l'Occident chrétien, créant ainsi ce que Braudel appelle une « économie-monde ». Dans son analyse, Braudel insiste sur la distinction existant entre l'« économie de marché » (qui désigne pour lui, l'économie locale) et le « capitalisme » en lequel il voit une sorte de « contre-marché ». Selon lui, l'« économie de marché » est dominée par les règles et les échanges loyaux, parce que soumise à la concurrence et à une relative transparence. Tandis que le « capitalisme » tente d'échapper à l'économie de marché locale pour fuir dans le commerce lointain et ainsi s'affranchir des règles en vigueur, élargir son périmètre d'action pour profiter d'écarts plus profitables (échanges inégaux, meilleures marges), et bénéficier de nouvelles potentialités d'enrichissement.
Dès l'Antiquité, des systèmes identiques avaient été mis en place par les Phéniciens, les Grecs, les Carthaginois, les Romains. Ces systèmes étaient toutefois davantage marqués par l'impérialisme et l'esclavagisme que par le capitalisme. À travers le monde, d'autres formes de capitalisme commercial se développent de manière précoce à l'époque féodale (sous la dynastie Ming en Chine par exemple).
L'artisanat urbain
Dans les grandes villes spécialisées d'Europe, l'artisanat, tourné essentiellement vers le luxe nobiliaire ou l'exportation, est dominé par les négociants et les drapiers, si bien que les rapports économiques entre artisans et marchands s'apparentent à du salariat. Les négociants contrôlent à la fois l'apport de matières premières en amont et la vente des produits finis en aval.
La banque La ville de Florence, en Italie, est un exemple du développement d'un système bancaire : on y trouve très tôt des banquiers qui développent des succursales à travers l'Europe. Parmi eux de grandes familles, telle celle des Médicis, renouvellent les rapports « privilégiés » entre le monde des affaires et le monde politique, nécessairement très liés à l'échelle d'une ville.
L'apparition des bourses
Selon Fernand Braudel, l'apparition des premières bourses remonte au dans ces cités italiennes où le commerce est permanent (contrairement aux foires médiévales se déroulant sur des périodes restreintes) et où se concentre l'essentiel des activités financières.
C'est toutefois la création en 1409 de la bourse de Bruges, un hôtel consacré à l'échange de marchandises, lettres de change et effets de commerce, qui marque un tournant dans le développement des activités financières. La place s'impose rapidement grâce à l'ouverture de son port, à la renommée de ses foires commerciales et au climat de tolérance et de liberté dont profitent marchands et investisseurs de toutes origines. Ce sont ces mêmes atouts qui permettront ensuite à la place d'Anvers (créée en 1460) de se développer au début de la Renaissance. On pouvait lire à son fronton : Ad usum mercatorum cujusque gentis ac linguae (« À l'usage des marchands de tous les pays et de toutes les langues »).
La Renaissance et la Réforme
L'évolution de la pensée
La pensée économique
À partir du , la pensée économique n'est plus dominée par les théologiens (les hommes de la religion), mais par des penseurs laïcs (sans aucun rapport avec la religion) qui se soucient en premier lieu de la puissance de l'État (les mercantilistes) et développent de façon pragmatique un nouveau courant de pensée (le mercantilisme). Afin d'assurer l'expansion de la richesse du Prince, et au nom de la raison d'État, les réflexions spéculatives et moralisantes de la pensée scolastique sont oubliées. Alors que la théorie économique n'existe pas, à partir du va émerger un corps de doctrine qui va se formaliser progressivement dans les différents pays où le mouvement émerge : Espagne et Portugal (avec le bullionisme), France (avec le colbertisme), Hollande et Angleterre (avec le commercialisme). Cette pensée est précapitaliste : elle se soucie davantage de la puissance de l'État que du développement de la richesse privée. Toutefois, parce qu'elle contribue à promouvoir l'idée d'un développement volontaire, raisonné et construit de l'activité économique, en privilégiant les activités à rendements croissants, capables de dégager un surplus commercial lucratif, elle prépare les évolutions futures. Souvent la création de monopoles (les concentrations) mis en place par les États ont constitué une plate-forme de compromis entre l'enrichissement des marchands et la mainmise de la puissance publique. Ce fut par exemple le cas des différentes compagnies commerciales telles que la Compagnie des Indes.
La thèse de l'éthique protestante
Max Weber, dans l'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme en 1905, considère que l'émergence du capitalisme moderne date de la Réforme. Sur la base d'un constat sociologique, il lie l'esprit du capitalisme moderne à la moralité protestante et le voit donc comme le résultat d'une évolution lente issue de la Réforme, et plus généralement de l'évolution religieuse se faisant dans le sens d'un « désenchantement du monde ». On remarque d'ailleurs que des formes sporadiques de capitalisme financier avaient été développées depuis bien longtemps par les Lombards et les juifs, non soumis aux contraintes religieuses du catholicisme. C'est d'ailleurs à ces derniers que Werner Sombart , un temps proche du parti Nazi, attribue la genèse du capitalisme moderne.
Selon Weber, le capitalisme occidental correspond à l'apparition d'un esprit nouveau, d'une révolution culturelle. Weber emploie alors le terme capitalisme moderne « pour caractériser la recherche rationnelle et systématique du profit par l'exercice d'une profession ».
Cette nouvelle éthique se diffuse grâce à l'émergence de nouvelles valeurs : l'épargne, la discipline, la conscience professionnelle. Cette dernière permet par exemple l'apparition d'une élite ouvrière qui, au-delà du salaire, se soucie de la qualité de son œuvre. Le travail serait une fin en soi. En parallèle émerge un personnage emblématique, l'entrepreneur, qui recherche une réussite professionnelle profitable à la société dans son ensemble.
Le contexte favorable à cette évolution des valeurs est celui de la Réforme protestante. Pour Max Weber, l'éthique du métier vient du luthéranisme qui encourage chaque croyant à suivre sa vocation et fait du travail une valeur, et plus encore du calvinisme, qui prône une vie ascétique et non hédoniste, et fait involontairement de la réussite professionnelle un signe d'élection divine. En effet, les croyants ordinaires, sachant qu'ils n'ont pas la maîtrise de leur salut (logique de la prédestination), tentent ardemment de trouver dans leur vie privée des signes de cette prédestination, telle la réussite professionnelle, afin d'atténuer leur angoisse vis-à-vis de la mort et du jugement qui la suit. Par ailleurs le rapport direct à Dieu prôné par la religion protestante accélère le processus de « désenchantement du monde » (en supprimant nombre de pratiques religieuses par exemple), ce qui concourt à l'émergence de la rationalité. Karl Marx revient sur ce processus de démystification en 1848 dans Le Manifeste du Parti Communiste :