La mémoire de la Shoah est l'ensemble des représentations de la Shoah, à travers le temps et l'espace.

Dès l'occupation allemande, des Juifs ont pensé qu'ils ne survivraient pas à la Seconde Guerre mondiale et qu'il fallait garder une trace de leur annihilation. C'est le cas d'Emanuel Ringelblum à Varsovie, fondateur de l'Oyneg Shabbos, d'Isaac Schneersohn du CDJC et de Mordechaï Shenhaby dans le futur État d'IsraëlNicolas Weill et Annette Wieviorka, « La construction de la mémoire de la Shoah : les cas français et israélien », Les Cahiers de la Shoah nº 1, 1994 .. Après-guerre, jusqu'au procès d'Eichmann en 1961, la mémoire des victimes a largement été occultée. La reconnaissance et la commémoration du génocide juif diffèrent dans le temps, d'un pays à l'autre. Aujourd'hui, le génocide des Juifs ou Shoah est devenu central dans la commémoration internationale des victimes de la Seconde Guerre mondiale.

La mémoire de la Shoah en RFA

Après les procès de Nuremberg, la RFA connait une période de silence et de refoulement vis-à-vis de la responsabilité allemande dans la Shoah. Dans les années 1950, on voit émerger la reconnaissance d'une éventuelle responsabilité collective mais sans que celle-ci soit liée à l'extermination systématique des Juifs. En 1959-1960, des incidents antisémites ont lieu en RFA. Ils ont comme conséquence un sursaut de conscience de la part des Allemands. Les révélations du procès d'Adolf Eichmann en 1961, puis les procès intentés aux anciens gardiens d'Auschwitz en Allemagne les années suivantes mettent l'accent sur l'action criminelle d'un État tout entier et des foules l'ayant soutenu, et non plus comme auparavant sur la responsabilité individuelle. Des mesures sont prises : la prescription des crimes liés à la Shoah est levée et elle est enseignée dans les écoles à partir de 1962. Peu à peu, sa mémoire imprègne la société ouest-allemande. Ainsi en 1970, le chancelier Willy Brandt s'agenouille devant le mémorial du ghetto de Varsovie en Pologne.

En 1978, la diffusion de la série américaine Holocauste permet une nouvelle remise en question. La relativisation de la Shoah devient alors impossible. L'historien Daniel Goldhagen dessine les contours d'une nation à la téléologie exterminatrice. Les crimes de la Wehrmacht sont l'objet de deux expositions. Elles démontrent la participation de cette dernière dans les massacres des fronts de l'Est.

Dans les années 2000, les bourreaux comme les victimes de la Shoah disparaissent peu à peu. On assiste à une nouvelle tendance à la relativisation, à un basculement de la mémoire vers l'histoire. Après la construction de 1993 à 1998 du Musée juif de Berlin, dont tout le bâtiment moderne y est consacré, l'inauguration en 2005, en plein Berlin, d'un mémorial aux Juifs assassinés d'Europe montre qu'elle est une caractéristique marquante de la mémoire allemande.

Le cinéma allemand des années 2010 témoigne de la volonté d'analyser la responsabilité du peuple allemand dans la Shoah. On peut citer les films PhoenixVisage, année zéro, Julien Gester, Libération, 27 janvier 2015 et Le Labyrinthe du silence"Le Labyrinthe du silence" : l'Allemagne face à son passé, François Forestier, L'Obs, 29 avril 2015.

La mémoire de la Shoah en France Le silence sur la Shoah après-guerre

On constate une absence quasi totale de référence à la Shoah dans l'après-guerre malgré le témoignage de rescapés, souvent refusé par les éditeursAnnette Wieviorka, Déportation et génocide, entre la mémoire et l'oubli, Plon, 1992 ;. Les survivants de la Shoah ne sont pas écoutés, comme l'a indiqué Simone Veil dans son témoignage en 1992. ou Simon Gutman.. La parole est monopolisée par les déportés résistantsDictionnaire de la Shoah, p 347.. La mémoire de la déportation est dominée par les communistes à l'origine de la création de la FNDIRPAnnette Wieviorka, Déportation et génocide, entre mémoire et oubli, Hachette, 1995, p 435. Le camp de référence alors est Buchenwald, camp des déportés résistants et non Auschwitz. La spécificité de la déportation juive est complètement gommée alors que seulement 3 % des Juifs déportés sont revenus, soit environ , contre 59 % des déportés politiquesRenée Dray-Bensousan, la Shoah et l'institutionnalisation du devoir de mémoire, Controverse, . Au niveau national, on veut opérer la réconciliation nationale et, en la refermant, faire de Vichy une simple parenthèse. Les victimes des déportations sont souvent absurdement déclarées « mortes pour la France », comme si enfants, vieillards et femmes étaient morts au champ d’honneurAnnette Wieviorka, Déportation et génocide, Hachette, 1995, p 411 et 434.

Les Juifs eux-mêmes rejettent une distinction comme déporté racial, qui les marginaliserait dans la société française de la Libération. 10 % des familles juives changent de nom (Marcel Bloch devient Marcel Dassault). Les Juifs de France choisissent l’intégration suivant le modèle de la République. Ils craignent la résurgence de l’antisémitisme. Dans un contexte de pénurie des logements, récupérer les biens spoliés, un appartement par exemple, devient problématique. S'il n'existe pas dans l'après-guerre de mémoire publique de la Shoah, il existe une mémoire privée. Ainsi, des cendres sont ramenés d'Auschwitz au cimetière israélite de Marseille, donnant lieu à une cérémonie. On trouve dans toute la France les mêmes cérémonies.

En France, le plus vieux monument important à la mémoire des déportés est celui de Nantua, qui rend hommage à la fois aux résistants déportés et aux déportés raciaux de l'Ain ; il date de 1949. La même année, le président Vincent Auriol inaugure le monument de la synagogue de la Victoire, dédié . Sont ainsi honorés non seulement les Juifs mais tous ceux qui sont tombés pour la France. La spécificité de la Shoah n'est donc pas mise en avantAnnette Wieviorka, Déportation et génocide. Entre la mémoire et l’oubli, Plon, 1992, ..

En 1951, Léon Poliakov publie la première grande étude de la politique d'extermination des Juifs menée par les nazis dans son ouvrage Le Bréviaire de la Haine, préfacé par François Mauriac. En 1955, le documentaire Nuit et Brouillard d'Alain Resnais peut montrer les chambres à gaz sans parler des Juifs.

En 1953, Isaac Schneersohn expose son projet de mémorial dédié à tous les Juifs d'Europe anéantis. Il est achevé en 1956 sous le nom de Tombeau du martyr juif inconnu. C'est le premier monument qui s'inscrit dans le cadre de la mémoire de la ShoahAnnette Wieviorka, Déportation et génocide. Entre la mémoire et l’oubli, Plon, 1992, . Il possède un rituel laïque comparable avec celui du culte républicain du soldat inconnuAnnette Wieviorka, Déportation et génocide, Hachette, 1995, p 434. À la fin des années 1950, c'est la littérature qui permet à la Shoah de toucher le grand public. En 1959, Le Dernier des Justes d'André Schwarz-Bart obtient le prix Goncourt. En 1962, c'est le tour du livre d'Anna Langfus, avec Les Bagages de Sable.

vignette|Appel à la manifestation silencieuse à Paris lors du procès d'Adolf Eichmann à Jérusalem.

En 1961, le procès Eichmann fut un tournant majeur dans la construction de la mémoire de la Shoah. À partir de cette époque, Renée Dray-Bensousan, la Shoah et l'institutionnalisation du devoir de mémoire, Controverse, .

Publié en , le roman Treblinka de Jean-François Steiner connaît un énorme succès, mais suscite une vive polémique. Certains, comme Rabi, opposent favorablement la valorisation de la révolte dans Treblinka à l'insistance sur la collaboration des Juifs au sein des Judenräte de l’Eichmann à Jérusalem d'Hannah ArendtRabi, "Débat sur Treblinka, " L'Arche, , mai 1966.. David Rousset polémique avec Simone de Beauvoir sur la nature spécifique ou non du génocideDavid Rousset, « L'affaire Treblinka : les Juifs accusent », Le Nouveau Candide, 18 avril 1966 et « L'affaire Treblinka : nous ne sommes pas morts comme des moutons », Le Nouveau Candide, 25 avril 1966 ainsi que Le Nouvel Observateur, 11 mai 1966).. Claude Lanzmann juge inacceptable que Steiner reproche aux victimes de s'être en allant, dans le cas des membres du Sonderkommando, jusqu'à Simone de Beauvoir, Richard Marienstras, Claude Lanzmann, « Ils n'étaient pas des lâches », Le Nouvel Observateur, 27 avril 1966.. Léon PoliakovLéon Poliakov, Combat, 10 juin 1966 et « Treblinka : vérité et roman (Jean- François Steiner : Treblinka) », Preuves, mai 1966, . s'élève avec de nombreux anciens déportés et une large partie de la presse yiddishophone, contre l'idée des Juifs censés avoir été complices de leur propre extermination.

En 1964, le Parlement français vote une loi déclarant imprescriptibles les crimes contre l'humanité. En 1967, la guerre des Six Jours est perçue comme une volonté ethnocide. Un parallèle est établi avec la Shoah. En France, le combat pour ne pas oublier la Shoah devient un combat identitaire.

L'affirmation d'une mémoire de la Shoah Les années 1970 voient aussi s’affirmer une mémoire juive militante. Elle réagit au développement du négationnisme qui stimule la recherche sur le génocide juif. Celle-ci se développe en France et en Europe. Les déportés commencent à témoigner Renée Dray-Bensousan, la Shoah et l'institutionnalisation du devoir de mémoire, Controverse, La télévision et le cinéma jouent aussi un rôle important, le feuilleton Holocauste (1979) et surtout le film Shoah de Claude Lanzmann (1985), lequel est basé uniquement sur des témoignages, sensibilisent le public au sort des Juifs. Plus que jamais, la parole du témoin devient centrale et tend à remplacer celle de l’historienAnnette Wieviorka, L'Ère du témoin, Hachette, « Pluriel », Paris, 2002 . C'est ce qu’Annette Wieviorka a appelé l’ère du témoin.

Les Juifs de France s’organisent sous l'égide de Serge Klarsfeld qui fonde en 1979, l’association des fils et filles de déportés juifs de France. En 1978, il publie Mémorial de la déportation des Juifs de France rédigé à partir de la liste des déportés (), classés par convois. Dans Le Mémorial des enfants, il essaie de retrouver la photo et l'identité de chacun de envoyés vers la mortAnnette Wieviorka, La mémoire de la Shoah, Cahiers français, n°303, juillet-août 2001 p. 84. Serge et Beate Klarsfeld retrouvent Klaus Barbie réfugié en Bolivie. Ce dernier, arrêté puis extradé, est jugé en France en 1987. Les témoins peuvent raconter devant un tribunal la violence et les crimes dont ils ont été victimes. Son procès est intégralement filmé pour l'Histoire.. Serge Klarsfeld, par ailleurs avocat de profession, a aussi un rôle actif dans le procès de Maurice Papon. Des historiens interviennent au cours de ces deux procès.

Dans les années 1980, les livres des historiens anglo-saxons sont publiés en France : Raul Hilberg, Robert Paxton, Michael MarrusMichael Marrus, L'Holocauste dans l'histoire, Champs-Flammarion. Les recherches sur la Shoah se poursuivent. À compter de 1990, sur l'initiative du rabbin libéral Daniel Farhi, le rappel des noms des déportés se fait chaque année lors du Yom HaShoah.

Jacques Chirac joue un rôle politique fondamental dans le travail de mémoire de la France et dans l'institutionnalisation de la ShoahRenée Dray-Bensousan, la Shoah et l'institutionnalisation du devoir de mémoire, Controverse, . Le , lors de la commémoration officielle de la Rafle du Vel d'Hiv, il évoque pour la première fois la responsabilité de l'État français et de l'administration française dans la persécution des Juifs de France. Cette déclaration est suivie par celle de premiers ministres en 2002 reconnaissant le rôle de la France dans la déportation des Juifs. En 2007, le président Chirac rend hommage aux Justes de France.